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Mon avis : Le Rire des déesses – Ananda Devi

Publié le par Fanfan Do

Éditions Grasset – Le Livre de Poche

 

Mon avis sur Insta c'est ici

 

Quatrième de couverture :

Dans une ville pauvre de l’Inde, les prostituées travaillent dans le quartier de La Ruelle. Parmi elles, Veena et sa fille de dix ans, Chinti, délaissée par sa mère. Les autres femmes protègent la fillette, dont Sadhana, une hijra, femme rejetée par la société pour être née dans un corps d’homme. Leurs destins basculent le jour où Shivnath, un homme de Dieu corrompu, jette son dévolu sur Chinti et la kidnappe. Il ne se doute pas que les femmes de la Ruelle sont sur ses traces.
Des bas-fonds du pays à sa capitale spirituelle, Ananda Devi nous entraîne dans un roman qui fouille les questions de notre temps : le règne des hommes et la sororité ; les folies de la foi ; la pédophilie ; la colère et l’amour. Avec son style tranchant et poétique, elle brise le silence des dieux pour faire entendre et résonner le cri de révolte des femmes – le rire des déesses.

Chez Ananda Devi, les corps font l’épreuve des lois qui régissent le monde. Un roman qui frappe tel un bloc de révolte imperturbable. Le Monde des livres.

 

 

Mon avis :
Le roman démarre sur les rites liés à la mort en Inde, destinés à accompagner les défunts dans l'au-delà et leur permettre une meilleure incarnation et surtout, ôter aux vivants le poids des morts. J'ai trouve ça fascinant autant qu'inquiétant çar c'est une atmosphère méphitique qui est décrite ici. Chinti, dix ans, se pose mille questions sur la proximité entre les morts et les vivants. Veena, sa mère, se prostitue dans la Ruelle, lieux de stupre, pas le choix. Chinti aperçoit les hommes qui défilent sur le corps de sa mère par une fissure dans le mur. Dans cet immense pays de pauvreté, la perversion est partout, les hommes en abusent sur ces pauvres femmes ou filles, parfois, souvent, encore des enfants. Nées dans la misère, nées pour souffrir.

On est dans la description d'émotions fortes et douloureuses, d'introspection de la part de Chinti qui en réalité n'avait pas de prénom car elle est une petite fille née de la misère. Sa naissance est vécue comme une punition par sa mère qui se contente de la nourrir sans lui donner une once d'amour. Chinti, elle, est une espèce de petite fourmi, elle voit tout à la dérobée, personne ne la voit. Cependant, toutes celles qui vivent de la Ruelle sont devenues ses mères de substitution.

Hélas, un jour Shivnath, le swami, l'homme de Dieu cynique et opportuniste, qui va dans le quartier de la Ruelle pour consommer des femmes, sales, belles ou repoussantes, pose les yeux sur Chinti. La petite Chinti, qui n'a que dix ans. Elle va devenir son obsession, son désir furieux et immoral. Par ses actes, il va réveiller la fibre guerrière des femmes. Car on sait bien que la mère, de poule peut devenir louve pour ses petits. Et Chinti est l'enfant de toutes dans la Ruelle, y compris des hijras, ces femmes transgenres qui vivent en communauté.

Carte postale sinistre et terrifiante de l'Inde, pays de croyances et de castes, de vénération des attributs masculins, le lingam. La terrible réalité de ceux qui n'ont rien, surtout de celles qui ne possèdent que leur corps. Ce roman est une ode à la survie, à la sororité, à la force qu'on peut trouver à l'intérieur de soi quand, depuis le départ, on ne nous a rien donné, pas d'amour, pas d'identité, pas de droits. Car les femmes, dans ce pays plus qu'ailleurs, sont piétinées, écrasées, humiliées, consommées outrageusement, et ne sont rien. Et que dire de celles comme Sadhana, les hijras, nées dans un corps de garçon ? Elles valent moins que les plus basses castes. Dans ce pays, la transidentité est un chemin de rejet et de douleurs effroyables. Pourtant, quand l'autrice nous parle des corps des femmes, nées ou devenues femmes, elle nous parle de beauté et de divinité.

Une écriture ciselée, magnifique, où chaque mot est à sa place pour décrire l'indicible et nous faire ressentir la cruauté du monde. Ce roman qui parle de misère, de douleur et de crasse est pourtant d'une beauté stupéfiante.
Énorme coup de cœur !

 

Citations :

Page 11 : Le long du chemin, les corps incinérés ne sont plus qu’une masse noire, bien trop compacte pour contenir l’épaisseur du vivant. L’enfant se demande où le reste est allé, commet la présence des hommes peut se dissiper aussi facilement, se réduire à cette poignée de cendres, à ces fragments d’os brisés, laissés là comme des rebuts bientôt repoussés dans la rivière.

 

Page 22 : Gowri vous dirait, pour peu que vous le lui demandiez, comment en deux jours de voyage on comprend que chaque partie du corps a son utilité, et qu’aucune partie de ce corps ne vous appartient.

 

Page 50 : Elles gardent les commérages et les moqueries pour ces moments où elles se retrouvent autour d’un verre de thé sucré ou d’alcool, et où elles peuvent rire du grand homme en décrivant son corps pale comme un chapati mal cuit ou une chair de porc crue, et puis comment il pète au moment d’éjaculer, plus il jouit fort, plus il pète fort, une trompette claironnant sa réussite, un chant de gloire aux divinités, un pet à l’odeur d’encens mâtiné du dhal de la veille, grâce auquel il pourra défoncer les portes du nirvana !

 

Page 70 : Ministre, femme d’affaires, médecin, enseignante, millionnaire ou villageoise intouchable, peu importe ce que tu es : la nuit, toutes les femmes sont chair. Corps offert en pâture. Hélas ! La religion a beau placer les femmes près des hommes, Shakti aux côtés de Shiva, Lakshmi aux côtés de Vishnou, parler de l’équilibre cosmique du yoni et du lingam, toutes ces conneries, à la fin, ne veulent rien dire, car c’est le lingam, le phallus de Shiva, sa puissance créatrice, le grand procréateur de l’univers qui règne en maître absolu des destinées. Personne n’érige de temples à la seule gloire du vagin. Mais le sexe de Shiva, lui, se dresse, triomphal dans toute l’Inde, des plus grands temples aux coins paumés de la campagne, où il suffit d’une pierre judicieusement formée ou taillée, dressée, haute et phallique, pour que toute l’Inde se prosterne devant elle.

 

Page 98 : Après mon opération, malgré ma joie d’avoir été acceptée, la douleur m’a paradoxalement plongée dans le désespoir, comme si mon corps se révoltait malgré moi d’avoir perdu une partie si importante de lui. Ce que nous refusions d’appeler l’émasculation n’en était pas moins un traumatisme dont peu se remettent entièrement.

 

Page 117 : Mais elle voit Chinti devenir cette femme-enfant dont rêvent tant d’hommes, car il leur suffirait de dire que c’est l’enfant qui est responsable de sa séduction et pas eux, jamais eux, coupables de rien, pensez-vous, et personne ne les contredira, pas même les femmes.

 

Page 176 : De temps à autre elles croisent des sadhus squelettiques, vêtus seulement d’un bout de chiffon autour de la taille et maculés de cendres, avec leurs dreadlocks couleur rouille. Ils fustigent les pèlerins trop gras selon eux. Cessez de manger ! Crient-ils. Cessez de vous plier aux exigences de ce corps tyrannique ! Ce n’est pas ainsi que vous obtiendrez la bénédiction divine ! C’est par le sacrifice, par l’abstinence, par l’ascèse que vous atteindrez le nirvana ! Abandonnez cette vie matérielle emplis de péchés ! Et ils sautillent sur un pied puis sur l’autre dans leur danse grotesque, s’arrêtant de temps en temps pour fumer la ganja qui leur offrira des visions sublimées de l’autre monde.

 

Page 191 : Elle a mis tant de temps à devenir mère. Elle pensait pouvoir éviter ce piège. Ce trop d’amour qui fait souffrir davantage pour l’autre que pour soi. Cet amour qui dédouble les malheurs.

 

Page 194 : En Inde comme ailleurs, les hommes ont droit à des renaissances répétitives.

Mais pas les femmes, en tout cas pas les femmes comme Veena, condamnées à une seule vie, dès la naissance. Aucune possibilité de rachat. Leur peau à elle ne peut être lavée, même pas après une plongée dans le Gange. Aucune d’elles ne nourrit l’espoir d’une vie meilleure : les dés, pipés dès le début, sont jetés.

 

Page 207 : — Dieu, c’est la plus grande des loteries, dit Veena. On parie sur l’invisible et sur l’impossible, mais on ne gagne jamais.

