Mon avis : Le Rire des déesses – Ananda Devi
Éditions Grasset – Le Livre de Poche
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Quatrième de couverture :
Dans une ville pauvre de l’Inde, les prostituées travaillent dans le quartier de La Ruelle. Parmi elles, Veena et sa fille de dix ans, Chinti, délaissée par sa mère. Les autres femmes protègent la fillette, dont Sadhana, une hijra, femme rejetée par la société pour être née dans un corps d’homme. Leurs destins basculent le jour où Shivnath, un homme de Dieu corrompu, jette son dévolu sur Chinti et la kidnappe. Il ne se doute pas que les femmes de la Ruelle sont sur ses traces.
Des bas-fonds du pays à sa capitale spirituelle, Ananda Devi nous entraîne dans un roman qui fouille les questions de notre temps : le règne des hommes et la sororité ; les folies de la foi ; la pédophilie ; la colère et l’amour. Avec son style tranchant et poétique, elle brise le silence des dieux pour faire entendre et résonner le cri de révolte des femmes – le rire des déesses.
Chez Ananda Devi, les corps font l’épreuve des lois qui régissent le monde. Un roman qui frappe tel un bloc de révolte imperturbable. Le Monde des livres.
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Mon avis :
Le roman démarre sur les rites liés à la mort en Inde, destinés à accompagner les défunts dans l'au-delà et leur permettre une meilleure incarnation et surtout, ôter aux vivants le poids des morts. J'ai trouve ça fascinant autant qu'inquiétant çar c'est une atmosphère méphitique qui est décrite ici. Chinti, dix ans, se pose mille questions sur la proximité entre les morts et les vivants. Veena, sa mère, se prostitue dans la Ruelle, lieux de stupre, pas le choix. Chinti aperçoit les hommes qui défilent sur le corps de sa mère par une fissure dans le mur. Dans cet immense pays de pauvreté, la perversion est partout, les hommes en abusent sur ces pauvres femmes ou filles, parfois, souvent, encore des enfants. Nées dans la misère, nées pour souffrir.
On est dans la description d'émotions fortes et douloureuses, d'introspection de la part de Chinti qui en réalité n'avait pas de prénom car elle est une petite fille née de la misère. Sa naissance est vécue comme une punition par sa mère qui se contente de la nourrir sans lui donner une once d'amour. Chinti, elle, est une espèce de petite fourmi, elle voit tout à la dérobée, personne ne la voit. Cependant, toutes celles qui vivent de la Ruelle sont devenues ses mères de substitution.
Hélas, un jour Shivnath, le swami, l'homme de Dieu cynique et opportuniste, qui va dans le quartier de la Ruelle pour consommer des femmes, sales, belles ou repoussantes, pose les yeux sur Chinti. La petite Chinti, qui n'a que dix ans. Elle va devenir son obsession, son désir furieux et immoral. Par ses actes, il va réveiller la fibre guerrière des femmes. Car on sait bien que la mère, de poule peut devenir louve pour ses petits. Et Chinti est l'enfant de toutes dans la Ruelle, y compris des hijras, ces femmes transgenres qui vivent en communauté.
Carte postale sinistre et terrifiante de l'Inde, pays de croyances et de castes, de vénération des attributs masculins, le lingam. La terrible réalité de ceux qui n'ont rien, surtout de celles qui ne possèdent que leur corps. Ce roman est une ode à la survie, à la sororité, à la force qu'on peut trouver à l'intérieur de soi quand, depuis le départ, on ne nous a rien donné, pas d'amour, pas d'identité, pas de droits. Car les femmes, dans ce pays plus qu'ailleurs, sont piétinées, écrasées, humiliées, consommées outrageusement, et ne sont rien. Et que dire de celles comme Sadhana, les hijras, nées dans un corps de garçon ? Elles valent moins que les plus basses castes. Dans ce pays, la transidentité est un chemin de rejet et de douleurs effroyables. Pourtant, quand l'autrice nous parle des corps des femmes, nées ou devenues femmes, elle nous parle de beauté et de divinité.
Une écriture ciselée, magnifique, où chaque mot est à sa place pour décrire l'indicible et nous faire ressentir la cruauté du monde. Ce roman qui parle de misère, de douleur et de crasse est pourtant d'une beauté stupéfiante.
Énorme coup de cœur !
