1831. Mary une jeune fille de 15 ans mène une vie de misère dans la campagne anglaise du Dorset. Simple et franche, mais lucide et entêtée, elle raconte comment, un été, sa vie a basculé lorsqu'on l'a envoyée chez le pasteur Graham, pour servir et tenir compagnie à son épouse, une femme fragile et pleine de douceur. Avec elle, elle apprend la bienveillance. Avec lui, elle découvre les richesses de la lecture et de l'écriture... mais aussi obéissance, avilissement et humiliation. Un apprentissage qui lui servira à coucher noir sur blanc le récit tragique de sa destinée. Et son implacable confession. Nell Leyshon réalise un travail d'orfèvre avec ce portrait inoubliable, où vibre la voix lucide et magnifique de son héroïne.
" La Couleur du lait se déroule en quatre temps, celui du rythme de la nature. Et c'est très modestement un grand moment de poésie. " Libération
Mon avis : Ce récit est découpé en quatre parties qui sont les quatre saisons. Mary nous raconte sa vie à la ferme dans le Dorset, en mille huit cent trente, avec son père, sa mère, son grand-père infirme donc bouche inutile, et ses trois sœurs,Violette, Beatrice et Hope. Elle a quinze ans. Elle est la plus jeune de la famille. Elle raconte leur dure vie de labeur, aux aurores à traire les vaches, creuser des sillons avec la charrue, jour après jour, sans oublier les gifles qui pleuvent, assénées par ce père brutal qui se trouve malchanceux de n'avoir que des filles. La mère ne dit jamais rien, car elle ne possède rien et puis c'est lui l'homme. Tout puissant sous son toit. Mais elle n'est pas malheureuse Mary. Loin de là. Elle aime bien sa vie et ne garde que le meilleur pour oublier rapidement tout ce qui est négatif.
Un jour où le père s'est défoulé sur elle avec plus de violence que d'habitude, elle sent que quelque chose vient de changer et décide qu'elle dira toujours la vérité. Même quand il s'agit de choses qu'elle n'aime pas raconter. Et c'est ainsi qu'on apprend que son père l'envoie travailler au presbytère au service du pasteur et de son épouse, remplacer la bonne qui est partie, car de toute façon, avec sa patte folle, le père considère qu'elle n'est pas très utile dans les champs et que là, au moins, elle va lui rapporter un peu d'argent. Elle est totalement sans filtre et dit tout ce qui lui passe par la tête, y compris à ses employeurs. Et alors qu'elle est bien traitée, elle voudrait pourtant rentrer à la ferme. Et c'est cependant cette nouvelle vie dont elle ne voulait pas qui va changer tout le reste de son existence, en bien dans un premier temps.
La narration est étrange. Mary n'a pas l'air très maligne mais il ne faut pas s'y tromper, elle a l'esprit très affûté. C'est sa condition et l'époque qui veulent ça. de plus, sa prose comporte bien des points à chaque fin de phrase, mais jamais de majuscule en début, et pas aux prénoms non plus. Car c'est elle qui écrit, et elle ne sait pas très bien.
J'ai beaucoup aimé cette histoire simple, qui raconte une époque révolue, celle où les petites gens étaient au service des autres ou alors trimaient du matin au soir dans les champs dans une vie de misère, et qui nous parle de la douleur des femmes d'antan, qui n'avaient rien, qui n'étaient rien d'autre que des reproductrices, bonnes à tout faire, et dont on pouvait abuser, les laissant seules avec leur désarroi. Ce temps où les hommes avaient tous les droits et les femmes, éternelles asservies, tous les devoirs.
J'ai trouvé Mary très attachante avec son caractère effronté. Je ne sais pas à quoi je m'attendais au fil du récit, mais en tout cas pas à cet épilogue qui m'a terriblement remuée. Pourtant elle avait bien prévenu qu'elle dirait tout ! J'ai adoré cette histoire douce-amère qui nous parle d'une enfant de quinze qui avait une aptitude à la joie de vivre, malgré les aléas de son époque et de sa condition. Ce court roman se lit comme un journal intime qui dénoncerait l'injuste condition des paysannes du XIXe siècle et la toute puissance des hommes. Pourtant, tous les hommes de cette époque n'étaient pas mauvais, mais quasiment tous étaient pétris d'un esprit patriarcal que rien ne justifie.
Citations :
Page 109 : quand on a un bébé on a l’impression qu’il est toute notre vie et on n’imagine pas que l’enfant grandira, qu’un jour il n’aura plus besoin de nous et qu’il voudra partir.
Page 121 : tu es vive. Je ne parlerais pas d’intelligence parce que tu n’es pas instruite, mais tu as quelque chose.
quoi donc ?
une astuce innée peut-être, de l’esprit.
et ce n’est pas comme un cerveau instruit ?
non, je ne crois pas. c’est informe, plus animal, plus primitif.
Page 151 : nous allons réciter le bénédicité.
il a fermé les yeux et joint les mains et dit que nous devions remercier le seigneur pour la nourriture qu’il nous donnait.
je l’ai écouté et j’ai pensé à la journée que j’avais passée et aux poireaux que j’avais ramassés sous la pluie.
pourquoi est-ce qu’il faut remercier dieu quand c’est moi qui ai cherché les légumes et qui les ai préparés ?
En 1972, des ouvriers de Pottstown, Pennsylvanie, découvrent des restes humains au fond d’un puits. À Chicken Hill, quartier pauvre où se côtoient Juifs et noirs américains, l’identité du squelette et la manière dont il est arrivé là sont deux secrets bien gardés. Moshe et Chona vivent là depuis des lustres. Ils en sont, en quelque sorte, la mémoire et l’âme. Moshe s’occupe du théâtre et Chona, de la petite épicerie du Paradis sur Terre. Depuis leur position privilégiée, rien n’échappe à leur attention. Alors, quand les autorités commencent à s’intéresser à un gamin sourd, Chona se met en tête de le protéger. Pour éviter qu’il soit placé en institution, elle met tout en œuvre, aidée dans sa tâche par Nate Timblin, le concierge du théâtre et leader informel de la communauté noire.
Mon avis : Ahhh James McBride et son écriture facétieuse, enfin… pas tout le temps, mais presque, avec cette façon intelligente et tellement fine de se moquer des petits ou gros travers des gens, comme le racisme, le sectarisme, le suprémacisme parfois. Dès le début il m'a amusée. Chicken Hill, quartier juif et noir, très peu de Blancs, dont les Juifs s'en vont peu à peu, le laissant aux Noirs. Il reste toutefois Moshe et Chona. Moshe partirait bien, comme les autres Juifs, pour acheter une belle maison et quitter ce quartier pauvre. Mais Chona ne veut pas. Chicken Hill, c'est chez elle, c'est là qu'elle a toujours vécu et c'est là qu'elle tient L'épicerie du Paradis sur Terre. Et comme Moshe l'aime plus que tout, il se résigne à chaque fois. Et puis il a son petit business de soirées dansantes qui fonctionne bien, alors…
Et nous voilà aspirés dans une histoire qui sent bon l'amitié, l'amour, la bienveillance et le vivre ensemble, avec des personnages hyper attachants. Car Moshe est ami avec Nate, un Noir, même s'il considère que cette amitié n'est pas pareille qu'avec un Juif. Doc Robert, le seul médecin du coin, Blanc, raciste et antisémite, défile régulièrement avec le Ku Kux Klan. Malgré la tunique et la cagoule, il est reconnaissable à sa claudication. Pourtant, en dépit de ses lâches convictions, il accepte de soigner tout le monde. Sauf Chona qui ne veut pas de lui comme médecin. Chona la généreuse que tout le monde aime. Fatty qui en veut à Chona car à cause d'elle il ne peut pas détester tous les blancs. Addie, la femme de Nate, qui travaille pour Chona et se comporte en véritable amie. Paper, la commère du coin qui sait tout sur tout, beauté noire qui fascine les hommes. Dodo l'enfant sourd suite à une explosion. Son ami Monkey Pants, difforme et flippant, et pourtant... Toute une galerie de personnages étonnants.
Pourtant, dans cette étrange et joyeuse histoire il y a des événements tristes, injustes et révoltants. Et même dans ces moments là, je n'ai pas perdu espoir que les choses redeviennent belles et remettent du baume au cœur.
Le point de départ est la découverte de restes humains dans un puits en 1972. Alors l'auteur nous emmène dans les années trente pour retracer l'histoire jusqu'à cette découverte, des histoires d'êtres humains, Juifs, Noirs, Blancs, qui vivaient là, certains en harmonie, d'autres avec mépris pour tout ceux qui n'était pas blancs. Beaucoup de personnages hauts en couleur.