 

 

 

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Mon avis : Félicratie – H. Lenoir

Publié le par Fanfan Do

Éditions Sarbacane

 

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Quatrième de couverture :

« Je m’appelle Yacine, j’ai 16 ans et mon boulot, c’est animal domestique pour extra-terrestres. Parce qu’ils ont gagné, ces couillons. Ils ont envahi la Terre. Et comme leur seul point faible, ce sont les poils de chat, ben croyez-moi qu’on n’a pas le cul sorti des ronces. »

 

 

Mon avis :
26 mai 2029, Yacine, 16 ans, nous raconte que des extraterrestres, mélange visuel répugnant d'araignées, de scorpions et de crevettes, les Smnörgs, ont envahi la terre et que lui est devenu un animal domestique vêtu d'un kigu en pilou pastel bien ridicule. Bien traité cela dit. Enfin, après qu'ils aient éliminé 99% de l'humanité. Ils ont aussi éradiqué les chats quand ils ont compris qu'ils souffraient d'allergie mortelle au doux félins. Éradiqués les chats ? Vraiment ?? Nan... parce que c'est prévu de longue date qu'un jour les chats vont dominer le monde !

Ces saletés d'extraterrestres ont offert une compagne à Yacine, Rosamonde, qui a réussi à rester planquée pendant un an et demi avant d'être capturée. Ils deviennent alliés, forcément. Et trouvent des chats ! Et commencent à préparer un plan pour se barrer et éradiquer les gros arachnides immondes. Ils ont un allié, Diego, un petit caïd à deux balles en kigu pastel aussi.

Un périple long et dangereux les attend qui va les mener vers une éclaircie, un espoir, ténu mais réel. Des beaux personnages qui nous prouvent une fois encore que derrière la façade que l'on montre il peut y avoir un cœur qui bat ! Rooooo... Ben oui, Hi ! On se rappelle soudain que le bonheur, on sait ce que c'est une fois qu'il a disparu et qu'il est fait de plaisirs simples comme un repas peinard entre amis ou en famille, ou de sous-vêtements propres et d'une douche... Eh ouais !

L'histoire nous est racontée avec différents points de vue, alternativement Yacine puis Rose (Rosamonde) et même un chat ! Et c'est vraiment drôle !!! Et puis des comptes-rendus d'audition. Et puis énormément de références à la pop culture, j'ai adoré !!!

Une dystopie avec des ados, mais aussi des adultes, DES CHATS, des affreux aliens, des affreux humains, oui oui comme dans toutes les guerres, des résistants, une terrible tragédie pour l'humanité, des moments d'angoisse mais d'autres très drôles. Ça interroge au passage sur la façon dont nous traitons les autres espèces. Ça parle d'amitié aussi, et de loyauté, y compris de la part des chats, mais aussi de la bêtise humaine car certains, même en pleine débâcle, posent des problèmes minables.
Un gros plaisir de lecture pour ce roman peut-être ciblé jeunesse mais pas que. Mais surtout, les chats sauveurs du monde, grand espoir de notre futur. Je dis Ouiiiiii !!!!!
Yacine, l'ado qui se dévalorise alors que... il est super drôle et rafraîchissant ! Rose, calme et déterminée, voire dangereuse. Diego le taiseux, et on devrait toujours s'interroger sur ceux qui parlent peu.

En commençant cette lecture j'ai eu un doute quant à ma capacité à y prendre plaisir. Il y avait un côté trop ado pour moi, dont des éléments de langage que je connais grâce à mes enfants qui ont quitté l'adolescence assez récemment. Mais finalement, rapidement c'est plein d'ironie, d'humour, d'une vraie construction, et tellement bien vu que j'ai accroché sans réserve. Je dirais que ce livre s'adresse aux 12 à 110 ans et peut-être plus ! Il suffit d'avoir préservé l'enfant en soi. Un gros coup de coeur pour ce roman de SF, captivant et drôle, où les chats sont à l'honneur.

 

Citations :

Page 17 : Ce que je voulais expliquer — pour le cas peu probable où quelqu’un lirait un jour ce putain de journal —, c’est que les Smnörgs ne nous veulent pas particulièrement de mal. Ils ont euthanasié 99 % de la population humaine, d’accord, mais ils chouchoutent le 1 % restant. Ça vous choque ? Genre, on n’a jamais fait pareil avec les chats errants ?

 

Page 23 : Ça arrive encore, parfois. Les Smnörgs trouvent des humains qui ont réussi, par miracle, à rester cachés jusque-là. La plupart encaissent mal : passer de survivant rebelle à animal de compagnie, ça vous flanque un coup à l’ego.

 

Page 49 : Certes, Diego allait peut-être nous massacrer, nous découper et jeter nos restes dans la Seine, mais qu’il prendrait soin des chatons, et ça, ça me faisait chaud au cœur.

 

Page 67 : Nous avons franchi une des portes menant aux quais. La gare était vide : tous les Smnörgasiens avaient déserté les lieux en urgence. Nous avons filé jusqu’à l’extrémité du quai le plus proche avant de descendre sur les voies et de longer les rails.

Alors que nous ressortions à l’air libre, j’ai jeté un regard par-dessus mon épaule. L’endroit, qui n’était déjà pas joyeux avant l’invasion de Paris, respirait la désolation. Les verrières étaient percées de trous. Tout à coup, j’ai imaginé la foule des voyageurs en train de se marcher sur les pieds et de faire la course vers les têtes de train, le brouhaha, le stress, les cris… et ça m’a manqué. Plus exactement, le reste de l’humanité m’a manqué.

 

Page 89 : Bon, vous l’avez déjà compris, je ne suis pas un meneur. Je ne suis ni un alpha comme Diego ni un loup solitaire comme Rose. Je suis le gars inutile et vaguement sympa qu’on se coltine parce que, de temps en temps, il a une bonne idée et qu’il n’est pas trop chiant à vivre. N’empêche que, comme 100 % de l’espèce humaine, j’ai horreur qu’on me prenne pour un con.

 

Page 107 : Avant l’invasion, on utilisait souvent ce mot à tort et à travers : désespoir. Le vrai désespoir, c’est se rappeler trois secondes après s’être réveillé, que l’humanité n’a pas de futur.

 

Page 262 : Je déteste ce plan. Mais je l’admire, aussi. La Colonelle a les plus grosses roubignoles de la planète, toutes espèces comprises.

 

Page 264 : Je ne dis pas que tout est allé magiquement mieux d’un coup, mais ça faisait du bien de mettre des mots sur des choses que je n’avais jamais nommées. D’avoir quelqu’un pour m’écouter et trouver intéressant tout ce que je disais. Les amis, c’est bien, c’est très cool, même, mais c’est pas impartial. Et puis j’aurais pas eu envie qu’ils entendent tout ça.

 

 

 

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Mon avis : Le Revenant d’Albanie – Jean-Christophe Rufin

Publié le par Fanfan Do

Les aventures d’Aurel le Consul

 

Éditions Calmann-Lévy Noir

 

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Quatrième de couverture :

Pour la première fois dans sa calamiteuse carrière de petit consul, Aurel Timescu fait l’objet d’une promotion. Le voici en Europe ou presque. Il est nommé en Albanie.  Cet État voisin de la Grèce et de l’Italie n’est pas un pays comme les autres. Son territoire somptueux entre mer et montagne donne une trompeuse apparence de paix. Mais il a subi au fil des siècles bien des invasions, souffert sous des dictatures terribles.  Le peuple s’est protégé en se forgeant ses propres lois.  Un code de l’honneur, surtout dans les campagnes, régit tous les aspects de la vie… jusqu’à la vengeance. 
Est-ce pour cela qu’on peut y mourir deux fois ? Comme un certain Marc Lumière, qui vient d’être assassiné à Chamonix mais est officiellement mort trente ans plus tôt en Albanie.  Aurel, comme toujours, se saisit de l’enquête.
Il va vite se rendre compte que rien n’est simple au pays des Aigles. Pour éclairer les mystères du présent, il lui faut plonger dans l’Histoire et comprendre quelles cicatrices elle a laissées dans les consciences.

 

À partir de son expérience internationale comme humanitaire et diplomate, Jean-Christophe Rufin a donné vie à Aurel Timescu en 2018 avec Le suspendu de Conakry. Le Revenant d’Albanie est le sixième épisode de ses aventures.

 

 

Mon avis :
Voilà le retour de mon ami Aurel que j'aime tant ! Pianiste fou, buveur de Tokay et glandeur de première. Cette fois-ci, grâce à un sénateur bienveillant qui l'apprécie et pense lui faire plaisir, il est muté en Albanie, pays dont il garde un souvenir épouvantable lié à un stage durant l'enfance dans une caserne immonde. Il y retrouve Amélie, en poste ici mais qu'il a connu lors d'une affaire à Bakou. Et parce qu'il l'apprécie, il craint d'être obligé de travailler si elle le lui demande.

Lorsqu'on lui donne un dossier concernant un français mort brutalement mais qui était albanais de naissance, alors qu'il avait un nom bien français, son imagination se met à tourner à toute vitesse et son envie d'enquêter le titille gravement. Il se lance, évidemment, et va aller de surprise en surprise.

Un des grands plaisir avec Aurel, à part la truculence du personnage, c'est la découverte des pays dans lesquels il est envoyé. Ici, en Albanie, les époques se chevauchent, comme si le passé n'était pas vraiment passé. Les strates... le souvenir de la dictature reste très présent. On apprend beaucoup sur le mode de vie, le totalitarisme et l'interdiction des religions, la contrebande, l'illusion de l'argent facile avec les pyramides de Ponzi, les mafias, les codes d'honneur, le Kanun. La civilisation de l'assassinat, telle que Aurel la pense.