Citations :
Page 11 : Le long du chemin, les corps incinérés ne sont plus qu’une masse noire, bien trop compacte pour contenir l’épaisseur du vivant. L’enfant se demande où le reste est allé, commet la présence des hommes peut se dissiper aussi facilement, se réduire à cette poignée de cendres, à ces fragments d’os brisés, laissés là comme des rebuts bientôt repoussés dans la rivière.
Page 22 : Gowri vous dirait, pour peu que vous le lui demandiez, comment en deux jours de voyage on comprend que chaque partie du corps a son utilité, et qu’aucune partie de ce corps ne vous appartient.
Page 50 : Elles gardent les commérages et les moqueries pour ces moments où elles se retrouvent autour d’un verre de thé sucré ou d’alcool, et où elles peuvent rire du grand homme en décrivant son corps pale comme un chapati mal cuit ou une chair de porc crue, et puis comment il pète au moment d’éjaculer, plus il jouit fort, plus il pète fort, une trompette claironnant sa réussite, un chant de gloire aux divinités, un pet à l’odeur d’encens mâtiné du dhal de la veille, grâce auquel il pourra défoncer les portes du nirvana !
Page 70 : Ministre, femme d’affaires, médecin, enseignante, millionnaire ou villageoise intouchable, peu importe ce que tu es : la nuit, toutes les femmes sont chair. Corps offert en pâture. Hélas ! La religion a beau placer les femmes près des hommes, Shakti aux côtés de Shiva, Lakshmi aux côtés de Vishnou, parler de l’équilibre cosmique du yoni et du lingam, toutes ces conneries, à la fin, ne veulent rien dire, car c’est le lingam, le phallus de Shiva, sa puissance créatrice, le grand procréateur de l’univers qui règne en maître absolu des destinées. Personne n’érige de temples à la seule gloire du vagin. Mais le sexe de Shiva, lui, se dresse, triomphal dans toute l’Inde, des plus grands temples aux coins paumés de la campagne, où il suffit d’une pierre judicieusement formée ou taillée, dressée, haute et phallique, pour que toute l’Inde se prosterne devant elle.
Page 98 : Après mon opération, malgré ma joie d’avoir été acceptée, la douleur m’a paradoxalement plongée dans le désespoir, comme si mon corps se révoltait malgré moi d’avoir perdu une partie si importante de lui. Ce que nous refusions d’appeler l’émasculation n’en était pas moins un traumatisme dont peu se remettent entièrement.
Page 117 : Mais elle voit Chinti devenir cette femme-enfant dont rêvent tant d’hommes, car il leur suffirait de dire que c’est l’enfant qui est responsable de sa séduction et pas eux, jamais eux, coupables de rien, pensez-vous, et personne ne les contredira, pas même les femmes.
Page 176 : De temps à autre elles croisent des sadhus squelettiques, vêtus seulement d’un bout de chiffon autour de la taille et maculés de cendres, avec leurs dreadlocks couleur rouille. Ils fustigent les pèlerins trop gras selon eux. Cessez de manger ! Crient-ils. Cessez de vous plier aux exigences de ce corps tyrannique ! Ce n’est pas ainsi que vous obtiendrez la bénédiction divine ! C’est par le sacrifice, par l’abstinence, par l’ascèse que vous atteindrez le nirvana ! Abandonnez cette vie matérielle emplis de péchés ! Et ils sautillent sur un pied puis sur l’autre dans leur danse grotesque, s’arrêtant de temps en temps pour fumer la ganja qui leur offrira des visions sublimées de l’autre monde.
Page 191 : Elle a mis tant de temps à devenir mère. Elle pensait pouvoir éviter ce piège. Ce trop d’amour qui fait souffrir davantage pour l’autre que pour soi. Cet amour qui dédouble les malheurs.
Page 194 : En Inde comme ailleurs, les hommes ont droit à des renaissances répétitives.
Mais pas les femmes, en tout cas pas les femmes comme Veena, condamnées à une seule vie, dès la naissance. Aucune possibilité de rachat. Leur peau à elle ne peut être lavée, même pas après une plongée dans le Gange. Aucune d’elles ne nourrit l’espoir d’une vie meilleure : les dés, pipés dès le début, sont jetés.
Page 207 : — Dieu, c’est la plus grande des loteries, dit Veena. On parie sur l’invisible et sur l’impossible, mais on ne gagne jamais.
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