Mais qu'est-ce que j'aime James McBride ! Il réussit à envelopper l'ignoble de beauté. Il arriverait presque à nous faire croire que le monde est beau et que les humains sont bons et altruistes !! Car lui, il nous parle de personnes généreuses en tous points. Et un peu aussi de sales types mesquins. Mais ça… le monde est ainsi fait. Je l'imagine bien en train d'écrire avec un petit sourire en coin, car il fait toujours montre d'une ironie désopilante très subtile, surtout avec les piètres individus. Et il enveloppe tout ça de luminosité dans une écriture superbe. Il raconte tout simplement la vie et les êtres, avec un supplément d'âme qui lui fait mettre la lumière sur ceux qui brillent mais rend dérisoires et quantité négligeable les minables, fussent-ils riches et en vue. J'ai vraiment adoré !
Citations :
Page 65 : Nate Timblin était un homme qui, sur le papier, ne possédait pas grand-chose. Comme la plupart des Noirs en Amérique, il vivait dans un pays doté de statuts et de décrets qui faisaient de lui l’égal de tous, mais qui n’était pas égal, sa vie étant limitée par un ensemble de règles et de normes en matière d’égalité qui, pour une bonne part, ne s’appliquaient pas à lui. Son monde, ses désirs, ses besoins n’avaient que peu de valeur pour tout autre que lui-même.
Page 85 : Moshe avait peu d’amis. La plupart des Juifs de Pottstown avaient quitté Chicken Hill à présent. Nate était un ami, mais c’était un Noir, alors il y avait cette distance entre eux. Mais avec Malachi, cette distance n’existait pas. Ils étaient tous deux des évadés qui, après avoir enduré l’arrivée à Ellis Island, puis échappé au bagne des ateliers clandestins et à la violence du Lower East Side de New York infesté de racaille, étaient parvenus à gagner, coûte que coûte, le pays de toutes les possibilités qu’était la Pennsylvanie, la patrie des quakers, des mormons et des presbytériens.
Page 146 : Bernice avait tous ces enfants — huit d’après le dernier décompte. Ils étaient de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, du teint le plus clair au plus sombre, et de toutes les tailles, du plus grand au plus petit. Comment elle les avait eus et qui étaient les pères, ce n’était pas l’affaire de Chona. Mais aucun des enfants de Bernice ne ressemblait à un autre — ils avaient tous l’air de Noirs, et c’était suffisant.
Alaska, printemps 1893. Une épidémie de variole décime les populations autochtones. La sœur de Kaya vient de succomber à son tour, et la jeune Inupiaq et ses trois enfants sont désormais les seuls survivants de leur village. Alors qu’ils campent près de la banquise, sa petite fille de cinq ans, Samaruna, est enlevée par des baleiniers américains. Kaya et ses fils se lancent dans une poursuite désespérée à travers les immensités glacées, affrontant la faim, les tempêtes et la débâcle des fleuves, à la recherche de ce baleinier maudit. Leur quête les mènera jusqu’au port de Herschel où se rassemblent tous les équipages.
Puissant cri de révolte mais aussi formidable déclaration d’amour à l’Alaska, à ses peuples et à leurs mythologies, ce roman est le premier récit inupiaq à s’inscrire, enfin, dans la mythique littérature du Grand Nord.
Lily H. Tuzroyluke a fait ses études à l’Université de l’Alaska, à Fairbanks, et a travaillé au sein du gouvernement tribal de sa communauté. Elle vit aujourd’hui à Anchorage. Kaya est son premier roman.
Mon avis : Alaska, printemps 1893. Kayaliruk, aidée de Ebrulik, Nauraq et Samaruna, ses enfants, doit brûler les corps rongés par la variole de son mari, sa sœur, sa mère, son père, sa tante, et son oncle. Alors qu'avec ses deux fils et sa fille de cinq ans ils décident de rejoindre l'oncle de Kaya, Sam, sa fille est enlevée par les Blancs d'un baleinier. Bien que blessée, Kaya les prend en chasse avec ses fils encore si jeunes, les Blancs sur mer, eux sur la banquise. Une femme rencontrée en cours de route, Nasauyaaq, sera un phare dans la nuit pour ce trio mère-fils. Elle les prendra sous son aile pour leur permettre d'aller au bout de leur quête.
Ibai, un jeune afro-américain, embarqué à bord d'un baleinier, qui rêve d'avoir un jour son lopin de terre où cultiver tout ce qui ferait de lui un homme indépendant. Du côté des baleiniers, la chasse à la baleine et aux morses est cruelle et cupide. Ibai croyait que c'était une chasse noble, un don de Dieu, lui qui a chassé l'orignal avec les indiens. Il découvre que c'est une monstrueuse boucherie, sauvage et barbare : "Chasser la baleine revient en vérité à garnir les coffres en banque des riches Blancs qui possèdent le monde." Chez les autochtones cette chasse n'a comme but que la survie, avec des rites de partage et de générosité de ce vieux monde qui est en train de disparaître.
Le Révérend John Beach Driggs, docteur en médecine et chirurgien, a renoncé au faste d'une vie sociale plus que confortable pour aller instruire les autochtones, les évangéliser bien sûr, et surtout défendre leurs droits face aux envahisseurs blancs qui pillent leur ressources naturelles, violent leurs femmes, et enlèvent leurs enfants. Trois échantillons d'humanité aux désirs et aux besoins aux antipodes les uns des autres. On observe réellement deux mondes différents où les vrais sauvages sont ceux prétendument civilisés mais dont certains néanmoins ont choisi de faire le bien.
La traque est passionnante et révoltante. Mon cœur de mère a vibré de sororité avec la rage de cette mère à qui on a volé son enfant et qui est prête à tout pour la retrouver, capable de soulever des montagnes et d'anéantir quiconque se mettrait en travers de son chemin. On assiste à cet affrontement entre les "sauvages" qui vivent en harmonie avec la nature et ne prennent que ce dont ils ont besoin pour subsister, et les "bons" civilisés imbus d'eux-mêmes qui pillent absolument tout. Mais aucun manichéisme ici, il y a des bonnes personnes dans les deux camps. D'ailleurs la fin m'a bouleversée.
L'autrice, autochtone d'Alaska, nous emmène à travers les terres de ses ancêtres, à qui elle rend un très bel hommage, en nous faisant découvrir les vraies valeurs de bonté, générosité, partage et respect de toute vie qui les anime dans une communion avec la nature que la civilisation leur a arrachée. Car dans des contrées au climat aussi extrême, pas de salut sans esprit de corps ni fraternité.
Citations :
Page 16 : La variole est venue de la côte. Les chasseurs de baleine soufflent la maladie comme des dragons. Les Yankees veulent leur huile, alors ils ont envoyé la mort se repaître de notre chair. Seront-ils un jour rassasiés ?
Page 17 : Nos chamanes ont déclaré que la maladie avait touché notre peuple parce qu’un tabou avait été brisé. Un chasseur avait-il écorché un animal à fourrure blanche au printemps ? Une femme avait-elle parlé à quelqu’un pendant ses menstruations, ou accouché en présence de quelqu’un ? Une personne était-elle morte chez elle, et sa famille n’avait pas détruit son logis ? Mon père disait qu’il valait mieux ne pas s’appesantir sur son origine.
Page 30 : Nous jetons l’ancre en fin d’après-midi. Le jour tombe déjà. On se passe la main dans les cheveux, on enfile notre plus belle chemise en flanelle, on se rince la bouche pour éliminer la puanteur des dents pourries et de la langue chargée, on essuie sur notre entrejambe la pisse qui empeste le vinaigre et on remplit nos poches de tout ce qu’on a à troquer.
Page : Je baisse les yeux vers l’océan profond. J’aime les dessins de Charles Darwin représentant les fonds marins. Lui aussi est allé dans les Galápagos. Lorsque je j’aurai ma maison, j’achèterai des crayons noirs et du papier, je dessinerai des crabes, des palourdes, des mollusques rampant dans les ténèbres, des phoques nageant avec des bancs de truites. J’ajouterai des colonnes de glace hérissées comme des toiles d’araignées.
Page 132 : Un canot est mis à l’eau. Quatre hommes rament vers la banquise. J’aimerais qu’ils se noient, qu’ils se débattent dans l’océan. Je les vois. Tous. Distinctement. Des figurines. Des voleurs d’enfants qui apportent la maladie, des pillards qui s’emparent de ce qui leur fait envie.