On ressent très fort les angoisses d'Aurel, à être replongé dans ses souvenirs de la dictature communiste. La visite du musée m'a provoqué une certaine oppression à l'idée de tous ces régimes liberticides.
J'ai, comme toujours avec ce petit consul excentrique, été fascinée et captivée par ce récit, ce regard sur le monde, cette fenêtre ouverte sur l'Albanie mais aussi sur le Kosovo, qui m'a montré d'autres coutumes, certes ici un peu laides, et d'autres modes de vie, pas si loin de chez nous. Et la postface de l'auteur, cerise sur le gâteau !
J'espère me plonger encore pendant de nombreuses années dans les aventures d'Aurel le Consul si cher à mon cœur ! Même si, cette fois-ci contrairement à ses précédentes affectations, je n'ai pas ri, juste souri au facéties de mon consul préféré.

 

Citations :

Page 17 : Aurel se mit à frissonner. Un souvenir lui était revenu. C’était l’hiver. Il avait douze ans. Dans le cadre d’un échange de jeunes pionniers du Parti, il avait été envoyé deux mois à Tirana. Il revoyait l’horrible caserne où ils étaient logés. Les murs gris, le froid, les sanitaires immondes, la discipline brutale. En rentrant, il avait ressenti un bonheur inattendu. L’Albanie lui avait appris une seule chose mais elle changeait sa vie : il existait un endroit au monde plus triste, plus misérable et plus fou que la Roumanie de Ceausescu.

 

Page 34 : Il dressa un tableau très élogieux du pays. Il insista sur la tolérance religieuse qui y régnait. « Vous avez dû remarquer les mosquées qui voisinent avec les églises orthodoxes et catholiques. À Noël, le grand mufti va fêter la naissance de Jésus et pour l’Aïd, le patriarche et l’évêque viennent lui présenter leurs hommages. »

 

Page 164 : — Une kulla ! S’écria Ismaïl. Je n’en avais vu qu’en photo.

Aurel tressaillit. Il avait lu ce mot dans le kanun et Gaëtan en avait parlé. C’était l’endroit où se réfugiaient ceux dont c’était le tour de mourir, dans le cycle de la vendetta. Ils y demeuraient cloîtrés des jours, des semaines, des années parfois, renonçant à la vie pour mieux échapper à la mort violente.

 

Page 171 : — Vous n’avez rien à craindre tant que vous êtes ici. Cette maison bénéficie d’une besa, comme nous disons ici. Une protection, si vous préférez.

Puis elle éclata de rire.

Il y a toute une géographie de la mort sur ce plateau. Certains lieux sont protégés. C’est le cas de cette maison depuis toujours. Mais ne vous avisez pas d’en sortir.

 

 

 

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Mon avis : Superméchant débutant – John Scalzi

Publié le par Fanfan Do

Traduit de l’anglais par Mikael Cabon

 

Éditions L’Atalante

 

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Quatrième de couverture :

« Nous proposons un service de destruction de satellites ?— Nous avons une clientèle privilégiée, qui, en échange d’une contribution annuelle, obtient la possibilité de se servir de notre outil pour imposer des difficultés logistiques à ses concurrents. Dans l’espace.— C’est donc un “oui”.— C’est un “nous gagnons beaucoup d’argent en proposant un service dont personne ne se sert.” Notre clientèle ne nous paie pas pour anéantir des satellites. Elle nous paie pour avoir la satisfaction de savoir qu’elle pourrait les anéantir si elle le voulait. »
Une nouvelle inattendue vient ébranler le quotidien de Charlie, qui végète entre son pub préféré de la banlieue de Chicago, son divorce et un boulot alimentaire : son oncle Jake, magnat de l’industrie du stationnement, est mort en faisant de lui son héritier.Est-ce la fin des ennuis ? Loin de là ! Point de parking dans son héritage, mais une base secrète au fond d’un volcan, sur une île paradisiaque où se trament les pires machinations. Charlie ne s’attendait pas à ça en se rendant chez le notaire, encore moins à des négociations syndicales avec des dauphins augmentés…

 

 

Mon avis :
Comment moi, dès le départ, j'aurais pu ne pas craquer pour ce livre, avec cette couv à trogne de chat trop choupi !? Eh ouais ! C'est la couverture qui me l'a fait acheter. Parce que les chats et moi c'est une histoire d'amour. Et il se trouve que pour Charlie, le héros du roman, c'est pareil !

Charlie est un peu loser, fauché, snobé par ses deux frères et sa soeur, plus vieux que lui de carrément une génération et surtout CSP+, contrairement à lui. Mais lui contrairement à eux, c'est un mec bien. Il vit dans la maison héritée de leur père, que sa fratrie voudrait vendre bien qu'ils n'aient pas besoin de cet argent. Il a aussi des projets, au dessus de ses moyens. Mais, il a un oncle super riche qui vient de mourir, qu'il n'avait pas vu depuis ses cinq ans et qui n'est pas l'oncle de ses demi-frères et soeur.

Juste après les obsèques de son oncle, sa maison explose, et là tout part en gros délire intégral ! Charlie apprend que Héra et Perséphone, ses chattes, ne sont pas exactement ce qu'il croyait. D'ailleurs il apprend par la même occasion que son oncle ne faisait pas que dans le parking mais qu'il avait d'autres affaires, plus discrètes. Et qu'il était un superméchant ! Qu'il donnait dans le génie génétique zoologique. Et qu'il a fait de lui son héritier. Et je me suis énormément marrée à cette lecture, mention spéciale aux dauphins !!! J'étais morte de rire ! Il nous en faudrait des comme ça dans les manifs XD.

Charlie va rencontrer des vrais requins de la finance, une fraternité d'oligarques répugnants prêts à le bouffer tout cru. du moins c'est ce qu'ils croient ! Ils oublient qu'avant d'être un petit prof remplaçant il avait un autre métier, qui lui a fait approcher des gens pas fréquentables et l'a habitué à ne pas gober tout ce qu'on lui sert. S'ensuivent des tas de péripéties complètement démentes, ça défouraille à tout va, ça complote, ça manipule, ça dynamite, ça ment, et lui, Charlie, ne s'attendait pas à passer d'une petite vie insipide à ce déluge d'emmerdements.

J'ai adoré cette histoire. D'abord parce que les chats y tiennent une grande place. Mais aussi parce que les très riches, trop riches même, qui ont forcément marché sur des têtes ou hérité et qui ne peuvent pas être des gens bien, sont pointés du doigt. Au passage on a un petit côté James Bond et une pincée d'Indiana Jones. Mais surtout, j'ai eu des fous rires de dingue et j'adore vraiment ça ! L'humour de 
John Scalzi vous cueille parfois là où vous ne l'attendez pas, c'est percutant, totalement hilarant.
Et la fin m'a tellement plu... Et malgré quelques petites longueurs parfois, j'ai passé un excellent moment avec Charlie, Héra et Perséphone, et ces connards de dauphins.

 

Citations :

Page 9 : « Tu as entendu ? » ai-je lancé à ma partenaire de petit-déjeuner, qui n’était pas ma femme, Jeannine, puisque Jeannine n’était plus ma femme et ne vivait plus avec moi. Elle était retournée dans sa Boston natale, où, à en croire son compte Instagram, elle sortait avec un banquier d’investissement et passait la majeure partie de son temps sous un éclairage avantageux dans des villégiatures enviables du monde entier. Non, ma partenaire de petit-déjeuner était Héra, une chatte orange et blanc qui, lorsque je m’était retiré dans ma maison d’enfance après mon divorce et mon licenciement, avait émergé de sous la haie du jardin et m’avait informé d’un miaulement qu’elle vivait désormais avec moi. Le petit-déjeuner d’Héra se composait de croquettes Miaou-Miam, qu’elle mangeait sur l’îlot de la cuisine en regardant la matinale avec moi ; elle cherchait de toute évidence à déterminer si Andrew Ross Sorkin était une proie avec laquelle elle pourrait jouer.

 

Page 28 : Je n’avais pas besoin d’un autre chat. À ce stade de ma brillante c arrière d’éducateur itinérant, j’avais à peine les moyens de me nourrir moi-même. Cela étant, personne n’a besoin de chat, de nos jours. Ce n’est pas parce qu’on a besoin d’un chat qu’on en prend un, mais parce qu’ils nous amusent et parce que, sinon, nos habits n’auraient pas cette texture que seuls les poils de chat peuvent offrir.

 

Page 130 : — Nous sommes donc comme Spotify, mais au service du mal.

Nous sommes beaucoup moins maléfiques que Spotify. Nous rémunérons décemment les gens dont nous vendons le travail, nous.

 

Page 146 : — Existe-t-il d’autres animaux intelligents ? Des chiens peut-être.

PAS DE CHIENS ? NON, a tapé Héra. IL N’Y A PAS PIRE QU’UN CHIEN. CETTE ENGEANCE-LÀ TE TRAHIRAIT EN ÉCHANGE D’UNE FRIANDISE ET D’UNE PETITE TAPE SUR LA TÊTE. 

 

Page 202 : Si je ne veux pas me joindre à vous, c’est parce que je ne suis du métier que depuis une semaine. Je ne sais pas encore de quoi il retourne et ce serait le plus mauvais moment pour prendre des décisions importantes. Si je ne veux pas me joindre à vous, c’est parce qu’à première vue l’assemblée de Lombardie est entièrement composée de vieux cons sexistes convaincus de leur supériorité.

