Mon avis : Mémoires d’un rat – Andrzej Zaniewski
Traduit du Polonais par Christophe Jezewski et Dominique Autrand
Éditions Belfond
Mon avis sur Insta c'est ici
Quatrième de couverture :
« Cher lecteur, n’oublie pas que, lorsque j’ai décrit de façon minutieuse et naturaliste l’existence d’un rat, c’est à toi que je pensais. »
Roman d’une rare originalité, histoire envoûtante d’un destin cruel, un texte coup de poing puisé dans une enfance confrontée à l’enfermement et à la violence dans une Pologne meurtrie, qui sonne comme la métaphore d’une société à la dérive.
Parue pour la première fois en France chez Belfond en 1994 et véritable évènement littéraire à l’époque, une pépite douloureusement atemporelle remise en lumière grâce au rocker préféré des Français : Mémoires d’un rat, le roman favori de Johnny Hallyday.
/image%2F4176010%2F20260214%2Fob_23e684_memoires-d-un-rat.jpg)
Mon avis :
Pour avoir vécu tout près des rats dans la misère de ses jeunes années à Varsovie et à Gdansk dans des caves au cours des années 40, Andrzej Zaniewski s'est passionné pour ces animaux étonnants, opportunistes et intelligents, jusqu'à en élever, les observer et même les admirer. Ils lui ont inspiré ce roman. J'ai adoré la préface de l'auteur, antispéciste dès le début de ce courant de pensée car respectueux de toute forme de vie. Il nous dit, en parlant des rats : "Lui et nous sommes des habitants du cosmos, nous respirons la même atmosphère terrestre, nous appartenons au même ordre, celui des mammifères, tous dotés du même type de cerveau, de cœur et d'estomac, avec le même processus de fécondation et de reproduction." Dès cet instant j'ai aimé cet homme qui met toute vie au même niveau et trouve les humains bien prétentieux de se croire au dessus de tout. Il termine ainsi sa préface : Aussi, cher lecteur, n'oublie pas que, lorsque j'ai décrit de façon minutieuse et naturaliste l'existence d'un rat, c'est à toi que je pensais.
Et donc l'histoire commence à hauteur de rat. le narrateur, un rat, nous raconte sa naissance et la douleur de l'air dans les poumons pour la première fois, puis la chaleur de sa mère et la douceur de son lait. Puis les sons du danger, partout, tout autour, la lumière à travers ses paupières pas encore ouvertes. le temps qui passe, ses parents qui lui apprennent à tuer des souris ou des oiseaux blessés et finalement le moment où ils se font expulser du nid car la mère attend de nouveau des petits, qui risqueraient d'être dévorés par la portée précédente. Voilà donc notre rat face à la découverte du monde et de ses dangers, dont le plus grand est son pire ennemi : l'être humain.
Dès que les jeunes rats quittent le nid en quête de nourriture, il faut avoir le cœur bien accroché, la plupart meurent salement. Je me suis demandé si j'étais prête à lire ce livre, sous entendu "Je ne serai jamais prête" car j'ai bien compris que la cruauté allait être présente jusqu'au point final, car les hommes sont redoutables, mais les rats ne sont pas en reste. Notre rat est cannibale, polygame et incestueux, belliqueux et tribal, comme tous les rats. Comme les humains aussi d'ailleurs pour la plupart de ces travers. Mais en plus de ça, il est voyageur et nous emmène dans son périple, en trains d'abord ce qui m'a évoqué les vagabonds lors de la Grande Dépression aux États-Unis, les hobos, puis en bateau. Il nous parle des odeurs de feu, de cendres, de fumée, de poussière puis des bruits terrifiants et très forts, d'explosion, des coups de feu, des détonations, la guerre sans aucun doute. Et la peur. Cette peur qui le tenaille constamment, car le danger est partout, tout le temps, la vie est si fragile. Il y a chez ce rat le perpétuel désir d'autre chose, puis le regret de ce qu'il a abandonné. Comme si l'herbe semblait toujours plus verte ailleurs et cette idée stupide de croire que c'était mieux avant. Les rats passent leur temps à forniquer et manger, à se battre, à s'entretuer, à se piquer la place, à ne pas partager, à vouloir faire partie d'un clan mais à vouloir tuer l'étranger qui s'approche en quête d'une famille. Lorsque l'auteur nous parle de la haine de l'autre, aucun doute, il parle bien de nous.
Pour moi qui ai des phobies, cette lecture a été parfois éprouvante. J'ai la phobie des invertébrés et des animaux morts ou qui se font dévorer, qui pullulent dans ce récit et m'ont occasionné beaucoup de répulsion. Et même sans phobie, il y a vraiment de nombreux passages sinistres et nauséabonds. Pour autant, sans aller jusqu'à dire que j'ai aimé car il faut avoir parfois le coeur bien accroché, j'ai trouvé ce roman vraiment intéressant. J'ai été curieuse et n'ai jamais eu envie d'arrêter ma lecture pourtant souvent éprouvante. Il y a juste un détail qui m'a interrogée. Les rats ne vomissent pas, ça leur est anatomiquement impossible. Pourtant là, notre rat vomit.