Page 140 : Les rapports avec les Esquimaux sont complexes. Ils ont été horriblement maltraités par les explorateurs, les trappeurs et maintenant les chasseurs de baleine, qui dénaturent les liens que nous tissons avec eux en les volant, en leur vendant de l’alcool à des prix prohibitifs et en violant leurs femmes.
Page 161 : Dans leur traversée de l’Arctique, un périple de plus de mille kilomètres, ils devront affronter la nature sauvage et ses dangers imprévisibles, mais aussi l’industrie baleinière, qui a introduit la cruauté des hommes dans une belle contrée jusqu’alors inviolée.
Page 188 : — Toi, mon petit ange de merde, tu vas avoir une nouvelle mère, qui t’aimera. Quelle femme ne t’aimerait pas ? Elle te fera des robes multicolores. En soie, en taffetas avec des volants ou je ne sais quel tissus à la con.
Page 253 : Ces cabanes ne sont pas considérées de la même façon que nos bidonvilles : les capitaines vénèrent ces « modestes » créations. Un Blanc qui construit une bicoque est ingénieux et plein d’imagination ; si c’est un Noir ou un immigrant, il est paresseux ou criminel. Le monde dans lequel nous vivons est biaisé.
Page 288 : Au moins une fois par jour, un navire sort une baleine de l’eau. Quel triste spectacle. Nous n’aimons pas voir les baleines sacrées hissées au bout de chaînes, couchées sur le flanc. Ces vaisseaux font penser à des mouches qui survolent un cadavre, le sucent, le dévorent, s’en délectent, déposent leurs œufs et laissent des larves qui se tortillent et disséminent l’infection.
Sur les pentes abruptes du mont Kujira-yama, au milieu d'un immense jardin, se dresse une cabine téléphonique : le Téléphone du vent. Chaque année, des milliers de personnes décrochent le combiné pour confier au vent des messages à destination de leurs proches disparus. Après la disparition de sa mère et de sa fille, lors du tsunami de 2011, Yui a perdu le sens de sa vie. C'est pour leur exprimer sa peine qu'elle se rend au mont Kujira-yama, où elle rencontre Takeshi, qui élève seul sa petite fille. Mais une fois sur place, Yui ne trouve plus ses mots…
C'est un endroit réel qui a inspiré à Laura Imai Messina ce magnifique roman. Ode à la délicatesse des sentiments, Ce que nous confions au vent est une puissante histoire de résilience autour de la perte et la force rédemptrice de l'amour.
Mon avis : Yui, maman solo, vit le plus effroyable des deuils. Sa fille et sa mère sont mortes ensemble lors du tsunami de 2011 qui a ravagé le Japon. Mais comment surmonter cela pour continuer à vivre ? Un jour, dans l'émission radio qu'elle anime, elle entend un homme parler d'une cabine téléphonique, le Téléphone du Vent, débranché, sur les pentes abruptes du mont Kujira-yama, où les gens vont pour parler à leurs défunts et trouver une forme de consolation.
En cherchant ce lieu, elle rencontre Takeshi Fujita, veuf et papa, qui est là pour les mêmes raisons qu'elle, et lui aussi c'est la première fois qu'il vient. Ensemble ils vont trouver Bell Gardia, le jardin dans lequel se trouve le Téléphone du Vent, et Monsieur Suzuki son gardien, qui accueille tous ceux que l'insupportable absence d'êtres chers a amenés dans cet endroit précis. Il reçoit ces gens dans une petite pièce où il leur offre le thé et les invite à parler s'ils en éprouvent le besoin. Et la plupart racontent le manque et la façon dont sont morts leurs proches. Il y a les morts accidentelles, les malchanceuses, les suicides, les morts de maladies, et puis parfois les morts stupides dues à des comportements à risque qui laissent de la colère en plus du chagrin.
Une amitié va naître entre Yui et Takeshi, ces deux personnes qui vivent le même néant, la même angoisse abyssale. Alors qu'à chaque visite à Bell Gardia Takeshi va dans la cabine pour parler à sa défunte épouse, Yui se contente de déambuler dans le jardin autour de la cabine, sans se sentir capable d'y entrer. "Le courage d'entrer dans la cabine pour parler à sa mère et à sa fille lui manquait toujours ; devant la porte, ses forces l'abandonnaient." Pourtant elle y retourne, mois après mois, toujours avec Takeshi.
S'ensuivent des témoignages du tsunami et de l'effroi de voir tous ces gens en train de se noyer lutter pour ne pas mourir. Puis d'autres témoignages, à d'autres moments, de personnes mortes autrement. Et on assiste tout doucement au cheminement qui mène à la guérison de Yui et Takeshi. De plus, c'est un lieu qui possède une certaine magie et crée des amitiés profondes et durables.
Alors que les histoires de deuils me touchent généralement assez fort, ici, je suis restée en dehors. J'ai trouvé que ça manquait d'émotion ou de je ne sais quoi qui m'aurait emportée dans ce tourbillon de douleur. En effet, pendant une bonne moitié de l'histoire, à aucun moment je ne me suis sentie émue ni en empathie, même si j'ai bien aimé les personnages. C'est pourtant une belle histoire de retour vers la lumière. Et puis finalement, j'ai fini par l'aimer énormément et ça a changé ma perception de la partie que je n'avais pas tellement appréciée. Voilà pourquoi, à mon avis, il ne faut jamais lâcher un livre trop vite. On risque de passer à côté de quelque chose de beau. Parce que quand même, à la fin, j'ai versé ma petite larme. J'ai oublié de préciser que l'écriture est vraiment très belle et poétique et qu'elle décrit tellement bien les tourments de l'existence. Et je me suis demandé, serions-nous nombreux, si nous l'avions à portée de main, à utiliser cette cabine téléphonique pour parler à nos chers disparus, auxquels, pour ma part et comme beaucoup de monde, je pense tous les jours ? Est-ce que ça fonctionnerait dans notre culture ?
Étrangement, l'autrice est italienne, pourtant j'ai eu tout le long l'impression de lire un roman japonais, écrit par une Japonaise.
Citations :
Page 14: Pas un instant l’idée ne l’effleura que la chair est plus fragile que les objets, qui se réparent ou se remplacent, contrairement au corps, peut-être plus solide que l’âme — quand elle se brise, c’est pour toujours — mais moins que le bois, le plomb ou le fer.
Page 55 : Elle apprit que M. Fujita avait pour prénom Takeshi, dont la sonorité lui plut énormément. Elle l’appellerait ainsi désormais, chaque fois qu’elle penserait à lui.
Ils se saluèrent avec une sympathie qui leur parut naturelle. Tous deux avaient le sentiment de s’être trouvés, comme deux objets réunis par hasard au fond d’un fourre-tout.
Mon avis : À la Préhistoire, quelque part sur la Terre. Les Oulhamr ont subi une violente attaque. Ils ont perdu le feu. Ce feu qui éloignait les bêtes sauvages, "ses dents rouges protégeaient l'homme contre le vaste monde. Toute joie habitait près de lui." Ce feu qu'ils entretenaient dans trois petites cages... le clan de Faouhm est ivre de douleur, de pertes, de mort qui ronge. L'attaque a été très violente, beaucoup d'hommes, de femmes et d'enfants du clan sont morts ou mourants. S'ils ne retrouvent pas le feu, ils disparaîtront. Tous. Les uns après les autres. Ils savent utiliser le feu, ils savent tous les avantages de l'avoir : éloigner les bêtes sauvages, faire des armes et des outils, se réchauffer, faire cuire la nourriture. Mais ils ne savent pas encore le faire. Alors Aghoo va aller chercher du feu, en compagnie de deux autre comme lui, forts et puissants. Aghoo, du clan des Aurochs, ira, pour qu'en retour on lui donne la belle Gammla, et du pouvoir, celui d'être chef après le chef. Pendant ce temps, Naoh, du clan Oulhamr, prendra la direction opposée pour la même quête, car lui aussi veut Gammla, accompagné de deux comparses.
La quête de Naoh, Gaw et Nam à travers les plaines, les montagnes et les forêts, est peuplée de dangers car, hormis les humains de différentes espèces qui semblent être les créatures les plus vulnérables de cette période avec la plupart des herbivores, le monde est rempli d'animaux dangereux, puissants, carnassiers et affamés. Tout est inquiétant dans cette histoire, surtout la nuit avec ses bruits... craquement, grognements, feulements, présences invisibles tapies... quelle angoisse ! Car il n'y a pas que les animaux qui sont dangereux. Il existe aussi des hordes de Dévoreurs d'Hommes, plus grands, plus forts mais aussi certains humains plus petits, les Nains Rouges, tout aussi belliqueux, ou encore les Hommes-sans-Épaules et les Hommes-aux-poils-bleus. Plus d'une fois ils croiseront un allié inattendu dans un moment crucial.
