Mon avis : Viendra le temps du feu – Wendy Delorme
Éditions Cambourakis
Date de sortie : 03/03/2021
272 pages
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Quatrième de couverture :
« Elles étaient toutes brisées et pourtant incassables. Elles existaient ensemble comme un tout solidaire, un orchestre puissant, les organes noués en ordre aléatoire, un grand corps frémissant. Et j’étais l’une d’entre elles. »
Une société totalitaire aux frontières closes, bordée par un fleuve. Sur l’autre rive subsistent les vestiges d’une communauté de résistantes inspirée des Guérillères de Monique Wittig. Dans la capitale du territoire fermé, divers personnages se racontent, leurs aspirations, leurs souvenirs, comment survivre, se cacher et se faufiler dans un monde où les livres sont interdits.
Une dystopie où se reflètent les crises que nous traversons aujourd’hui. Un roman choral poétique et incandescent, où l’on parle d’émancipation des corps, d’esprit de révolte et de sororité. Un hommage à la littérature et à son potentiel émancipateur et subversif.
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Mon avis :
Un futur sinistre où il est question de réarmement démographique sous peine d'être maltraité, pénalisé socialement. C'est déjà le cas dans nos sociétés quand on ne veut pas d'enfant, ou pas trop jeune. La société juge les femmes qui ne veulent pas procréer. Comme si le ventre des femmes appartenait à la collectivité. Dans ce récit c'est pareil, mais un degré au dessus dans l'odieux. Deux virgule cinq enfants par femme, c'est ce qui est exigé. Ils appellent ça contribuer.
Ève, Louise, Grâce, Rosa, Raphaël nous parlent du monde de demain, leur monde, dans lequel ceux qui ont déjà un peu vécu ont dû faire le deuil de celui qu'ils avaient connu. Dans ce futur proche, trop proche, les livres sont interdits car ils font soi-disant trop de peine. Ils rappellent tout ce qui a été perdu. Ce monde perdu c'est le nôtre. Il y ressemble tellement. Et ce futur sépulcral semble tellement probable. J'ai l'impression d'être à minuit moins une de cet effroyable avenir, ce lendemain funeste.
Ce roman chorale nous emporte chapitre après chapitre dans les tristes vies et les souvenirs de ces gens qui n'ont pas de droits, pas d'espoir et on sent la chape de plomb que représente une telle existence. Il y a les Autres, ceux qui vivent à l'abri, qui s'enferment la nuit, puis les laissés pour compte. La police qui arrête, matraque, brutalise et parfois torture, au service du pouvoir aux lieu d'être au service du peuple.
Un état où on ne veut voir qu'une tête, le petit doigt sur la couture du pantalon, et des individus en paire autrement dit en couple, résignés, qui font des enfants.
Les mécanismes de la dépossession à l'œuvre. Répression, destruction, appropriation et censure sont le mode de gouvernance.
Des termes agricoles sont utilisés : moisson (d'enfants), reproduction.
Une histoire remplie d'odeurs, de sensations, de colère, d'électricité, d'interdits, et de si peu d'espoir mais d'une forme de rage.
Les hommes n'ont plus le droit de s'aimer entre eux ni les femmes entre elles pas plus que n'ont le droit d'exister les trans. Tout ce qui n'est pas l'hétérosexualité est réprimé dans la violence et la torture, voire la mort. Et tous les hétérosexuels reçoivent l'injonction de se reproduire, travailler et vivre sans passion. L'esprit, le corps et le cœur propriété de l'État.
Heureusement, la résistance s'organise. Certains veulent reprendre possession de leur vie, de leur libre arbitre, de leur futur.
J'ai eu la sensation d'être en hypnose pendant ma lecture tant tout ce que j'y ai lu est ce qui nous attend si on ne réagit pas. Car il me semble que depuis des décennies nous sommes des grenouilles mise dans l'eau froide sous laquelle on a allumé le gaz.
J'ai dévoré ce roman qui m'a fait du bien d'un côté car je me dit que jusqu'ici tout va bien (c'est pourtant pas vrai), on n'est pas encore complètement dans la merde. Mais ça m'a fait mal aussi parce qu'on y va tout droit, la planète étant dirigée par des ultrariches égocentriques, cyniques, cupides, racistes, sexistes, homophobes, climatoseptiques, pollueurs, menteurs et on pourrait continuer longtemps comme ça. Il n'y a qu'à écouter Renaud qui, en 1985, chantait
[...] Quelques vieux malades
Imbéciles et grabataires
Se partagent l'univers [...]
Rien ne va mieux. Triste perspective. Mais tant qu'il y aura des résistances, des livres à lire et la possibilité de se cultiver...
Une très belle écriture au service d'un cri d'alarme que n'entendent pas ceux qui le devraient.
Citations :
Page 48 : Partir est chose facile. Il suffit de donner aux gardes postés là sa carte d’identité et tout bien qu’on possède. On ne peut emmener qu’un sac de nourriture et un de vêtements. Une fois qu’on a franchi le poste après le pont, on ne revient plus.
Page 50 : Le grand génie de notre époque et de ceux qui la gouvernent, c’est de nous avoir fait croire que nous vivions en paix quand ils lâchaient des bombes sur d’autres continents. Quand des bombes artisanales ont explosé ici, la surprise était générale. Comment ? On nous voulait du mal ? Mais qu’avions nous fait pour mériter cela ?
Page 105 : Tu nous parlais parfois, à moi et à mes frères, quand nous étions petits, de tel film ou série que tu aimais enfant, de tel lieu visité avec tes parents, et puis tu t’arrêtais au milieu de ta phrase, comme prise au dépourvu. Et je sais maintenant qu’un abîme s’ouvrait à l’intérieur de toi lorsque tu évoquais le monde qui n’est plus. Il y avait des vides, des lacunes de mémoire, des absences de possibles.
Page 121 : Tout me semblait pavé trop régulièrement jusqu’au bout de la route, j’avais développé une conscience aiguë de chaque borne à mon horizon. J’allais faire des enfants. Les élever comme ma mère a élevé les siens. Travailler la journée, faire à manger le soir, réviser les devoirs avec mes petits, réapprendre un par un tous les alinéas du Pacte national, qu’on nous a fait absorber chaque jour à l’école. Et mes filles allaient faire exactement pareil.
Page 149 : Marcia avait l’art d’éluder les questions. On supposait qu’elle fuyait l’opprobre familiale pour s’être comportée comme le font les garçons.
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