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Mon avis : La fille qui ne voulait pas se taire – Abi Daré

Publié le par Fanfan Do

Traduit de l’anglais (Nigeria) par Laura Derajinski

 

Éditions Harper Collins AU GRÉ DU MONDE

 

Mon avis sur Insta c'est ici

 

Quatrième de couverture :

Trente-cinq mille nairas, quatre béliers et deux sacs de riz : c’est le prix de la fiancée contre lequel Adunni, quatorze ans, est vendue par son père à un vieil homme dont elle devient la troisième épouse. Brisant la promesse qu’il avait faite à sa femme sur son lit de mort, le père d’Adunni arrache du même coup à sa fille son rêve d’enfance : poursuivre son éducation, devenir maîtresse d’école, donner à entendre sa voix d’adolescente nigériane.
Livrée aux assauts d’un mari qui attend d’elle un fils et à la violence de la première épouse, Adunni trouve son seul réconfort dans la présence aimante de Khadija, la deuxième épouse. Jusqu’à ce que la tragédie frappe de nouveau…
Mais Adunni ne sera pas réduite au silence. Dans un murmure, une chanson, une langue malhabile, elle parlera – et sa voix sera puissante.


 

Paru en 2020 et enfin traduit en français, La fille qui ne voulait pas se taire est devenu un phénomène littéraire, conquérant un demi-million de lecteurs dans plus de vingt pays grâce à un bouche-à-oreille époustouflant. Recommandé par Malala Yousafzai, cet ouvrage important est désormais lu dans les écoles à travers le monde.


Abi Daré a grandi à Lagos, au Nigeria, avant de s’installer au Royaume-Uni pour y poursuivre des études de droit et d’écriture créative. La fille qui ne voulait pas se taire est son premier roman.

 

 

Mon avis :
Nigeria.
Adunni nous parle d'elle, de sa vie, de ses rêves, de sa triste réalité. Elle va épouser Morufu. Elle a quatorze ans et n'a pas envie d'épouser "un vieux débile". Elle voudrait retourner à l'école et apprendre le métier de maîtresse. Mais son père l'a vendue, trahissant ainsi la promesse faite à son épouse mourante. Vendue contre quatre béliers, des poules, du riz, et de l'argent, à un homme qui a déjà deux épouses et quatre enfants, que des filles. Il compte sur Adunni pour lui donner un fils, et très vite.

Plus pernicieux que le "tribunal" des réseaux sociaux ici, il y a là-bas un "tribunal" populaire, celui de la foule dans les village. Si une personne en accuse une autre d'un quelconque méfait, la foule se jette dessus pour la frapper, la lyncher, la brûler, la tuer, sans autre forme de procès, sans chercher à savoir la vérité. Adunni a très peur de cela.
Petite villageoise, elle est ignorante et très premier degré, sans filtre mais aussi très curieuse de tout, elle parle tout le temps et pose sans arrêt des questions. Dans son nouveau foyer elle est sans cesse agressée par la première épouse de son mari mais trouve une sorte de grand soeur dans la deuxième, Khadija. Mais voilà, la vie est souvent pleine d'imprévus et Adunni va l'apprendre à ses dépens.

J'ai dévoré ce livre, vraiment ! J'ai tremblé pour Adunni. Durant sa nuit de noce, j'ai ressenti son calvaire, sa peur, son dégoût et sa honte. Je me suis sentie tellement privilégiée de vivre ici et maintenant. Car elle, tout le monde la maltraite et elle n'est absolument pas armée pour se défendre. Cependant, parfois elle trouve des alliés, des gens bien qui cherchent à l'aider.

Son rêve de devenir maîtresse d'école va la porter, aidée par quelques personnes bienveillantes dans ce nid de vipères. En cela cette histoire est lumineuse. Car Adunni ne cesse jamais d'espérer malgré la peur et les coups. Elle se dit que c'est dur d'avancer dans une vie sans argent et pleine de souffrances. Son histoire, c'est celle de ces femmes nées pauvres et ignorantes dans ce pays, mais au fond dans beaucoup d'endroits du monde. Au passage on apprend beaucoup sur l'histoire du Nigeria, sur les différents statuts sociaux, les croyances et superstitions, les rituels en tous genres, grâce, entre autre, à un livre que Adunni à trouvé et qu'elle lit jour après jour : le Livre des réalités nigérianes. Ce qui m'a le plus étonnée, c'est que là-bas l'école est payante. Ce qui explique que les pauvres, dans leur grande majorité, restent pauvres car ils n'ont pas accès à l'instruction. Mais c'est évidemment pour les femmes que la situation est la pire car on décide de tout pour elles, et bien souvent de la part de certaines, pas de sororité, essentiellement de la rivalité.