Lire ça, d'ici, du XXIe siècle est très étrange. On ne s'imagine pas ce qu'est de manquer des choses les plus élémentaires, l'essentiel pour la survie, nous qui avons tout et voulons toujours plus. L'écriture est belle, très fluide et descriptive, et surtout ne donne pas l'impression de dater de 1909, quoique, parfois un peu quand même. Par certains aspects ce texte m'a évoqué Jules Verne avec ses très nombreuses énumérations des différentes espèces animales et végétales. Les descriptions des scènes de chasse, que ce soit du côté des loups ou du tigre à dents de sabre, sont incroyablement immersives. On ressent la terreur des proies dans leur fuite désespérée, leur course contre la mort.
Au tout début du roman, j'ai trouvé que ce roman était un vrai cauchemar pour les femmes. Car en matière de virilité on atteint des sommets. Des mâles super poilus, super puissants, bourrés de testostérone et brutaux, qui prennent ce qu'ils désirent. Je trouve que nos ennuis, à nous les femmes, ont commencé vraiment très tôt sur terre. À moins que ce livre ne soit rempli d'erreurs anthropologiques et historiques ou paléoanthropologiques je ne sais pas au secours !... Car il me semble que des découvertes récentes ont montré que pendant la préhistoire, les femmes aussi chassaient et n'étaient pas simplement gardiennes du foyer. Peut-être que les hommes préhistoriques étaient plus évolués en matière d'égalité hommes-femmes que ceux d'aujourd'hui et que ce que le roman en dit ne reflète que la vision un peu courte d'un homme du XXe siècle qui se contente de transposer la nature masculine actuelle à cette époque reculée. Ahhh ça fait du bien de dire ça XD ! Concernant les différentes espèces humaines du roman, je m'interroge sur la part de réalité et d'imaginaire...
Malgré quelques longueurs dues au côté extrêmement descriptif, j'ai aimé ce voyage en préhistoire.
Citations :
Page 11 : Les Oulhamr fuyaient dans la nuit épouvantable. Fous de souffrance et de fatigue, tout leur semblait vain devant la calamité suprême : le Feu était mort.
Page 28 : Les mammouths barrirent. C’étaient cinq vieux mâles : leurs corps étaient des tertres et leurs pieds des arbres ; ils montraient des défenses de dix coudées, capables de transpercer les chênes ; leurs trompes semblaient des pythons noirs ; leurs têtes des rocs ; ils se mouvaient dans une peau épaisse comme l’écorce des vieux ormes. Derrière, suivait le long troupeau couleur d’argile…
Page 37 : Plus que tout, l’absence de feu les faisait souffrir. Par les nuits sans lune, il leur semblait entrer pour toujours dans les ténèbres ; elles pesaient sur leur chair, elles les engloutissaient.
Page 49 : L’hémione s’arrêta avec un long gémissement. Il sentit tout autour de lui la mort et la douleur. L’étendue était close, où son corps agile avait su déjouer tant de convoitises : sa ruse, ses pieds légers, sa force défaillaient ensemble. Il tourna plusieurs fois la tête vers ces êtres qui ne vivent ni des herbes ni des feuilles, mais de la chair vivante ; il les implora obscurément. Eux, échangeant des clameurs, resserraient le cercle ; leurs yeux dardaient trente foyers de meurtre ; ils affolaient la proie, craignant ses durs sabots de corne ; ceux de face mimaient des attaques, afin qu’elle cessa de surveiller ses flancs… Les plus proches furent à quelques coudées. Alors, dans un sursaut, recourant encore une fois aux pattes libératrices, la bête vaincue se lança éperdument pour rompre l’étreinte et la dépasser. Elle renversa le premier loup, fit trébucher le deuxième : l’enivrant espace fut ouvert devant elle. Un nouveau fauve, survenant à l’improviste, bondit aux flancs de la fugitive ; d’autres enfoncèrent leurs dents tranchantes. Désespérément, elle rua ; un loup, la mâchoire rompue, roula parmi les herbes ; mais la gorge de l’hémione s’ouvrit, ses flancs s’empourprèrent, deux jarrets claquèrent au choc des canines : il s’abattit sous une grappe de gueules, qui le dévoraient vivant.
Page 70 : Les jeunes Guerriers, selon qu’ils songeaient à la joie de voir bondir des flammes ou à la force des ennemis, respiraient plus fort ou demeuraient sans souffle.
Page 128 : Le fils du léopard comprit que les Nains Rouges voulaient la guerre et la mort. Il ne s’en étonnait pas : de tout temps, les Oulhamr n’avaient-ils pas tué les hommes étrangers qu’ils surprenaient près de la horde ? Le vieux Goûn disait : « Il vaut mieux laisser la vie au loup et au léopard qu’à l’homme ; car l’homme que tu n’as pas tué aujourd’hui, il viendra plus tard avec d’autres hommes pour te mettre à mort. »
La vie quotidienne d’une paysanne chinoise avant la Révolution de 1949. Avec les mots du cœur et un sens aigu du détail, Pearl Buck nous retrace cette existence pathétique où s’affirme, à travers la souffrance et le désespoir, la noblesse secrète des pauvres et des humiliés.
Mon avis : L'indispensable préface de Louis Gillet de l'Académie française nous dit à quel point Pearl Buck s'est sentie chinoise avant tout autre chose et nous permet de mieux comprendre qui elle était profondément. D'ailleurs, on se rend compte à cette lecture qu'elle parle d'un peuple qu'elle connaît parfaitement, comme une vraie chinoise. Il y a pourtant là des termes très dérangeants comme "race très pure", sans doute l'année de naissance du monsieur, 1876, explique cela. Ça nous laisse aussi entrevoir l'arrogance, à une certaine époque, des Blancs face à l'orient.
La mère est le pilier central de la famille. Elle s'occupe de tout et de tout le monde, son mari, ses enfants et sa vieille belle-mère. Première levée, dernière couchée, ça semble être universel. Mais son bonheur, c'est justement ça : "Pour elle, connaître dans sa plénitude la fréquente ardeur de l'homme, concevoir par lui, sentir la vie se développer dans son corps, cette nouvelle chair prendre forme et croître, donner le jour, puis avoir les lèvres du nouveau-né buvant à son sein, ces choses lui suffisaient." Quant à son mari, c'est tout le contraire. Il se désole intérieurement de cette vie inepte, juste faite pour se reproduire, travailler et payer, tout comme son père avant lui. Il semble encombré par l'existence même de sa famille. Sans elle il pourrait profiter du peu d'argent qu'il gagne. Mais voilà, elle enfante beaucoup et ça le contrarie. Lui rêve d'une autre vie, ailleurs. Car ils sont pauvres, et la pauvreté ne sied pas à cet homme vaniteux et égocentrique. Elle l'aime, et lui s'aime.
Cette mère, c'est Atlas portant la terre, forte et digne quelles qu'en soient les circonstances, quel que soit le poids à porter. Cette histoire raconte la dure vie des femmes, toujours jugées y compris et surtout par d'autres femmes, considérées responsables du mal qu'on leur fait, toujours. Magnanime et protectrice, elle est malheureusement prise au piège de ses propres mensonges qui ne visent pourtant qu'à sauver la face, pour elle et sa famille.
J'ai eu tellement de compassion et d'empathie pour cette femme. Je ne l'ai pas toujours comprise, comme par exemple dans ses réactions face à son mari ou encore sa violence parfois envers ses enfants et la négligence envers sa fille qui souffre perpétuellement des yeux. Mais je suppose que c'est purement culturel et géographique. Sa fille ne compte pas, on ne lui parle que de ses fils et du bonheur d'en avoir deux. Elle a des comportements de son monde et de son époque. J'ai cependant trouvé que c'était une mère injuste, qui n'aimait pas équitablement tous ses enfants, et surtout, capable de dire des horreurs à l'aîné.