 

 

 

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Mon avis : Chez nous – Phillip B. Williams

Publié le par Fanfan Do

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Charles Recoursé

 

Éditions Robert Laffont - PAVILLONS

 

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Quatrième de couverture :

Ours est un village de Louisiane, fondé dans les années 1830 par Sainte, une mystérieuse sorcière noire. Après avoir pris d'assaut des plantations et en avoir libéré les esclaves, elle les rassemble dans ce lieu que ses sortilèges protègent de toute intrusion et qui sera pour eux un havre de paix.
Mais au fil du temps, de nouveaux arrivants parviennent à s'introduire dans Ours. Et certains habitants se demandent si la sécurité de leur communauté ne cache pas une autre forme d'asservissement.
Saga qui se déroule sur quatre décennies, Chez nous est aussi une exploration du pouvoir, des limites de l'amour, et une réflexion sur la liberté, servies par une écriture poétique et ensorcelante.

 

Phillip B. Williams (né en 1986) est un poète américain multiprimé. Né à Chicago, il est l’auteur des recueils de poésie Bruised Gospel et Burns, de Thief in the interior (qui a remporté le Kate Tufts Discovery Award). Chez nous, acclamé à sa parution aux États-Unis, est son premier roman.

 

 

Mon avis :
Années 1830, 
Chez nous, Ours en anglais, le nom choisi pour la ville investie par les Noirs après que George Flint leur ait dit que c'était illégal de vendre aux "nègres". Mais l'argent peut tout, et tout à coup les Noirs ont eu la possibilité d'acheter des terrains pour y construire des maisons, faisant fuir les Blancs par la même occasion. Grâce à une femme, Eleanor, que les anciens esclaves appelèrent Sainte. Cette femme a réussi à sortir tant de Noirs de la servitude ! Les Ouhmey, habitants de Ours, la vénèrent autant qu'ils la craignent, car, sont-ils vraiment libres ? Sainte ne leur aurait-elle pas offert une autre forme de servitude ? Elle qui est toujours accompagnée de son âme damnée, un grand noir silencieux au regard vide, qui lui obéit en tout. Après une grande fête, de musique et de danses, de communion avec la nature, avec la terre nourricière, certains changèrent de nom pour ne plus porter celui de leurs maîtres. Ainsi, Paton, un homme, décide de s'appeler Miss Wife par pure nostalgie, après une incompréhension sur le choix d'une femme qui a décidé de s'appeler Miss Love. Un autre à choisi de s'appeler King, une autre Honor… des noms pour conjurer le sort.

Sainte est une sorcière, qui crée d'étranges sortilèges avec des pierres. Cependant il lui arrive de commettre d'énormes bévues ! Elle semble vouloir le bien de sa communauté, pourtant... qui est-elle en réalité ? Il semble qu'elle-même ne le sache pas totalement. C'est comme si quelque chose était enfoui au fond de sa mémoire. Une sorte d'émanation ténébreuse semble l'envelopper. Mais elle a fait d'Ours un genre d'îlot imprenable, inattaquable, introuvable, au milieu du monde. Un lieu sans les Blancs, jamais. Je me suis longuement demandé quelles étaient les motivations de Sainte car, bien qu'elle ait aidé beaucoup de gens, elle ne semble pas être une bonne personne.

Au fil des personnages on est confronté, via les souvenirs des uns et des autres, à l'histoire des États-Unis, pays religieux et esclavagiste, et à l'enfer que les Blancs ont fait subir aux Noirs, ces Blancs qui propageaient la parole du Christ tout en bafouant une partie de l'humanité.

Un peuple composé d'esclaves fraîchement libérés vit forcément dans la peur de tout perdre. Cependant, il y en a qui parviennent à jouir de cette liberté toute neuve et de l'oisiveté qu'ils peuvent s'autoriser tandis que d'autres se torturent psychologiquement.
Quelques personnages mystérieux, majoritairement des femmes - Sainte la sorcière, Frances la chamane, Joy la sanguinaire, Selah et Naima les jumelles aux pouvoirs antagonistes - toutes au passé trouble et aux pouvoirs étranges, peuplent ce roman et la petite localité d'Ours, mais aussi quelques hommes tourmentés.

Dans ce roman envoûtant, dont l'histoire s'étale sur plusieurs décennies, empreint de magie blanche et noire, la poésie est omniprésente : "Là, devenant constellation, se trouvait le visage de sa mère, qu'il n'avait jamais connue et qu'il rencontrait grâce à l'omniscience de la mort." Un univers rempli de superstitions et de pratiques occultes… malheureusement, j'ai fréquemment décroché de ce récit, onirique par certains aspects, d'autant plus que j'ai trouvé l'histoire très lente bien que très belle. Tellement de détails !!! J'ai souvent eu l'impression de ne pas avancer dans ce roman plein de fureur et de douleur, celle des afro-américains. Pourtant, l'écriture est belle et poétique, l'histoire hyper construite.
De plus, elle traite de sujets qui m'ont toujours heurtée et intéressée, comme l'intolérance, la bêtise, l'homophobie, la haine de tout ce qu'on ne comprend pas, le racisme, la domination des Noirs par les Blancs, des femmes par les hommes, cet épouvantable besoin humain de chercher sans relâche quelque chose à détester, à juger, à salir, à détruire. C'est aussi une histoire qui parle de manque d'amour et de solitude, du besoin de reconnaissance, mais parfois d'osmose entre certains êtres.
Je ne suis pas sûre, hélas, d'avoir compris toutes les subtilités cachées derrières les étranges phénomènes qui jalonnent ce récit.
Néanmoins, pour un premier roman, c'est un coup de maître ! C'est totalement envoûtant !

Merci à Babelio Masse Critique Privilégiée ainsi qu'aux Éditions Robert Laffont de m'avoir permis de découvrir cet auteur.
Petite remarque sur la quatrième de couverture qui dit que Ours est en Louisiane. Or, dans le roman on nous dit bien que Ours est un peu au Nord de Saint-Louis. Mais Saint-Louis est la deuxième plus grande ville du Missouri, et la Louisiane est au sud de cet état…

 

Citations :

Page 14 : C’est votre mari ? Demanda M. Flint. Dans ce cas, il aurait dû vous prévenir que nous ne vendons pas aux nègres. C’est illégal. Il y a un écriteau à l’extérieur. Même si ce n’est pas votre mari, il aurait dû vous le dire. Nous aurions tous économisé un temps précieux si vous aviez bien voulu… — il marqua une pause — si vous aviez su lire l’écriteau.

 

Page 50 : Quant à King, le père de Justice, lâche et collant, il s’accrochait à elle, constamment dans les jupes de sa femme et convoitant son ombre car elle lui refusait son corps. Quoi qu’elle dise, il était d’accord et s’empressait de faire taire les voix discordantes. Honor aurait pu affirmer un beau matin que les cochons parlaient français par le cul, King aurait abondé tout en se montrant de plus en plus irascible avec ceux qui auraient soutenu le contraire.

 

Page 53 : Tous les jours ils se voyaient deux fois, Honor racontait des mensonges à King et il en savourait chaque instant car un mensonge signifie qu’une vérité existe quelque part au fond de la menteuse.

 

Page 99 : Aba était une sorte de cadeau acheté aux enchères en Caroline du Sud à l’âge estimé de quatre ans pour être offert à un certain Edward Eccles par sa demi-sœur, Gertrude Towns, qui avait eu le nez creux en épousant un étudiant en journalisme dénué de tout talent, Ralph Towns, qui se lança dans un cursus laborieux à la faculté de droit de Yale d’où il sortit tout aussi laborieusement.

 

Page 101 : Sainte leur expliqua qu’elle les avait trouvés en suivant les voix. Elle décrivit des appels au secours qui sourdaient de l’écorce des arbres, des maisons et même du sol en lui indiquant la direction. Le projet avait pris forme dans son esprit pendant qu’elle remontait cette piste fantomatique : libérer les asservis, puis désamorcer les pièges posés par les patrouilles et rester discret.

 

Page 131 : Les enfants se carapataient en hurlant, non pas à cause des bibles mais parce que l’homme criait fort et sentait mauvais, et parce qu’ils n’allaient pas lui faire honneur alors qu’ils ne le connaissaient pas. Cette idée de colporter le Seigneur dans le village était une erreur colossale. Certains Ouhmey n’avaient encore jamais posé les yeux sur une bible. Quant à ceux qui savaient de quoi il retournait, leurs souvenirs faillirent les changer en pierre.

 

Page 160 : Les hommes qui blessent les femmes par plaisir croient que le monde leur appartient, qu’ils sont le monde. Mais si c’est comme ça… — Eloïse marqua un temps et sourit — ...alors je ne vois aucun problème à réduire ce monde en cendres.