Cette histoire n'est que violence, quête de survie, meurtres, et la fin m'a fait dresser les cheveux sur la tête. Ici, je ne sais pas qui fait le plus peur, qui représente le pire danger, les rats ou les hommes. Quoique les chats, les serpents et les oiseaux aussi ! La peur est partout, la mort rode en permanence, le danger est tout autour, constamment, le rat est proie autant que prédateur.
Ce n'est pas un livre qui fait se sentir bien et je pense qu'il y a beaucoup de choses à comprendre derrière ce récit, comme le parallèle fait avec nous humains, mais aussi que certains endroits du monde sont beaucoup plus dangereux que d'autres. À mon avis, d'autres éléments de compréhension viendront peu à peu, après coup, le temps de bien tout digérer si je peux dire ça comme ça, car cette histoire me laisse un peu nauséeuse.
J'ai donc appris beaucoup à cette lecture, mais sur qui ? Sur les rats ou sur nous les humains ? Sans doute un peu des deux, mais, j'y ai surtout vu l'histoire d'un rat, n'en déplaise à l'auteur.
Citations :
Page 12 : La clé de ma philosophie personnelle, c’est la conviction que toutes les formes de vie sur Terre sont nées de la même source et participent du même mystère fondamental, celui du sens et du but de l’existence. Il me semble que des animaux aussi intelligents que les rats sont guidés non seulement par leur instinct et leurs réflexes, mais aussi par leur raison, leur expérience, leur mémoire, leurs associations mentales et leurs sentiments ; je les crois capables de tirer des conclusions des phénomènes et des faits qui se produisent autour d’eux, je les crois moins bestiaux et plus humains que nous les hommes, dans notre suffisance, ne sommes prêts à l’admettre.
Page 31 : Cette première rencontre avec les hommes t’a troublé, énervé, effrayé. Tu sais déjà que le destin du rat est inextricablement lié à celui de l’homme. Un lien indissoluble et permanent. Tu ne pourras pas éviter le contact avec les hommes.
Ces montagnes de chair haletantes, sifflantes et gloussantes qui se balancent et titubent sur leurs deux jambes suscitent chez toi une peur panique. Cette peur t’est nécessaire, elle assurera ta défense et ton salut. Apprends donc à avoir peur.
Page 69 : Plusieurs fois, je me suis rendu au magasin avec les plus âgés des ratons.
La vue d’une telle abondance de nourriture leur ôte toute prudence, ils oublient tout. Lorsqu’ils reviendront seuls, ils seront la proie du chat qui les guette ou se laisseront prendre dans les pièges, attirés par les têtes de poisson fumé. Un rat n’a pas le droit d’oublier le danger, il vit sous une menace permanente, cerné par les ennemis.
Page 82 : Il faut faire très attention quand on court sur le rebord d’une auge ou d’un abreuvoir. Le moindre faux pas entraîne la chute, et il y a en bas tous ces groins qui broient, dévorent, engloutissent. Les cochons sont agressifs, ils nous poursuivent, nous harcèlent.
Page 153 : J’ai peur de la lumière. Je suis fait pour les ténèbres, pour l’ombre, pour le crépuscule et pour la nuit.
Page 157 : Je chassais les lézards et les blattes, les chenilles et de longs vers filiformes, je dévorais des têtes de poisson décomposées, des entrailles de chien, des rats morts et des fruits pourris. Je me faufilais dans les décharges et les fosses d’aisance, je battais en retraite, je me sauvais, je détalais et bondissais par-dessus les ruelles. Fuir, fuir le plus loin possible. Le plus loin possible des rats.
/image%2F4176010%2F20260214%2Fob_d0fc15_le-poing-arme-de-dieu.jpg)
/image%2F4176010%2F20260118%2Fob_ecd077_l-arbre-de-l-homme.jpg)
/image%2F4176010%2F20260104%2Fob_49a4a6_stellle-et-l-amerique.jpg)
/image%2F4176010%2F20260104%2Fob_7463e3_tuer-son-mari.jpg)
/image%2F4176010%2F20260104%2Fob_0103e9_l-envers-du-temps.jpg)
/image%2F4176010%2F20260104%2Fob_99dea1_1542-la-colonie-maudite.jpg)
/image%2F4176010%2F20260104%2Fob_86d441_theatrorama.jpg)
/image%2F4176010%2F20260101%2Fob_7deebc_sophie-l.jpg)
/image%2F4176010%2F20260101%2Fob_00ed53_pays-de-neige.jpg)