Une belle écriture pour nous narrer une histoire douloureuse où on se rend compte que les gens ont bien peu de prise sur leur propre vie. Surtout quand ce sont des femmes. J'ai énormément aimé ce récit, très lent et jamais ennuyeux, qui nous immerge dans le quotidien de cette mère chinoise au milieu des rizières, dure au labeur, enfermée dans sa solitude, qui n'a d'autre choix que d'avancer jour après jour sans jamais s'apitoyer sur elle-même, quelle que soit l'intensité de son amertume. de plus, on découvre les coutumes où la mère doit choisir une épouse pour son fils et payer pour cela, l'astrologie qui dit si les mariages (toujours arrangés) seront favorables. L'épouse entre dans la maison de son mari et ensemble ils deviennent les maîtres de lieux, alors que la mère et ses autres enfants, s'ils y vivent encore, sont relégués dans les coins. Et que dire de la naissance d'une fille ? "[...] l'arrivée de cet enfant avait beau être une joie, c'était aussi une porte ouverte au chagrin, comme à toutes les naissances ; on risque de recevoir un petit être mort, mal bâti, idiot, aveugle, ou bien une fille !" Un roman passionnant qui nous raconte une vie de pauvreté, faite de désirs, de chagrins, de superstitions, des douleurs du deuil et du bonheur d'un nouveau petit être qui vient au monde. C'est pour moi un énorme coup de cœur qui me donne envie de poursuivre la découverte de cette autrice.
Citations :
Page 21 : Il lui semblait alors qu’une mère doit toujours trouver le moyen d’apaiser son enfant, et elle interrompait n’importe quel travail pour lui donner le sein. Son mari se fâchait de ces interruptions trop fréquentes : « Vas-tu donc continuer à me mettre toute la besogne sur le dos ? Tu ne fais que commencer à enfanter, et pendant vingt ans il faudra que je supporte de te voir allaiter un gosse après l’autre ? Tu n’es pas la femme d’un riche pour te permettre de simplement porter et nourrir, en te payant des journaliers ! »
Elle riposta, sur le même ton car ils étaient jeunes tous les deux, colères et emportés. Elle lui cria : « N’aurais-je rien pour mes peines ? Travailles-tu chargé d’un fardeau pendant plusieurs mois, comme je le fais ? Supportes-tu les douleurs de l’accouchement ? Toi, tu te reposes, quand tu rentres, mais moi j’ai à préparer la nourriture, m’occuper de l’enfant, amadouer et dorloter une vieille femme, et en prendre soin... »
Page 109 : Depuis sa jeunesse, cette femme enfermait en elle-même de silencieuses ardeurs. Elle ne s’empressait pas, comme certaines, pour regarder les jeunes garçons et examiner tous les hommes qui passaient. Elle avait un cœur profond dont elle n’osait explorer les abîmes.
Page 183 : En la voyant circuler ainsi, la mère sentait son cœur se fondre, et elle se demandait avec angoisse quel sort serait réservé à sa fille quand elle se verrait forcée de la marier. Car d’une manière ou de l’autre il faudrait en arriver là, de crainte qu’après la mort de sa mère il n’y eut personne pour prendre soin de la petite, ni à qui elle appartînt vraiment, puisqu’une femme ne fait pas partie de la maison dans laquelle elle est née, mais de celle de son mari.
Page 193 : Il y a énormément de jeunes filles dans ce village, car nous ne les tuons jamais, comme on le fait dans certaines villes, lorsque les nouveau-nés ne sont pas des mâles, là on permet aux filles de grandir, même si la mère en a beaucoup, aussi le village en est-il rempli.
Page 263 : La mère devenait inquiète et morose. Elle se disait que l'arrivée de cet enfant avait beau être une joie, c'était aussi une porte ouverte au chagrin, comme à toutes les naissances ; on risque de recevoir un petit être mort, mal bâti, idiot, aveugle, ou bien une fille !
Alors qu’il mène une existence bohème dans la ville de Tartu, Agu, un jeune folkloriste, entend un jour parler d’un peuple étrange et terrifiant, dont certains descendants pourraient encore vivre dans une région reculée d’Estonie. Fasciné, il part à leur recherche et s’enfonce dans les profondeurs de la forêt marécageuse du Soomaa. Il y découvre un jardin mystérieusement bien entretenu, habité par une femme dont il va irrésistiblement tomber amoureux. Mais celle-ci n’habite pas seule, et ce lieu paradisiaque cache de terribles secrets.
Auteur majeur en Estonie, Mehis Heinsaar est d’abord reconnu comme un poète et un nouvelliste. Son œuvre s’inscrit dans la ligne de la littérature fantastique russe et allemande et du réalisme magique développé par les écrivains latino-américains. Dans La Forêt des oubliés, il nous invite à une immersion dans un monde à la fois sombre et idyllique au cœur d’une contrée sauvage préservée de la civilisation, où la quête de soi et la réflexion sur la nature humaine sont des motifs centraux. Le réalisme du récit, mêlé à des éléments oniriques et énigmatiques, font de ce texte à l’écriture sensuelle et poétique un roman absolument envoûtant.
Prix de littérature A. H. Tammsaare 2023
Prix de littérature de la Fondation estonienne pour la culture 2022
Mon avis : L'Estonie, en Europe du nord, au climat froid et entourée de forêts... L'ambiance est installée dès la première page. Ça m'a évoqué les contes que ma mère me lisait quand j'étais petite. Le narrateur nous raconte sa maison d'Abja-Paluoja, le bric-à-brac dans les combles, rempli de revues et jouets d'un autre temps, et nous voilà plongés dans l'enfance, quand un grenier se transformait en île aux trésors.
Agu Oidjärv grandit, fait des études et devient folkloriste, exerce plein de petits boulots, multiplie les soirées arrosées, puis rencontre son destin "comme une forme un peu trouble, comme ces mirages que l'on voit parfois surgir dans la lumière aveuglante du soleil". Mais ce n'était que l'amour. Et comme tout a une fin car cela ne dure pas toujours ad vitam æternam, on peut s'effondrer ou bien relever la tête et trouver un nouvel horizon.
Un soir il rencontre, lors de la fête de Mardi Gras du Musée ethnographique estonien, un homme, Feliks, qui lui raconte une étonnante histoire à propos d'un peuple terrifiant, les nuhka-nähka, installés sur une île aux milieu du marais de Toonoja. Il lui dit qu'un certain nombre de personnes ont disparu dans ce coin là lors de différentes expéditions il y a plusieurs décennies. Puis des histoires de guérisseurs, de fantômes et peut-être même d'anthropophages, tout cela provoqué par les invasions de Suédois, Polonais, Russes, Tatars, les fléaux que cela a entraînés, puis Ivan le Terribleet ses soldats, et enfin les pillages, les tortures, la terre brûlée, les déportations... C'est totalement dépaysant car ça nous parle de peuple aux cultures très anciennes dont je n'ai jamais entendu parler moi la française coincée dans son bout d'Europe de l'ouest : les Khantys, les Mansis, les Selkoups, les Nénètses, à l'est de l'Oural. Mais aussi des lieux et des villes d'Estonie, la région du Soomaa, le marais de Toonoja, Viljandi, Vastemõisa, Tohvri, Kuusekäära, et tant d'autres aux noms aux consonances exotiques...
Obnubilé par cet extravagant récit, Agu ne parvient tellement plus à penser à autre chose qu'il se met à faire des recherches, et forcément prépare sa propre expédition, non sans peine et malgré les mises en garde. Il troque sa vie fade et monotone contre l'aventure qu'il est persuadé de découvrir. Il nous emmène avec lui dans un périple quasi-onirique à travers des cours d'eau, des mares et une forêt qui semble enchantée ou peut-être maléfique, le doute plane constamment. On a l'impression de replonger en enfance, entre peur et féerie, au milieu d'une végétation si dense qu'elle semble cacher des ombres et des secrets. Ce qu'il y trouve paraît hors du temps.
Une histoire lente, envoûtante, pleine de mystères et d'inachevé où le lecteur est ballotté entre angoisses, terreurs, fantasmes enfantins, dans cette quête bucolique mi-féerique mi-démoniaque au cœur d'un jardin d'Eden déconcertant et intimidant. Agu fait des rencontres étranges et magnétiques, voire inquiétantes et même terrifiantes. Curieux mais pas courageux, avec un côté immature et même parfois enfantin, on se dit qu'il n'aurait pas dû s'aventurer dans cet univers sylvestre où chaque arbre semble cacher un danger. D'autant que pour un petit homme craintif, il a parfois la langue trop bien pendue, surtout après deux chopes d'hydromel.
L'écriture poétique et très imagée vient parfaire la sensation d'étrangeté induite par la singularité de ce peuple caché, craint mais que personne n'a vu. Tout est plaisant dans ce récit empreint de légendes nordiques, dans lequel on se demande longtemps s'il y a de la magie ou non, à moins que cette impression ne soit induite par les réminiscences des contes de notre enfance dans laquelle je me suis trouvée projetée pour mon plus grand plaisir. J'ai ri quelques fois, mais la fin... je l'ai trouvée... glaçante ! Eh bien je crois pouvoir dire que c'est un beau coup de cœur !