 

Page 231 : Y a rien de maléfique dans les os, uniquement dans ce qui leur est arrivé. C’est pas comme quand des animaux retournent tout parce qu’ils on faim ou qu’ils ont peur. Une histoire d’instinct. Là, je te parle d’humains qui avaient fait un choix, et ce choix c’était de ravager un monde. D’anéantir des ancêtres, gratuitement. Qu’est-ce que ça veut dire quand la première idée d’une personne c’est d’en détruire une autre ? J’ai un feu dans la poitrine. J’entends les os qui crient dans ma tête. Ils crient et ma peau s’enflamme et elle se met à crier avec eux : « Massacre. Profanation. Massacre. Profanation. Est-ce que vous m’entendez ? Les os et la terre ont été profanés ! » L’enfer. L’enfer. »

 

Page 360 : Un Blanc de Virginie qui, vingt-trois ans durant, avait aidé les fuyards à gagner le Nord, avait reçu vingt-trois coups de fouet pendant que ses agresseurs abattaient ses chevaux d’une balle dans la tête sous ses yeux. Dans le Kentucky, une jeune fille blanche, âgée de douze ans seulement, avait été tondue et montrée à travers toute la ville avec, autour du cou, un panneau « amie des nègres » ; elle avait commis le crime de donner à manger à un fuyard. Un couple abolitionniste de Georgie avait connu un sort si violent que le journaliste décrivait la scène à la manière d’une liaison secrète qu’il aurait découverte par hasard : « Espérons que leur passion n’en inspire pas d’autres. »

 

Page 406 : C’est l’été, il fait plus chaud que dans le trou d’une vache et on est assis en plein soleil pendant que ce type nous raconte qu’on sera encore esclaves au paradis. Maintenant j’arrive à imaginer comment ça serait, des grosses chaînes à nos pieds qui traînent dans les nuages et nous en train de dire des « Ayez pitié Seigneur Jésus ! Je prie votre nom immaculé ! On m’a marquée d’une croix dans le dos en votre honneur ! »

 

Page 436 : Coincés dans le ventre des femmes comme des petits bouts d’histoire. Ça ressemble à rien de ce que tu connais. Un bébé de pierre, il se tient sa tête dans ses mains, il sent tout le poids du monde sur lui et ça lui donne tellement de souci qu’il dit non, il rejette ce monde qui l’aurait rejeté de toute manière. Il se recroqueville et il se transforme en petite planète dans ton ventre. Imagine.

 

Page 450 : L’existence de ce village était un affront, et le fait qu’il soit peuplé de visages noirs certainement une erreur : comment accepter que des métèques occupent un espace qui ne soit pas six pieds sous terre ?

 

Page 509 : À mesure que les Américains progressaient vers l’ouest, leurs malfaisances les suivaient et les malédictions apportées par ses nouveaux occupants entraînaient des catastrophes spirituelles comme Sebastian n’en avait jamais vu.

 

Page 514 : L’idée de chercher ses parents le traversa, mais la plantation sur laquelle ils travaillaient avait été saisie par une banque et tous les Africains asservis vendus aux enchères. C’était une histoire connue, l’incompétence des soi-disant maîtres, la volonté obstinée de l’État de préserver un système qui autorisait des personnes brisées à tenter d’en briser d’autres.

 

 

 

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Mon avis : Les héros sont fatigants – Florence Bremier

Publié le par Fanfan Do

Les polars de la mythologie

 

Oskar Éditeur

 

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Quatrième de couverture :

Voici l'histoire extraordinaire d'Énicéa, jeune Grecque antique, au père mystérieux mais à la mère bien connue puisqu'il s'agit de la très (hum) vertueuse Pénélope, reine d'Ithaque, amatrice de tapisserie et de rimes en é. Chargée par celle-ci de retrouver Ulysse, Énicéa embarque sur le Titaniké déguisée en marchand d'huile. D'attaques de monstres marins en magiciennes perfides et concours de chant avec les Sirènes, ses aventures n'ont rien à envier à celles du héros légendaire de l'Odyssée.

 

 

Mon avis :
Pénélope, l'épouse délaissée d'Ulysse envoie sa fille Énicéa à la recherche de son père… enfin, son père… à ce qu'il parait. Car Pénélope n'aurait pas été si fidèle et franchement j'ai envie de lui dire BRAVO ! Car Ulysse n'est pas un modèle de fidélité, quoi qu'en ait dit un de mes profs aux Beaux-arts. Selon lui, un homme qui couche avec les plus belles femmes du monde, toutes folles de lui, et qui n'a d'autre envie que de rentrer chez lui auprès de son épouse est un symbole de fidélité. J'aurais pas vu ça comme ça, et toujours pas d'ailleurs.
Bref, Énicéa part à la recherche d'Ulysse, qu'elle n'a jamais vu. Il faut qu'il rentre à Ithaque pour calmer les prétendants. Pour passer inaperçue, elle se déguise en Énithès le marchand d'huile et embarque à bord du Titaniké, insubmersible évidemment.

Suite à l'attaque d'un poulpe géant, quelqu'un a saboté ni vu ni connu les réserves d'eau douce, compromettant le voyage. Énicéa va enquêter car elle est persuadée qu'un des prétendants de Pénélope est à bord incognito pour l'empêcher de retrouver Ulysse. Comme il n'y a plus d'eau, ils vont boire du vin, et, bonjour la biture ! Là, j'ai eu une révélation ! Est-ce que la propension des humains à croire en un ou plusieurs dieux ne serait pas une façon de s'absoudre de tout !? Quand ils font une énorme boulette ou qu'il arrive un malheur, ben... c'est le Très-Haut qui nous met à l'épreuve ! Et quand il arrive quelque chose de bien, Loué soit le Très-Haut. Ça marche aussi pour les dieux de l'Antiquité ! Bon plan !!!

Et bien sûr les dieux, du haut de l'Olympe, s'amusent au dépend des humains. Ces dieux là étaient des vrais salopards mais ils ne s'en cachaient pas. Donc ils s'éclatent à pourrir la vie en mer de nos personnages.

De l'humour, des anachronismes : Romeos et Juliettis, le capitaine Némos, Escartefigue et sa chère Rasade, le maillon le plus faible, le Monopolys... m'ont un peu fait perdre, dans un premier temps, ce que je connaissais du récit d'
Homère.
Ce roman est une sorte de parodie, qui nous raconte la mythologie au féminin, sous forme de grosse blague, car évidemment, tous les personnages cités ici n'existent pas forcément. Bien sûr il y a Charybde et Scylla, les sirènes, Calypso, Éros, mais aussi Anorak et quelques autres, égarés par ici.

Donc c'est distrayant, amusant, parfois hilarant, drôle dans l'ensemble. Des calembours, jeux de mots et références à des actus de notre époque m'ont bien fait rire. Ça m'a rappelé Iznogoud et Astérix. J'avais besoin d'une lecture marrante, j'ai passé un moment très agréable. D'autant que, c'est une aventure maritime qui rappelle celles d'Ulysse, avec de nombreuses péripéties et de la magie ou plutôt de la sorcellerie, des dieux qui prennent parti ou qui s'acharnent, des îles accueillantes mais dangereuses et des personnages étranges aux pouvoirs magiques terrifiants... mais rigolos.

 

Citations :

Page 18 : Le Titaniké est insubmersible, grâce aux parois qui doublent sa coque ! Et ça, c'est le raisin sec sur le gâteau ! conclut Némos, qui était corinthien.

 

Page 66 : Les passagers étaient trop mortifiés par leur propre conduite pour accabler le capitaine. Ravel, qui faisait les cent pas sur le pont, rugit :

Le véritable coupable, c’est Poséidon ! Le dieu de la Mer a envoyé un vent violent pendant la nuit pour nous dévier de notre route.

Du haut de l’Olympe, Poséidon sourcilla.

Ben voyons ! Tu entends ça, Zeus, se plaignit-il au roi des Immortels. Pourquoi les humains rendent-ils toujours les dieux responsables des malheurs causés par leur propre sottise ?

Zeus haussa les épaules philosophiquement :

À l’inverse, il arrive qu’un mortel nous rende grâce pour des bienfaits que seule la chance lui a accordés.

 

Page 174 : Juliettis intervint en faveur du hêtre. Les naufragés constatèrent bientôt que tous les arbres étaient habités par des nymphes des bois, les dryades. Les cèdres leur affirmèrent qu’ils « ne cèdreraient pas ». Les saules pleurèrent, les trembles tremblèrent. Les ormes s’offusquèrent :

Un orme à la mer ? Vous n’êtes pas sérieux !

De même les noyers objectèrent qu’on n’avait jamais vu un noyer qui savait nager. Les tilleuls prétendirent souffrir du mal de mer, mais personne ne les crut, car c’est bien connu, tous les tilleuls mentent.

 

Page 230 : — Durant mon errance, j’ai visité des contrées fabuleuses, étranges ou grandioses. Mais pour moi, le pays des merveilles, c’est cette île rocailleuse, bordée d’eucalyptus ondulant sous le souffle des dieux. Mes ancêtres ont poussé la charrue dans ces vallées étroites, faisant jaillir la vigne et le blé de ses terres arides. Respirez ces odeurs, mes amis, reprit-il en humant l’air. Ce mélange de thym, de sel et d’anis, c’est la Grèce !

