Mon avis : C’était ça ou mourir – Thélyson Orélien
Éditions Grasset
Date de sortie : 19/08/2026
272 pages
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Quatrième de couverture :
Armé d’un sac plastique renfermant sa vie entière et de son rire pour éclipser la violence des hommes, Jonas Dorléon décide de quitter Haïti. Après l’embrasement de son quartier de Port-au-Prince, ce professeur d’histoire-géographie commence son périple en République dominicaine avant de traverser l’Amérique, franchissant les frontières à bord d’un autobus surchauffé ou affrontant les profondeurs de la jungle du Darién. À chaque étape, des visages surgissent, des corps tombent, des solidarités se nouent et lui donnent la force de continuer. Avec l’ambition d’atteindre un jour le Canada.
L’odyssée de Jonas est une cartographie intime de l’exode, une aventure littéraire qui raconte les migrations au présent — non comme une idée, mais comme une expérience physique. La faim, la peur, les blessures, rien ne peut l’empêcher d’avancer. Ni d’espérer.
C’était ça ou mourir est porté par une langue pleine d’humour et de poésie, une langue d’exil qu’on apprend « sans grammaire, sans dictionnaire, juste avec les os et la peau ».Un premier roman bouleversant qui annonce la naissance d’un écrivain majeur de notre époque.
Né en 1988, Thélyson Orélien est un auteur québécois d’origine haïtienne. Poète et critique, il construit une œuvre habitée par la mémoire, l’exil, et la question de l’appartenance. Depuis sa publication au Québec par les Éditions du Boréal, C’était ça ou mourir rencontre un écho international exceptionnel et est en cours de traduction dans plus de vingt langues. Un premier roman phénomène qui révèle une grande voix de la littérature contemporaine.
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Mon avis :
Eh oui, je fais partie des lecteurices à qui la polémique a donné envie de voir. Un compte anonyme qui dénonce, sur X, le réseau social d'un homme qui fait des saluts infâmes à la face du monde... Quelle horreur ce "courage" derrière l'anonymat ! Internet est plein de ces cloportes...
Jonas Dorléon est prof d'histoire-géo là où il est né, à Carrefour-Feuilles, quartier de Port-au-Prince en Haïti. Il est le fils de Marthe la couturière et de Dieudonné le pêcheur fainéant.
Ce quartier est un "cimetière sans tombes", où on peut tomber sous les balles à tout moment. Et un matin comme tant d'autres, à la suite de coups de feu, une bonbonne de gaz explose et le quartier s'embrase, l'incendie dévore tout. C'est là que Jonas décide que ce pays n'en est plus un et qu'il faut partir. Car il n'en peut plus de vivre dans un lieu qui veut te tuer chaque jour.
Ce livre raconte la misère et le désespoir de vivre dans un pays où il n'y a pas d'avenir, où on peut tomber sous les balles de gangs, juste comme ça, pour rien. Des jeunes qui tuent, au hasard, pour se défouler, qui tirent sur n'importe qui, même sur des enfants ou des mères de famille. Des rues où des cadavres traînent dans le caniveau. Un endroit où, pour ne pas crever il faut partir, loin, s'exiler.
"Un migrant qui passe une frontière, c'est comme un serpent qui se glisse sous un tapis. Ça rampe, ça tremble, ça prie, ça ment, et à la fin, soit il ressort vivant, soit il reste écrasé sous la semelle du monde."
C'est dur, triste, terrifiant, comme la solitude, comme n'avoir personne auprès de qui se réchauffer le cœur, personne pour se rassurer, personne, personne, personne... N'être qu'un fétu de paille à chaque frontière, impuissant face à la bêtise et l'arrogance des petites mains du pouvoir.
Un chemin d'exil fait de peurs, d'espoirs et des naïvetés qu'ils engendrent, sans doute parce que la survie est au prix de l'espérance. Mais elle vous offre aussi en pitance aux margoulins en tout genre qui se repaissent de la misère du monde.
C'est avant tout l'histoire de la souffrance de devenir migrant, de ne pas avoir le choix, de se muer en une sorte de fantôme, de vivre dans un danger constant, à la merci d'humains aux petites attributions mais au grand pouvoir de nuisance, qui tuent sans vraie raison, parfois juste pour s'amuser. Ce récit est un cauchemar, celui de l'exil. Quand on quitte tout, sans rien d'autre que sa mémoire et les souvenirs qui y sont liés. Un long chemin de douleur quand, de temps en temps, des événements pires que d'autres vous font sentir "la morsure de l'inhumanité".
L'écriture est vraiment magnifique, poétique et pleine de détails en tous genres : historiques, pratiques, psychologiques. Et je me suis demandé, si c'est de l'IA, comment peut-elle paraître aussi humaine ? Et ça, je ne le saurai jamais, même s'il ne faut pas dire "Fontaine je ne boirai pas de ton eau", car j'ai bien l'intention de ne jamais me servir de cet outil superflu qui risque bien de nous détruire, ou du moins de nous rendre beaucoup plus inadaptés à la réflexion que ce que nous sommes actuellement. Cependant, l'IA a tout pompé aux humains, donc comment faire la différence en tant que simple lecteur ? Où est la vérité ?
En tout cas, ce livre est poignant, violent, déprimant tant il restitue bien la brûlure de l'exil. Ça devrait rendre beaucoup plus indulgent envers ceux qui partent, au risque de leur vie, vers ce qu'ils pensent être un Eldorado, alors qu'ils devront endurer des tonnes de mépris et de racisme en plus des faux espoirs et de tout le reste.