Merci Borealia Editions pour l'envoi de ce roman dépaysant et envoûtant qui a obtenu le Prix de littérature A. H. Tammsaare2023 et le Prix de littérature de la Fondation estonienne pour la culture 2022
Citations :
Page 15 : Insatisfait, assoiffé de vie et de liberté, je détestais la grisaille et l'ennui du quotidien, toute cette routine me donnait la nausée. C'est pourquoi j'étais toujours pressé d'aller quelque part, toujours en train de penser à quelque chose de crucial, je méprisais la médiocrité. Peut-être redoutais-je aussi d'être confronté à mon vide intérieur, mais c'est là une interprétation rétrospective. À l'époque, je ne me disais pas cela. Comment aurais-je pu penser à quelque chose d'aussi futile alors que j'étais porté d'une journée à l'autre comme un grand voilier blanc sur la mer divinement capricieuse et agitée de la jeunesse… ?
Page 57 : Le mois de mars arriva. Le soleil commença à réchauffer les rues, les champs à la périphérie de la ville et les âmes assoupies des humains. Les premières mouettes tournoyaient au-dessus des maisons, criant sans cesse de nouveaux messages pour annoncer que le printemps approchait à grands pas.
Page 230 : J’appris ce soir-là une leçon dont je me souviendrai toute ma vie : ne jamais énerver un anthropophage, surtout après avoir pris une verre avec lui !
Page 258 : C’est un vrai cadeau du ciel quand tu reçois de tes ancêtres, à ta naissance, de grands yeux brillants et profonds. Des yeux qui ont traversé les siècles sur les visages de tes ascendants paternels et maternels, jusqu’au jour où ton tour arrive de te réveiller avec eux.
« Depuis quand tu veux être comme les autres ? Tu es une hors-la-loi. » Duchess a 13 ans, pas de père, et une mère à la dérive. Dans les rues de Cape Haven, petite ville côtière de Californie, elle ne souffre ni pitié ni compromis. Face à un monde d’adultes défaillants, elle relève la tête et fait front, tout en veillant sur son petit frère, Robin. Mais Vincent King, le responsable du naufrage de sa mère, vient de sortir de prison. Et son retour à Cape Haven ravive les tumultes du passé. Quand cette menace se précise, Duchess n’a plus le choix : il va lui falloir engager la lutte pour sauver ce qui peut l’être, et protéger les siens.
Mon avis : À treize ans Duchess est une espèce de petite maman, celle de son petit frère de cinq ans, Robin, car la leur de mère est défectueuse, en cours d'effondrement. Depuis longtemps. Il lui manque quelque chose. le désir de vivre. Il semble qu'on le lui ait fait perdre dans l'adolescence et qu'elle ne trouve plus la force.
Deuxième roman de Chris Whitaker que je lis et même impression de tomber dans un endroit un peu isolé du monde, un lieu où rien n'a bougé depuis une éternité, où tout le monde se connaît depuis toujours, ils se sont vus grandir, vieillir, et tout semble un peu hors du temps, calme et serein. Sauf qu'un événement terrible s'est produit un jour à Cape Haven Californie... l'ambiance s'installe, on fait connaissance avec les personnages. Duchess, gamine privée d'enfance, hors-la-loi comme elle se définit elle-même, enferrée dans sa dureté. Robin, son petit frère adoré, son protégé, son binôme, pour qui elle est obligée d'avoir une ligne de conduite car elle est son tout et qu'il a éperdument besoin d'elle. Star, leur mère en cours d'autodestruction. Walk, son ami d'enfance devenu flic, la bonté incarnée, qui assiste impuissant à son naufrage. Vincent King, leur ami d'enfance, qui sort de prison après trente ans passés derrière les barreaux. Hal, le grand-père, loin, dans le Montana, taiseux, dont on ne sait pas pourquoi il a cessé d'être en contact avec Star. Dès les premières lignes on est embarqué dans ces vies et cette ambiance de l'Amérique profonde et c'est passionnant. C'est rassurant aussi d'une certaine façon car on se sent à l'abri du tumulte du monde moderne, comme dans une brèche temporelle. Sauf que c'est pas vraiment le paradis. Il y a des sales personnes à Cape Haven. Surtout un certain Dickie Darke mais peut-être aussi des voisins... Et puis un jour un drame terrible, un coupable tout désigné, et on a envie de ne pas y croire...
Ce roman est une quête et on veut tout savoir. C'est une histoire sur les non-dits, la pudeur des sentiments, le refus ou l'incapacité de s'exprimer, quelles qu'en soient les conséquences, le chemin de croix de chacun car aucune vie n'est exempte de douleurs, et puis ça parle d'amour familial, d'amitié indéfectible, de fidélité, et ça c'est vraiment beau. Il y a des secrets et on se dit qu'on finira par les savoir. On se demande notamment pourquoi des amitiés adolescentes et peut-être des histoires d'amour qui auraient dû durer toute la vie ont explosé en plein vol. Et puis une enquête, et peut-être aussi un "cold case" que Walk voudrait éclaircir. Oui, c'est une lecture totalement addictive car il y a dans ce récit un terrible effet domino qui laisse penser qu'on ne peut pas lutter contre sa destinée. Et pourtant... Chris Whitaker, tel un petit Poucet, sème des indices, fausses pistes, révélations, coups d'éclat, du début à la fin, tout en nuances, plus des souvenirs du temps passé, des regrets, et ça donne un livre qui se dévore !
J'ai tout aimé ! L'ambiance, les personnages, les lourds secrets dans lesquels on baigne. J'ai tellement aimé la hors-la-loi Duchess Day Radley, cette gamine remplie de colère et de révolte, cette espèce de punk hurlante à moitié timbrée à qui on a envie de dire "laisse-toi aller à être une enfant, ris et pleure aussi". Et Thomas Noble le meilleur ami qui soit, et Dolly cette sorte de Duchess avec de nombreuses années en plus. En réalité je les ai tous aimés à quelques exceptions près.
Et encore cette écriture qui m'avait subjuguée dans Toutes les nuances de la nuit. Et des moments d'émotion intense aussi, le genre qui pique un peu le nez mais j'ai ri parfois. Et je ne peux m'empêcher de penser que tout ce que je pourrais en dire ne saurait rendre grâce à la beauté des personnages ni à cet incroyable cataclysme parsemé d'éclaircies, déployé sur plusieurs décennies.
Et juste pour info cher Milton : non, les végans ne mangent pas de viande blanche, même coupée assez fin. Non mais !
Citations :
Page 59 : Elle trimballait un étui à guitare cabossé, vêtue d’un mini short en jean qui remontait haut sur ses fesses et d’un débardeur qui plongeait bas sur ses seins.
« Tu ne devrais pas t’habiller comme ça.
— Peut-être, mais j’ai plus de pourboires. »
Page 65 : « J’essaie. Je vais m’améliorer. J’ai encore répété mes bonnes résolutions, ce matin. Je les répéterai tous les jours. J’ai envie de le faire pour vous.
— faire quoi ?
— Faire le bien. L’altruisme, Duchess. C’est ça qui fait de toi une belle personne. »
Page 171 : Une vieille dame vint à leur rencontre, tout sourire, peau flasque et taches brunes, à croire que la terre réclamait sa chair mais que son cerveau refusait obstinément de céder.
Page 229 : Le moment s’étira entre eux, par dessus les pins. Il balaya le ciel et les nuages, enterra définitivement la promesse de renouveau. Il les réduisit au néant qu’ils étaient, si petits sur ce fond de beauté infinie.
Page 399 : Il y avait d’autres enfants, qui jouaient à un jeu compliqué, quelque chose avec une balle, trois cerceaux et une batte. Duchess les observa vingt bonnes minutes sans parvenir à comprendre les règles. En revanche elle connaissait l’expression dans leur regard, des gamins comme elle, les damnés. Ils ne leur adressaient ni sourires ni hochements de tête, se contentaient de vaquer à leurs occupations, comme si arriver au bout de la journée tiendrait déjà du miracle.
WEBMIND , la conscience émergente avec laquelle Caitlin cohabite se révèle particulièrement amicale et curieuse. Mais elle a aussi attiré l’attention d’une agence gouvernementale secrète : WATCH, qui surveille le web afin de prévenir toute menace contre les États-Unis. Persuadée que WEBMIND représente un danger, l’agence entend purger le cyberespace de sa présence. Elle comprend très bien le rôle joué par Caitlin dans son éveil et devine que cette dernière fera tout pour protéger sa nouvelle amie.