 

 

 

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Mon avis : Loin de cet enfer – Yousef Al-Mohaimeed

Publié le par Fanfan Do

Traduit de l’arabe (Arabie Saoudite) par Emmanuel Varlet

 

Éditions Actes Sud - Sindbad

 

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Quatrième de couverture :

Un vieil homme, Turad, erre dans une gare routière de la capitale saoudienne, ne sachant où aller pour fuir cette ville qui l'a dépossédé de son honneur d'enfant du désert. Dans cette zone de transit, il remâche amèrement les souvenirs d'une existence brisée. Parmi les siens, il édifiait jadis sa geste de Bédouin glorieux, à coups d'aventures de chasse et d'attaques de caravanes, mais il dut par la suite se plier aux plus basses besognes. Son oreille coupée, arrachée par un loup, lui vaut d'être surnommé ironiquement " Van Gogh " par les petits fonctionnaires du ministère dans lequel il fait office de serveur de thé et de café. Les autres personnages, eux aussi, sont amputés, moralement et physiquement. Comme Tawfiq, son compagnon d'infortune soudanais, qui fut capturé enfant par des marchands d'esclaves et exporté vers le royaume saoudien, où il fut émasculé ; il sera mis au service d'un palais jusqu'à ce que son âge le rende inutile et qu'il soit affranchi, c'est-à-dire jeté à la rue. Comme le propriétaire de ce dossier vert laissé sur un siège de la gare routière et dans lequel Turad découvre des documents administratifs témoignant d'une vie plus atroce encore que la sienne. Il trouve dans ce personnage de papier un alter ego dont il entreprend de reconstituer l'histoire, en attendant le bus qui l'emmènera ailleurs, « loin de cet enfer »...

 

Loin de cet enfer est le deuxième roman de Yousef al-Mohaimeed, né en 1964 à Ryad, où il réside toujours. Par ailleurs nouvelliste prolifique, journaliste culturel et photographe, il jouit d’une célébrité qui dépasse très largement la région du Golfe. À noter que ce livre vient de paraître en anglais aux éditions de l’Université américaine du Caire et que le troisième roman de l’auteur, Al-Qârûra (La Bouteille), va être publié en Russe.

 

 

Mon avis :
Ce roman est l'histoire de trois hommes, trois malheurs, différents mais profonds, du genre qui influent sur le reste de l'existence.
Turad est vieux. Il est le descendant d'une grande tribu du désert. Ce n'est, hélas pour lui, qu'un lointain souvenir. Il est à présent dans une gare sans savoir où partir, et se rappelle quand il était au service des hommes dans la capitale saoudienne, maltraité, souvent moqué et humilié. Il se remémore les incessantes railleries, notamment parce qu'il n'a qu'une oreille, la cruauté constante dont il était victime. Il faut croire que dans certaines sociétés il n'y a pas que les enfants qui se moquent ouvertement.

Il part dans ses souvenirs et repense à Tawfiq, un vieux soudanais qui avait été capturé par des négriers noirs lorsqu'il n'était qu'un enfant, puis abusé et mutilé. Il nous fait visiter sa vie avant l'enfer, lorsqu'il était bédouin et voleur de grand chemin, dans le désert, là où il y a des loups, des démones aux longs cheveux qui attirent les hommes, et des djinns. Dans la gare où il attend, il trouve un dossier vert, oublié par quelqu'un, qui raconte une vie, celle de Nasir, bébé trouvé mutilé dans un carton de bananes.

Alors que Tawfiq finit de narrer à Turad la pire chose qu'on lui ait faite, son plus grand malheur, il demande à celui-ci de raconter à son tour comment il a perdu son oreille.
À travers ce roman j'ai découvert des pratiques épouvantables, dans un pays où il y a des très riches, alors qu'il est peuplé de beaucoup de pauvres. Et malheureusement l'indigence rend vulnérable, à la merci de toutes les déviances, car il y a réellement des pays où l'argent peut tout, autorise tout, lorsque les lois sont faites uniquement pour les nantis. Les sévices et outrages de toutes sortes sont cependant racontés avec pudeur, parfois plus suggérés que réellement exprimés.
C'était pour moi la première lecture de roman d'un auteur saoudien.

 

Citations :

Page 20 : Turad était en train de défaire le papier transparent qui enveloppait son sandwich quand hululèrent les sirènes stridentes de plusieurs voitures de police. Elles transpercèrent la rue, fendant l’air comme des flèches, et, avec leurs gyrophares d’un bleu criard, giflèrent tout ensemble les trottoirs, le visage de Turad et l’oreille du cuisinier turc. Turad mordit dans son sandwich en se répandant en invectives : Qui donc pourchassent-ils encore ces forcenés ? Un voleur peut-être ? Et après ? Ils vont lui couper l’oreille ? Comme on coupe une rose ? Ou lui couper la main avec laquelle il a volé ? Ou bien le jeter dans une cellule sans eau, sans air, et sans personne à qui parler ?

 

Page 24 : Amm Tawfiq — c’est comme ça qu’on l’appelait —, c’est lui qui m’a révélé les secrets et les ficelles du métier, il m’avait même prévenu que je tomberais dans un sacré guêpier si j’entrais dans le jeu des fonctionnaires et de leurs railleries, il m’avait bien déconseillé de m’emporter et de me sentir vraiment concerné par leurs sarcasmes et leurs mauvais tours, parce qu’ils feraient de toi un divertissement lors de leur petite récréation, il m’avait dit comme ça, mais moi, je ne l’ai pas pris au sérieux et je me suis retrouvé dans le rôle du bouffon, c’est pour ça que j’ai dû fuir, parce que oui, bien sûr, c’était une fuite et une défaite !

 

Page 99 : Bref, aujourd’hui, je voulais écrire noir sur blanc l’histoire de mon départ de l’orphelinat, et de mon retour aussi. Bien sûr, certains enfants quittent l’orphelinat. Ils sont adoptés par de vraies familles de dehors, qui s’appellent des familles de remplacement, et ils vont vivre avec elles comme s’ils étaient leurs propres enfants. Sauf que souvent ils sont maltraités et exploités pour des travaux très pénibles. C’est ce que nous racontent nos frères qui reviennent à l’orphelinat, physiquement et moralement meurtris.

 

 

 

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Mon avis : Les guerriers de l’hiver – Olivier Norek

Publié le par Fanfan Do

Éditions Michel Lafon

 

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Quatrième de couverture :

« Je suis certain que nous avons réveillé leur satané Sisu.
Je ne parle pas leur langue, camarade.
Et je ne pourrais te traduire ce mot, car il n’a d’équivalent nulle part ailleurs. Le Sisu est l’âme de la Finlande. Il dit le courage, la force intérieure, la ténacité, la résistance, la détermination…
Une vie austère, dans un environnement hostile, a forgé leur mental d’un acier qui nous résiste aujourd’hui. »


Imaginez un pays minuscule.
Imaginez-en un autre, gigantesque.
Imaginez maintenant qu’ils s’affrontent.


Au cœur du plus mordant de ses hivers, au cœur de la guerre la plus meurtrière de son histoire, un peuple se dresse contre l’ennemi, et parmi ses soldats naît une légende.
La légende de Simo, la Mort Blanche.

 

 

Mon avis :
Voilà qu'au cœur de mon été provençal, qui va de chaud à très très chaud selon les moments, j'ai eu envie de partir dans l'hiver finlandais avec ce roman qui me fait de l’œil depuis sa sortie.

En 1939, alors qu'Hitler inquiète l'Europe, la géante Russie décide de pousser la toute petite Finlande à lui déclarer la guerre pour pouvoir l'annexer et barrer la route à l'autrichien belliqueux qui pourrait avoir envie de passer par là dans ses désirs d'invasion. 
Simo Häyhä, un petit homme à tête d'enfant, à peine plus d'un mètre cinquante, finlandais, tireur hors norme, va leur donner des sueurs froides.

Alors qu'en ce temps-là la Finlande apparaît comme un tout petit pays tranquille ou il fait bon vivre, l'auteur nous montre le visage cauchemardesque de la Russie. Ce pays gigantesque, dirigé d'une main de fer par un dictateur sanguinaire, est un enfer pour tous les habitants, car retors et malsain dans les plus hautes sphères. C'est terrifiant comme tout le monde pèse ses mots car l'angoisse de la torture, de la mort ou du goulag est omniprésente. C'est consternant de se dire que tant de décennies plus tard les méthodes de la Russie sont les mêmes, celles de Staline et de Poutine, mensonges, manipulations, meurtres, prison, haine de l'occident, prétextes fallacieux pour déclencher une guerre. Donc, la guerre de Staline contre la Finlande tout comme celle de Poutine contre l'Ukraine, ont commencé sur des mensonges. D'ailleurs le chapitre intitulé "La fabrication d'une guerre. Mensonges et formules diplomatiques." est édifiant.

J'ai aimé l'humanité qu'
Olivier Norek met dans son récit. Car on ne se demande pas forcément ce que ça fait de tuer un homme en temps de guerre, sur le champ de bataille, quand il est question de sauver sa peau, encore moins d'en tuer mille. Lui nous dit le doute face à l'ennemi, l'effroi à l'idée de tuer, l'épouvante de l'avoir fait. Il nous montre l'absurdité de la guerre, quand un seul homme décide que des millions doivent mourir. Il nous parle de pauvres petits gars qui voulaient rester chez eux et qu'on a envoyés se faire tuer. On appréhende aisément les traumatismes de ceux qui ont fait la guerre.