Ce que l'épilogue dit des migrants : "Ce sont des gens. Des hommes. Des femmes. Des enfants. Des voix. Des regards. Des vies."
Et Thélyson Orélien, victime d'une dénonciation anonyme... Ça rappelle des heures sombres.
Citations :
Page 13 : Je vous jure, ce jour-là j’ai ri. Oui moi, Jonas Dorléon, fils de Marthe la couturière et de Dieudonné le pêcheur fainéant, né à Carrefour-Feuilles, élevé au goût du sel, du rhum clair et de l’école publique, j’ai ri comme un idiot, un imbécile fini, un fou à l’élastique trop tendu. Pas un rire joyeux ni même un rire nerveux comme celui qu’on pousse quand on évite une bouse de vache dans la rue. Un rire sec, maigre, tordu comme un arbre qui a grandi dans une ruelle sans soleil. J’ai ri pendant que ma maison flambait, pendant que la voisine lançait des seaux d’eau dans le vide, pendant que les petits criaient »Manman ! », comme si leur mère avait le pouvoir d’arrêter les balles qui fusaient tout autour. J’ai ri, parce que je savais que, si je ne riais pas, j’allais hurler, me pisser dessus, ou courir droit vers les balles, pour en finir une fois pour toutes. Et j’étais trop lâche pour mourir dignement.
Page 54 : — Ici, Jonas, on ne vend pas nos corps. On vend la minute durant laquelle l’autre croit encore qu’on a une âme.
Page 70 : Je les voyais, ces touristes, dans les bus climatisés qui passaient devant le marché de Dabajon sans s’arrêter. Ils prenaient des photos à travers les vitres teintées, pensant saisir la « couleur locale ». Ils ignoraient que cette couleur venait du sang et de la sueur. Ils ignoraient les noms, les visages, les histoires. Pour eux, l’île n’avait qu’un seul nom : « paradis ». Moi, je savais que le paradis, ici, avait des clôtures électriques et des gardes armés.
Page 113 : Moi, Jonas Dorléon, professeur désaccordé devenu clown migratoire, j’étais là. Assis, puis recroquevillé sur ce radeau tremblant. À ma droite, il y avait un Péruvien aux joues creuses, aux mains nerveuses, aux mots rares. Il s’appelait Rolando. Il ne m’aimait pas, je crois, mais il me tolérait. Quand tu dérives entre le Pérou et l’Équateur à minuit sur un radeau bricolé, la fraternité, c’est un luxe inutile. Tout ce que tu veux, c’est ne pas mourir seul.
Page 130 : La mère, elle, est restée. Elle n’a pas crié, n’a pas supplié. Elle s’est simplement assise à côté de sa fille, le dos contre un tronc humide, et elle a repris son souffle pour deux. Elle a essuyé le visage de l’enfant avec le bout de sa manche, elle a arrangé une mèche de cheveux collée par la sueur, elle a murmuré des mots qui ne peuvent être entendus qu’entre une mère et un corps d’enfant qui s’éteint lentement. Elle savait. Elle savait que rester, c’était abandonner le groupe. Elle savait qu’abandonner le groupe, c’était disparaître. Mais elle est restée quand même. Il y a des frontières que même l’instinct de survie ne traverse pas.
Page 139 : C’est ce qu’on oublie souvent quand on parle de nous — les migrants, les réfugiés, les déplacés. On croit que nous voulons des papiers, du riz, un toit, un visa. Oui, c’est vrai. Nous voulons tout ça. Mais avant tout, nous voulons raconter, dire ce que nous avons vu, partager l’horreur. Pour ne pas devenir fous.
Page 157 : Et là, l’enfer a démarré. Un vieux moteur diesel, un souffle gras, et la route qui s’est mise à trembler sous nos fesses.
La première heure, c’était intolérable.
Après deux heures, on avait déjà chaud.
Après trois heures, la sueur a changé d’odeur.
Et à partir de la quatrième, on a commencé à se dire qu’on ne sortirait pas vivants de cette boîte à microbes.
Page 189 : Un Haïtien a demandé de l’eau à un agent. L’homme a levé un doigt sans parler, puis il a continué sa route. Un doigt, pas pour le faire taire, mais pour lui rappeler que dans cette salle, même l’eau est soumise aux autorisations. C’est par ce geste que j’ai compris : ici, on n’était pas en Amérique. On était dans le sas de l’Amérique. L’espace entre deux pays. Ni dehors, ni dedans.
Page 199 : D’un côté le Mexique qui te tolère sans t’adopter. De l’autre, l’Amérique qui te regarde sans te voir. Entre les deux, le fleuve, la file d’attente, la fatigue, et l’illusion persistante que, quelque part, le monde finira bien par t’ouvrir une porte.
Page 234 : Même sans violence, ce pays peut te briser. À coup de silence, de lenteur, de bureaucratie bienveillante qui te laisse pourrir doucement, un sourire aux lèvres.
Page 257 : L’été québécois est une revanche collective. Les parcs deviennent des salons publics. Les gens s’allongent dans l’herbe comme s’ils voulaient s’assurer que le sol existe encore. Les enfants courent pieds nus. Les vieux parlent plus fort. Les corps soulagés se dévoilent sans arrogance. Les rues sentent le barbecue, la crème solaire et, parfois, la nostalgie.
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