Mon avis : L'air, une substance que même les humains ne peuvent ni voir, ni goûter, ni sentir. C'est ce qui semble perturber WEBMIND, la conscience que Caitlin a découvert à l'intérieur du Web. Elle aussi a beaucoup à apprendre. Née aveugle, elle a beau être un petit génie des maths, quand le Dr Kuroda lui a permis de voir enfin, de l'oeil gauche uniquement, elle s'est rendu compte qu'elle avait tout à découvrir du monde visuel, et notamment l'alphabet pour pouvoir lire comme tout le monde. Mais aussi les couleur, les formes, la notion de beauté. Mais c'est le visage de sa mère qui l'a le plus fascinée.
Sa passion pour Helen Keller, née au XIXe siècle, devenue aveugle et sourde à l'âge d'un an et demi l'amène immédiatement à s'intéresser à WEBMIND, coupé du monde extérieur car entité virtuelle. Et WEBMIND, son Helen Keller à elle, veut tout découvrir, brûle de tout connaître, de voir le monde et les étoiles, à travers l’œil gauche de Caitlin. Et comme il est, en quelque sorte, devenu le meilleur ami de Caitlin, elle veut lui offrir l'univers, qu'il puisse tout savoir, tout découvrir. Contrairement aux adultes, elle n'envisage pas un seul instant qu'une IA puisse être dangereuse.
Malheureusement, Watch, une agence gouvernementale chargée de la sécurité intérieure des États-Unis surveille les échanges entre Caitlin et WEBMIND, prête à l'anéantir car pour les hommes qui y travaillent, cette conscience émergente représente un réel danger. Il prend trop de puissance pour ne pas les effrayer. Surtout, il semble que le bien-être de l'humanité soit contraire aux intérêts des dirigeants. Mais il est vrai aussi que l'IA pose de nombreuses questions et engendre énormément d'inquiétude.
Par ailleurs, on suit toujours Shoshana de L'Institut Marcuse, en Californie du Sud, et Chobo, cet hybride issu d'un chimpanzé et d'une bonobo qui communique par la langue des signes. Et là aussi on apprend un certain nombre de choses sur les grands singes.
C'est un roman qui traite de beaucoup de sujets comme le suicide et le réel désir ou non de mourir ainsi que le taux de réussite en fonction des pays et pourquoi, de la toxicité des réseaux sociaux, de la superficialité dans les relations ou les sentiments. Pourquoi est-on attiré par les gens ? Parce qu'ils ont de la valeur ou bien parce qu'ils nous font briller ? Et Caitlin qui a un regard tout neuf au sens propre, n'envisage pas les individus sous le même angle que son amie Bashira qui voit depuis toujours. Elle a une approche plus profonde que ceux qui ont toujours vu. En plus de tout le reste il y a tout l'aspect virtuel et informatique, ainsi que internet dans son ensemble que j'ai trouvé passionnant aussi même si les maths ne sont pas mon fort, et même pire que ça. Et ça pose des questions très intéressantes. J'ai découvert que le Canada était tiraillé entre le français et l'anglais alors que je croyais que ça n'était un problème que pour les Québécois. Ils ont trouvé une subtilité d'écriture qui permet de faire plaisir aux francophones sans vraiment gêner les anglophones. En réalité ce livre est riche d'enseignement dans de nombreux domaines, ce à quoi je ne m'attendais pas en commençant cette trilogie. Oui j'ai adoré, et dès que possible je me mettrai au troisième tome ! La fin laisse rêveur au regard de ce qu'il se passe partout dans le monde depuis quelques années.
Citations :
Page 49 : Mais Caitlin représentait la moitié de sa mère, et également la moitié de son père, tout en étant un individu unique — et pourtant malgré cela, plus de 99 % de son ADN était similaire à celui de tous les autres humains, et 98,5 % similaire à celui des chimpanzés et des bonobos, au moins 70 % similaire à celui de tous les autres vertébrés, et 50 % similaire à celui des plantes à photosynthèse.
Page 69 : — C’est trop tard, dit Caitlin. Il a lu tout Wikipédia. Il a lu tout le projet Gutenberg. Il sait tout sur… (Elle essaya de trouver des exemples.) Tout sur Hitler et les nazis, et sur l’Holocauste. Tout sur les guerres épouvantables, les massacres, les tueurs en série et l’esclavage. Tout sur les espèces animales qu’on fait disparaître, les forêts vierges qu’on brûle et les océans qu’on pollue. Tout sur les viols, les drogues, les gens qu’on laisse mourir de faim. Il sait toutes les horreurs et toutes les bêtises que nous avons commises au cours de notre histoire.
Page 154 : Je me suis souvent dit que si les gens qui ont un QI élevé cessaient de faire ce que leur demande ceux qui ont un QI faible, le monde serait en bien meilleur état.
Page 211 : — La plupart des tentatives de suicide faites au Canada échouent — tu le savais ? Alors qu’aux États-Unis, en général, elles réussissent.
Je vérifiai. Elle avait raison.
— Et tu sais pourquoi ?
Elle devait bien avoir conscience que je le savais, maintenant, mais elle poursuivit néanmoins :
— Parce que, aux États-Unis, les gens se servent généralement d’une arme à feu pour se suicider. Mais au Canada, comme il est difficile de s’en procurer, la plupart des gens essaient avec des surdoses de médicaments, et en général, ça ne marche pas. On est très malade, mais on ne meurt pas.
Page 298 : En tant que matheuse, elle aimait cette idée que, si le temps semblait passer plus vite quand on vieillit, c’est parce que chaque unité de temps qui défile représente une fraction de plus en plus faible de la vie qu’on a déjà vécue.
La molécule bannie découverte dans le cœur aride de l’Australie promettait des miracles médicaux. Pour ceux qui en détiennent le véritable secret, elle a révélé l’impensable : un réseau de rivières quantiques, des courants qui traversent l’espace comme des fleuves souterrains.
D’abord prudentes, les expériences s’enchaînent. Chaque saut apporte des réponses, soulève d’autres énigmes, repousse les limites — et accroît le danger. Les grandes puissances se mobilisent, cartographient ces routes invisibles, traquent l’embouchure d’un flux capable de porter un corps jusqu’aux étoiles. La science devient stratégie : qui contrôlera ces canaux contrôlera l’avenir.
Olympus raconte cette accélération — scientifique, technologique, morale, politique — où exploration et conquête finissent par se confondre. Et lorsqu’un courant permanent semble relier plusieurs systèmes stellaires, la vraie question n’est plus d’y aller… mais d’en revenir.
Pendant ce temps, le Sereinox se répand. Régénération, jeunesse, santé retrouvée : la molécule, désormais commercialisée par plusieurs laboratoires pharmaceutiques, creuse son sillon dans une humanité avide de bien-être. Mais comme l’avait prédit David Clayton, ce remède jadis banni par les Aborigènes distille aussi l’apathie, l’érosion du désir, la perte du sens. Peu à peu, tout s’effondre.
Dans ce monde qui bascule, l’accès aux fleuves quantiques et l’adoption — ou le rejet — du Sereinox ravivent les tensions, redessinent les alliances. Tandis que la civilisation marche vers un conflit généralisé, quelques-uns choisissent de risquer l’impossible : franchir les frontières du système solaire, coûte que coûte.
Porté par un bouche-à-oreille exceptionnel, Uluru s’est imposé dès sa sortie comme l’un des succès francophones marquants de la science-fiction contemporaine. Avec Olympus, la trilogie change d’échelle : plus vaste, plus vertigineuse, plus humaine. Elle atteint ici son point d’inflexion, là où l’aventure intime devient une épopée cosmique — une course vers les premières frontières interstellaires.
Pour les fans de Liu Cixin, Greg Egan et Kim Stanley Robinson.
Mon avis : Après Uluru qui se terminait sur un gros cliffhanger, voici le tome 2 de ce techno-thriller qui m'avait totalement happée. Quelques mois ont passé et le monde a bien changé. La drogue "bienfaisante" a été synthétisée et l'humanité entière peut en profiter. Et du coup, plus personne n'est stressé, plus personne ne s'énerve, les gens semblent heureux. Alors tout va bien dans le meilleur des mondes ? Peut-être pas car, Joaquim Moreau, tout juste réveillé de quatre mois de coma découvre ce monde nouveau où tous ceux qui prennent du Sereinox semblent tellement décontractés qu'ils en sont devenus procrastinateurs, se foutent de tout et paraissent parfois négligés, voire sales et oublient d'aller travailler. Lui, Joaquim, est devenu quasiment amnésique. Cependant des bribes de souvenirs lui reviennent jusqu'au moment où il va se prendre la mémoire de tout en pleine face, avec une extrême violence. Et c'est la qu'il se rend compte qu'il est dans une situation inextricable et périlleuse. Alors... comment parler d'un tome 2 sans spolier ??? Ben je vois pas... à moins que... En fait, Joaquim a vécu une expérience psychédélique, plusieurs fois réitérée et de ce fait il semble être le seul espoir de l'humanité pour voyager dans l'espace infini qui permettrait de franchir les limites de notre système solaire. le seul ? Pas tout à fait ! Et là, nous voilà embarqués dans une histoire de mutations rares sur certains gènes, ce qui n'est absolument pas de la SF car ça, ça arrive, tout comme les groupes sanguins hyper rares ou d'autres étrangetés qu'on découvre au hasard d'analyses. Mais, il suffirait peut-être de la combinaison de certains gènes mutants en communs pour ouvrir le champs des possibles du plus grand rêve de l'humanité. Les voyages quantiques !! Et tout ce que ça peut entraîner d'inimaginable... échafaudé avec talent par Gabriel Kerguelen.