À mesure qu'on avance dans le récit, on comprend parfaitement les mécanismes qui font perdre l'équilibre et amènent certains soldats au bord du gouffre de la folie. Tout le monde ne peut pas sortir indemne des horreurs de la guerre et admettre l'absurdité qu'elle représente. La jeunesse sacrifiée, des amis d'enfance séparés par la mort, les corps déchiquetés, la peur, le bruit, le froid, sans relâche. Car 
Olivier Norek nous fait cheminer au cœur même de ce groupe qui défend la zone de Kollaa et peu à peu ils sont devenus mes amis, même l'horreur du Maroc, cet ivrogne invétéré et infréquentable. Je me suis attachée à eux, j'ai tremblé pour eux, et j'ai haï les russes avec eux.

J'adore les romans historiques. Ils permettent d'apprendre tout en se distrayant. On apprend l'histoire du monde mais aussi le mode de vie de ceux dont il est question. Et vraiment, là, j'ai appris beaucoup sur un pan de l'histoire et une région du monde dont j'ignorais tout. Une constante dans toutes les guerres, c'est le cynisme et l'hypocrisie des dirigeants et le peu de cas qu'ils font de la vie humaine, y compris ceux qui se prétendent alliés, comme la France qui s'est montré d'une lâcheté et d'une inconséquence écœurante. Les russes font ici figure d'incapables totalement impréparés, n'hésitant pas à user de chair à canon, sacrifiant honteusement des vies humaines comme si ce n'était rien. le pire de tout ça c'est que souvent ils sont croyants, ou prétendent l'être. Qu'est-ce qu'ils ne comprennent pas dans le cinquième commandement ? Et comment des hommes comme Staline arrivent-ils au pouvoir et surtout comment le gardent-ils alors qu'ils sont des assassins de la pire espèce ?
Ce roman, basé sur des faits réels, avec des personnages ayant existé, est tour à tour révoltant, bouleversant, déchirant. J'ai infiniment aimé Simo le taiseux, que les russes avaient surnommé "la mort blanche", celui qui obéit aux ordres, qui est resté humble, qui souhaite juste rentrer un jour dans son village avec ses copains d'enfance.

 

Citations :

Page 28 : À la nuit tombée, l’équipe des tireurs de Rautjärvi descendit du camion et regagna le centre du village, perdant des camarades au fur et à mesure qu’ils les saluaient au seuil de leur maison. Ne restaient au bout du chemin que simo et Toivo.

Demain dès l’aube, à l’heure où seuls les paysans se lèvent, ils retourneraient aux champs et à la ferme. Hommes et femmes, la même sueur au front, paysans ou ouvriers, bâtissaient un pays en plein essor, et si l’on comptait toutefois quelques familles fortunées et quelques nantis, rares étaient ceux qui s’autorisaient une certaine bourgeoisie désœuvrée à la française. Ce pays n’avait que vingt-deux ans d’indépendance, et tout était à construire.

 

Page 48 : De ces étés où le jour dure dix-huit heures et où le soleil frôle constamment l’horizon comme s’il était trop lourd pour atteindre son zénith, les corps projetaient des ombres de géants, et on pouvait lire en pleine nuit ou, en y mettant un peu du sien, prendre un coup de soleil à quatre heures du matin. Au cours d’un de ces jours infinis, ils se seraient dit oui, ils se seraient enivrés, ils auraient mangé plus que de raison, se seraient baignés dans l’un des cent quatre-vingt mille lacs du pays et ils auraient dansé en plein jour de minuit, lançant leurs ombres immenses sur toutes les maisons comme une farandole de spectres joyeux venus louer leur bonheur.

 

Page 51 : — Mais tu es en Finlande, s’était-il emporté. Tu peux tout faire. En Europe, tu n’aurais même pas le droit de répondre à ton mari ou à ton père. Même travailler est mal vu pour une femme, alors qu’ici, rien ne t’est interdit. As-tu des bras que tu peux retrousser tes manches pour travailler à la ferme ou aux champs, devenir porteuse de briques et de sacs de ciment sur les chantiers, ouvrière à l’usine de sucre ou à la scierie. As-tu de l’esprit que tu peux devenir journaliste, femme politique ou décrocher n’importe quel poste dans la fonction publique.

 

Page 96 : Le jour d’après, aux premières heures du matin, alors que les mots choisis « d’amitié inviolable » résonnaient encore, l’une des plus grandes puissance militaires du monde attaqua une des plus petites nations de la planète.

 

Page 140 : Tous avaient tiré, les chargeurs vides en étaient la preuve. Mais beaucoup d’entre eux n’avaient pas réussi à tuer. En temps de guerre, un tir sur trois est volontairement manqué, car même si l’Histoire s’écrit dans le sang, elle n’est pas faite de meurtriers, et ôter la vie n’est en rien chose facile.

 

Page 152 : Ils étaient hier simples fermiers, pères de famille, amis et maris. Aujourd’hui, ils devenaient tueurs de masse.

 

Page 187 : La Finlande avait en stock autant de bombes pour toute la guerre que la Russie pouvait en envoyer en une seule journée. Mais pour arriver à ce résultat, Staline avait imposé à ses usines un tel rendement qu’elles étaient incapables de suivre, et pour ne pas subir sa colère, elles livraient des obus dont un tiers étaient sous-chargés en explosif ou mal assemblés.

À commander par la terreur, Staline provoquait ses propres déboires.

 

Page 210 : Les ordres étaient clairs. Aucun corps ne devait être ramené en terre soviétique, pour ne pas contredire une propagande qui assurait que la Russie, puissante et indestructible, ne perdait pas un seul homme pendant la Guerre d’Hiver.

 

Page 233 : Staline leur avait promis une guerre facile et courte, contre un ennemi qu’ils devaient écraser en deux semaines. L’erreur de stratégie avait été monumentale, car en ces promesses, il y avait la certitude d’un triomphe, et dans les toutes premières lettres des soldats rouges, le serment d’un retour au pays.

 

Page 282 : Mais la vengeance ne répare rien, ne ressuscite personne, elle remplit le vide de l’absence, elle donne un but pour ne pas sombrer, elle retient la tristesse et la colère, et une fois assouvie, elle libère tout en un seul flot dévastateur, sans que rien n’ait vraiment changé.

 

Page 311 : Par moins cinquante et un degrés, une température qui n’avait jamais été encore atteinte dans l’histoire du pays, il suffisait simplement d’arrêter de marcher ou de s’écarter un instant du feu pour geler en quelques secondes.

 

Page 361 : Tuer ou être tué, chaque seconde ressassait la même et unique option, et tous les uniformes étaient largement tachés de sangs mélangés, indifférenciables, russe et finlandais. Les soldats parlaient d’enfer sans galvauder le mot, puisque même l’aumônier se demandait ce que le diable en sa demeure pouvait proposer de pire que la Guerre d’Hiver.

 

 

 

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Mon avis : L’architecte de la vengeance - Tochi Onyebuchi

Publié le par Fanfan Do

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Anne-Sylvie Hommasel

 

Éditions Albin Michel Imaginaire

 

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Quatrième de couverture :

Le roman phénomène finaliste des prix Hugo, Locus et Nebula. Lauréat du world Fantasy Award 2021 et New England Book Award for Fiction 2020.

 

Ella a un don.
Parfois, quand elle regarde un enfant et avant que son nez ne se mette à saigner, elle sait s'il va devenir infirmier en gériatrie où s'il va mourir avant l'âge de onze ans, étendu sur un trottoir, les yeux tournés vers le ciel, injustement fauché par l'incompréhensible guerre des gangs qui ensanglante son quartier depuis toujours. Pirus, Crips, Bloods, la violence a tant de noms à Compton.
Quand son frère Kevin voit le jour en 1992, pendant les émeutes consécutives à l'acquittement des policiers impliqués dans l'affaire Rodney King, Ella sait déjà que sa famille va quitter la Californie pour Harlem et qu'elle tiendra bientôt dans sa main sa première boule de neige. Mais déménager ne permet pas toujours d'échapper à la violence et à l'injustice.
Ella a un don ; pour elle, pour Kevin, pour l'Amérique, sans doute le temps est-il venu de l'utiliser.


Tochi Onyebuchi, diplômé de Yale, de la Tisch School for Arts, de la Columbia Law School et de L'institut des Études Politiques, en France, est un ancien juriste spécialisé en droits civiques. Auteur de plusieurs romans jeunesse remarqués, il a fait avec L'Architecte de la vengeance une entrée fracassante dans la littérature pour adultes.

 

 

Mon avis :
Ella est une petite fille, au début de l'histoire en tout cas, qui a le don de savoir ce qui arrivera aux gens dans le futur, et ça la fait terriblement souffrir car elle habite un quartier gangrené par les gangs, et ce qu'elle voit de l'avenir est presque toujours tragique. Elle voit aussi le passé, qui est aussi presque toujours douloureux. Malheureusement elle n'a pas que le don de prescience. Elle a un pouvoir dangereux, sur tout ce qui existe autour d'elle, qu'elle doit apprendre à contrôler.

Étrange mode de narration qui m'a donné l'impression d'être parachutée d'une scène à l'autre, d'un événement à l'autre, sans réellement savoir si j'étais toujours dans le même espace-temps. Des termes aussi m'ont laissée perplexe, une langue qui ne m'est pas habituelle. Heureusement, Internet est là, qui remédie à tout.