Alors que les Aborigènes avaient tenu secret ce remède car ils avait connaissance de son effet pervers comme si chaque bienfait devait avoir son revers, beaucoup de pays ont développé la molécule et l'ont commercialisée, rendant les populations dépendantes, tandis que d'autres l'ont interdite. "D'un côté, l'occident séduit par la paix chimique. de l'autre, le monde musulman et l'Inde unis dans le refus." Le sereinox nouvel opium du peuple... dans ce présent où moins on travaille plus on est fatigué. Car on n'a jamais aussi peu travaillé. Pourtant il semble qu'on n'ait jamais été aussi exténué.
Il y a des moments terrifiants, qui nous parlent de néant, de vide, de ténèbres, d'immensité, de solitude abyssale. C'est glaçant. Car évidemment la course a commencé entre les grandes puissances, les expérimentations sur cobayes volontaires, pour aller là où jamais un humain n'est allé. Les trois super puissances sont lancées dans une course d'un genre nouveau.
Alors, sans surprise, j'ai adoré ! L'histoire est totalement prenante, on voyage dans de nombreux pays, du relief et des profondeurs d'Uluru aux monts de l'Altaï, auprès de personnages dont les vies ordinaires sont impactées par la découverte des propriétés de la soie des Blues Bellies. Mais j'ai aussi voyagé dans les confins, ça m'a transportée, terrifiée, et fait rêver ! J'ai aussi tremblé pour Uluru, lieu sacré pour les Aborigènes, depuis des générations, secret le plus ancien et le mieux gardé de la planète, convoité par les grandes puissances. Il y a beaucoup de suspense et des rebondissements. de plus, une question intéressante, parmi d'autres, est posée : un monde sans stress serait-il souhaitable ? C'est un peu comme l'idée de la mort qui terrifie la plupart d'entre nous, mais l'immortalité est encore plus effrayante et paraît inconcevable. En tout cas pour moi. Donc, pas de stress, pas de motivations ? Et quid de l'instinct de survie ?
Ce roman soulève de nombreuses questions, éthiques, écologiques, spirituelles, mais pas que. Il fait voyager le lecteur autour de notre belle planète mais aussi vers l'infini et au delà, apporte du rêve et le doux frisson de la terreur du vide et de l'inconnu doublé de la frénésie de la découverte. Il y a bien eu des termes qui m'ont un peu perdue - GMRT, PSLV, SSLV, Rideshare, gradients, exaFLOPS, smallsats - mais sans que ça gêne la compréhension globale. Car on comprend très bien !!! Mais il nous parle aussi de fraternité, des rêves plus grands que soi, de la vie, du temps qui passe, de la beauté du monde... J'aime les romans qui m'emportent loin, très loin, mais quand ils m'amènent à m'interroger sur le sens de la vie, c'est encore mieux ! Et sur le bien fondé de l'humanité aussi, car au fil de ma lecture mes attachements aux personnages ont fluctué. J'ai été tantôt admiratives, tantôt exaspérée, voire révoltée avec des envies de hurler de rage. Certains qui m'apparaissaient grandioses et éclairés dans un premier temps pouvaient me sembler minables un peu plus tard, ceux qui au fond ne jurent que par le pouvoir et la gloire. Parce qu'il me semble que cette histoire pose un problème moral que la phrase de Jean Rostand exprime clairement : On tue un homme, on est un assassin. On tue des millions d'hommes, on est un conquérant. On les tue tous, on est un dieu. Entre le cœur de la Terre où le souffle des ancêtres est partout sous Uluru, et les étoiles au firmament que les hommes regardent avec envie, on se sent tiraillé entre passé et futur, entre le connu et le mystère de ce qui reste à découvrir. Eh oui ! Ce livre qui m'a absorbée au point de m'abstraire du monde pendant un certain nombre d'heures est encore un gros coup de cœur ! Il a été mon Sereinox, mon TianSi, il m'a coupée du quotidien, m'a apporté du rêve et du bien-être. Bon, pas que, parce qu'il est quand même question des humains, l'espèce la plus dangereuse qui soit ! Mais quand même !!!
C'est une histoire incroyablement riche et foisonnante ! Je ne m'en lasse pas. Vivement le tome 3 !!! (En juin, ouiiiiiii)
Citations :
Page 93 : L’univers est tellement vaste que même les progrès techniques les plus improbables n’y suffiront pas. Avec une fusée, il faut quelques mois pour aller sur Mars, certes. Mais pour atteindre Pluton, l’ex-plus lointaine planète, il faut neuf ans en faisant un détour par la gravitation de Jupiter, sinon douze ans. Et au bout de douze années, vous n’êtes toujours pas sorti du système solaire.
Page 102 : Rajesh Patel contemplait ses champs de riz inondés depuis sa véranda en béton fissuré. Dans la plaine du Gange, à perte de vue, les rizières brillaient sous le soleil de mai comme des miroirs abandonnés. Personne pour les moissonner. Ses dis ouvriers agricoles avaient disparu depuis trois semaines, avalés par la béatitude chimique qui se répandait comme une épidémie.
Page 144 : Le soleil. Ce point brillant là-bas, presque insignifiant dans l’immensité. C’était lui le dieu de la vie et de la chaleur.
Page 199 : Il ferma les yeux et revit les projections qu’il avait étudiées pendant des décennies. Les courbes exponentielles qui montaient vers l’apocalypse avec la régularité d’un métronome. L’espèce humaine, cette brillante anomalie de l’évolution, qui s’acharnait à scier la branche sur laquelle elle était assise. Je les ai sauvés, se dit-il en rouvrant les yeux sur l’océan paisible. Malgré eux. Contre leur volonté.
Page 245 : À chaque million de kilomètres franchis, l’angoisse montait d’un cran. Cette sensation d’être un point de conscience perdu dans l’immensité, sans ancrage, sans repère, sans personne pour la ramener si elle perdait pied.
Page 257 : Si tu savais de quoi l’avenir serait fait, crois moi, tu ne te lèverais pas le matin. Imagine par exemple que tu saches à l’avance comment tu vas mourir ? Non, l’ignorance c’est parfois la force, en tout cas, tout n’est pas bon à savoir.
Page 261 : — NON ! Hurla-t-elle. Justement ! Je refuse ! Je refuse vos putains de pilules miracle ! Et tu sais quoi ? Peut-être que c’est un truc de vieux, votre obsession pour rester jeunes sur cette planète de vieux cons !
Page 264 : Vieillir n’était pas ce qu’ils avaient imaginé dans l’insouciance de leur vingt ans. Ils n’étaient pas vieux, pas encore, mais ils sentaient bien que le temps changeait les choses. Non pas par des ruptures franches, mais par des écarts subtils qui s’installaient peu à peu, comme une dérive imperceptible. Ils restaient ensemble, profondément liés, mais leurs chemins intérieurs commençaient à diverger. Et c’était sans doute cela, la vraie épreuve : accepter que l’amour persiste alors même que la vie les transformait séparément.
J'ai plaisir à chroniquer les romans que j'ai aimés, sur Instagram et Babelio, en toute modestie bien sûr. J'aime l'idée que je pourrais donner envie à d'autres de lire les romans qui m'ont plu, mais aussi partager mes bonheurs de lectures.
Ceux que je n'ai pas aimés, je n'en parle pas, par respect pour le travail de l'auteur. Je me dis que je peux me tromper...
J'aime les livres qui me transportent, qui me font rêver, qui me tiennent en haleine, qui m'apprennent quelque chose sur l'histoire de quelqu'un, du monde, d'un peuple, qui m'emmènent loin de ma réalité, qui me font croire que tout est possible, qui me tirent une larme, qui me font rire, qui me font espérer, qui me font trembler... J'aime plein de styles, plein de sujets, mais avant tout un livre doit me faire vibrer.