Il y a une infinie violence dans ce roman. Celle des quartier difficiles, celle des policiers envers les Noirs, celle ignoble et perverse des matons, celle des gangs, jusqu'à l'intérieur des prisons. C'est glaçant de voir jusqu'où la haine et la fureur peuvent mener les hommes. La violence pour la violence.

Ella, par son don, vit tout ce que les autres vivent. Leurs douleurs, leurs désespoirs, leurs traumatismes, leur impuissance face à l'iniquité quotidienne à laquelle ils assistent, qu'ils subissent, dans laquelle ils croupissent. Elle donne l'impression d'une petite ballerine, aérienne et légère, qui se déplace à travers les lieux, le temps, au milieu de l'humanité qui ne peut la voir, et ça pourrait sembler beau, sauf qu'il n'est question que de férocité, de bassesses et d'extrêmes violences. À chaque vie qu'Ella visite, on a le sentiment que son but est de faire grandir sa colère.

J'ai adoré les incursions dans le passé lointain, au temps des esclaves, via le pouvoir d'Ella, oniriques et éthérés, à couper le souffle. L'écriture est ébouriffante tellement elle est belle. Pourtant j'ai dû m'accrocher car le rythme est très étrange ainsi que la temporalité et tant d'autres choses encore. Car, est-on ici ou là-bas ? Aujourd'hui, hier, ou demain ? Et qui raconte ? Parfois c'est Kev qui raconte, le frère surdoué d'Ella, qui purge une peine de prison à Rikers Island, et c'est à la première personne, et puis on passe à la troisième personne presque sans s'en apercevoir, jusqu'à ce qu'on se demande quand-même quand ça a changé et qui raconte. Quelle gymnastique cérébrale !!! L'auteur se sert de la SF pour raconter l'histoire terrible des Noirs en Amérique, de tous temps, comme s'il n'y avait jamais eu de répit depuis qu'on les a arrachés à la terre d'Afrique, en nous faisant visiter alternativement les époques de leur histoire.
Ce que j'ai retenu !? Que c'est l'enfer de ne pas être un Blanc aux États-Unis.

Une société de Blancs, faite pour les Blancs, les injustices multiples faites aux Noirs, ce qui est arrivé à George Floyd notamment mais pas que, c'est ce qui a inspiré ce roman à l'auteur : "Dans la nuit qui a suivi la mort de George Floyd, la police a tiré des grenades lacrymogènes sur une foule de manifestants sans armes et non violents. En pleine pandémie d'une maladie respiratoire. Au moment même où j'écris ces mots, la police fait subir le même sort à des citoyens d'Oakland, en Californie."

 

Citations :

Page 30 : Maman n’a pas peur des rats. C’est plutôt l’idée que les gens surprennent Ella en plein Don qui l’effraie. Leur réaction s’ils se rendent compte qu’elle peut faire exploser la tête d’un rat sans y toucher, et autres exploits du même genre.

 

Page 41 : Quelque chose se déchire en moi. La pensée disparaît ; alors, pendant quelques secondes, je l’aperçois. Des éclairs de souvenirs et de sentiments qui ressemblent à des tessons de miroirs. Une dispute — qui va faire le ménage dans la chambre. Un docteur blanc qui vire Maman d’un coup de coude alors qu’elle s’occupait d’un malade. Maman qui attend l’ascenseur et quelqu’un qui lui passe devant et l’empêche de monter. Des gosses qu’on menotte et qu’on entasse dans des fourgons de police. Des pseudoflics gras du bide qui patrouillent dans les couloirs du bahut pendant les récrés.

 

Page 77 : Quand Ella revient à Kev, de l’autre côté de la table du parloir, les yeux de son frère étincellent, brûlants. Il transpire, respire avec bruit, il sourit. La douleur enfonce en terre le cœur d’Ella. C’est l’autre facette de ce en quoi l’isolement l’a changé. Cette fébrilité, cette aptitude à se précipiter dans les réminiscences douloureuses, plutôt que se barricader contre elles.

 

Page 110 : Des shotgun housses, des routes en terre battue, des champs de coton. Des jeunes hommes qui paradent, des fleuves gonflés par des corps noirs.

 

Page 116 : Le type porte un de ces polos pour vieux : la coupe est conçue spécialement pour envelopper le bide de femme enceinte qui leur tombe dessus après quarante ans.

 

 

 

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Mon avis : La perle – John Steinbeck

Publié le par Fanfan Do

Traduit de l’anglais par Renée Vavasseur et Marcel Duhamel

 

Éditions Gallimar - Folio

 

Mon avis sur Insta c'est ici

 

Quatrième de couverture :

« Dans la ville on raconte l’histoire d’une grosse perle — comment elle fut trouvée, puis perdue à nouveau ; l’histoire de Kino, le pêcheur, de sa femme Juana et de leur bébé Coyotito. Et comme l’histoire a été si souvent racontée, elle est enracinée dans la mémoire de tous. Mais, tels les vieux contes qui demeurent dans le cœur des hommes, on n’y trouve plus que le bon et le mauvais, le noir et le blanc, la grâce et le maléfice — sans aucune nuance intermédiaire. »

 

 

Mon avis :
Au commencement était la lumière... voilà à quoi m'a fait penser ce récit dans les premières pages. Une ambiance feutrée, un couple, un bébé, le matin au réveil, dans une hutte, qui sent le dénuement, mais certainement pas la misère. Pourtant, ce sont presque des miséreux. Kino, Juana et Coyotito. La Famille ! Pour tout bien ils ne possèdent qu'une hutte, une pirogue transmise de père en fils, une grosse pierre au bout d'une corde, un panier, un couteau. Et la mer qui leur assure qu'ils auront toujours de quoi manger. Tout comme leurs voisins.

Ode à la vie, à l'espérance, au besoin vital de croire que quelque chose de bon peut arriver. Et voilà que Kino a péché la "Perle du Monde" ! La plus grosse qu'il ait jamais vu, sphérique, parfaite. Il vont pouvoir faire soigner leur petit Coyotito, se marier, avoir de beaux habits, envoyer leur fils a l'école... La nouvelle se répand. Tout le monde espère en profiter un peu, même le prêtre, même le médecin. Tout cela nous est raconté dans une langue sublime. Alors que Kino et Juana ne voient dans cette perle que la promesse d'un bonheur simple, autour d'eux la convoitise enfle de toutes parts.

Ce récit nous montre la cruauté, la cupidité, le manque d'empathie et de fraternité dont sont capables les nantis qui n'en ont jamais assez, même face à la douleur d'un enfant. D'ailleurs on le voit tous les jours aux infos que même la mort d'un enfant ne fait pas vaciller un cœur de pierre. Ce roman parle du pouvoir de l'argent, de la pauvreté d'être riche, de la richesse de n'avoir que l'indispensable, de la crainte de la punition divine, de la force de la servitude comme si c'était gravé dans les gènes de ceux qui ne l'ont pas connue mais qui en descendent, courbant l'échine leur vie durant.

J'ai adoré l'écriture de Steinbeck dans ce court roman, ce que ça nous dit et la façon de le dire, que la vraie richesse n'est pas où l'on croit. C'est très cruel mais c'est sa marque de fabrique, car 
Des souris et des hommes était triste et cruel aussi. D'ailleurs ce dernier m'a beaucoup moins plu que La perle que j'ai trouvé tellement mieux écrit. J'ai vérifié, dix ans séparent ces deux romans. Je suppose que, en dix ans, l'écriture à évolué dans un sens qui me convient mieux.

 

Citations :

Page 13 : Lorsque Kino eut terminé, Juana s’approcha à son tour du foyer et mangea. Il ne s’étaient parlé qu’une seule fois, mais à quoi bon parler si c’est seulement par habitude.

 

Page 22 : Le docteur posa soigneusement sa tasse avant de donner libre cours à sa colère.

Est-ce que je n’ai rien de mieux à faire que de soigner les piqûres d’insectes des « petits Indiens » ? Suis-je un docteur ou un vétérinaire ?

 

Page 44 : ainsi donc, l’avenir de Kino était réel,mais du moment qu’il l’avait formulé, d’autres forces allaient se dresser pour le détruire — et Kino le savait, aussi devait-il se préparer à faire face à l’attaque. Et, encore une chose que Kino savait, les dieux n’aiment pas les projets des hommes, les dieux n’aiment pas le succès humain, à moins qu’il ne soit un accident. Il savait que les dieux se vengent d’un homme qui a réussi par ses propres efforts.

 

Page 50 : Là-bas, dans l’estuaire, un banc serré de petits poissons rutilait, fendant l’eau pour échapper à un autre banc de poissons plus gros qui les poursuivaient pour les dévorer. Et de leurs huttes, les pêcheurs pouvaient entendre le chuintement de leur fuite et les « floc » des gros poissons voraces bondissant pour le carnage.

 

Page 82 : Elle n’éprouvait aucune colère contre Kino. Il avait dit : « Je suis un homme » et cela signifiait beaucoup de choses pour Juana. Cela signifiait qu’il était à moitié fou et à moitié dieu. Cela signifiait que Kino se lancerait de toute sa force contre une montagne, précipiterait toute sa force contre la mer. Dans son âme de femme, Juana savait que la montagne resterait immuable tandis que l’homme se briserait ; que les marées se poursuivraient tandis que l’homme se noierait.

 

 

 

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