Dans ce pays, l'esclavage moderne est une triste réalité. C'est terrible une société où on écrase les rêves des filles parce que seuls importent les désirs des hommes. Pour eux, tous les droits. Pour elles, tous les devoirs.

On sort avec la joie au cœur de ce roman très dur mais très beau.

 

Citations :

Page 12 : On a un télé-viseur dans le salon ; il marche pas. Born-boy, le premier-né de la famille, il l’a trouvé dans une poubelle y a deux ans quand il travaillait comme éboueur dans le village voisin. On le met là juste pour faire joli. Il fait bon effet, on dirait un beau prince dans notre salon, à l’angle de la pièce près de la porte d’entrée.

 

Page 15 : Mon cœur se brise doucement parce que j’ai que quatorze ans, presque quinze, et j’ai pas envie d’épouser un vieux débile. Parce que je veux retourner à l’école et y apprendre le métier de maîtresse, et devenir une adulte et avoir de l’argent pour conduire une voiture et habiter dans une belle maison avec un canapé où y a des coussins, et puis aider mon papa et mes deux frères.

 

Page 50 : J’ai regardé, encore et encore, même quand Morufu s’est allongé et a baissé le front au sol sept fois devant Papa, que Papa a pris ma main froide et inerte, qu’il l’a mise dans celle de Morufu en disant : »voilà ton épouse, à partir de maintenant et à jamais, elle est à toi. Fais d’elle ce que tu voudras. Utilise-la jusqu’à ce qu’elle soit inutilisable !

 

Page 76 : Mais je veux rien faire naître, moi. Comment une fille comme moi peut faire naître un zenfant ? Pourquoi j’aiderais à remplir le monde de zenfants tristes qui auront même pas la chance d’aller à l’école ? Pourquoi continuer à en faire un endroit immense, triste et silencieux, où les zenfants ont pas le droit d’avoir une voix ?

 

Page 95 : J’aurais préféré être un homme, mais je le suis pas, alors je fais la seule chose permise. J’épouse un homme.

 

Page 263 : Je suis pas sûre de comprendre de quoi elle parle, Ms Tia, ni pourquoi elle appelle les gens de l’Étranger noirs et blancs, alors que les couleurs, c’est pour les crayons, les feutres et ce genre de trucs. Je sais qu’on a pas tous la même couleur de peau dans le Nigeria, même moi, Kayus et Born-boy, on a pas la même couleur de peau, mais personne appelle les autres noirs ou blancs, on s’appelle juste par notre nom : Adunni, Kayus, Born-boy. C’est tout.

 

Page 319 : Le marché de Balogun, c’est une longue rue pleine de beaucoup de gens et de bruit. Je pense que Dieu a rangé une ville entière dans une valise, il a voyagé jusqu’à cette rue, il a ouvert sa valise et toute la ville est sortie d’un seule coup.

 

Page 373 : Il faut deux personnes pour faire une bébé, alors pourquoi y a qu’une seule personne, la femme, qui souffre quand un bébé ne vient pas ? Parce que c’est elle qui a les seins et le ventre pour être enceinte ? Ou pourquoi, alors ? J’ai envie de demander, de hurler, pourquoi les femmes dans le Nigeria, elles souffrent toujours plus que les hommes ?

 

Page 430 : Je pleure pour Papa, qui pense qu’une fille ça ne sert à rien, que c’est juste un déchet bon à jeter, une chose sans voix, sans rêves, sans cerveau.

 

 

 

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Mon avis : Patronne killer – Florian Moussi

Publié le par Fanfan Do

Auto Édition

 

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Quatrième de couverture :

Dans une grande entreprise qui bat de l'aile, Julia Lila, archiviste incompétente, terriblement maladroite, se retrouve propulser au poste stratégique de directrice des opérations. Ses collègues verront cette promotion d'un mauvais œil. Pourtant, les actionnaires seront ravis de leurs choix, et surtout du désastre orchestré. Tous les regards s'intensifieront sur notre héroïne quand ces mêmes actionnaires se retrouveront liquidés les uns après les autres, dans des circonstances énigmatiques... Le suspense d'un polar, l'univers d'un sérial killer, mais surtout une enquête du lecteur qui sera imbibée d'humour et de mystère.

 


Mon avis :
Le livre commence par un avertissement, teinté d'humour : dans une société où l'information circule à flot continu, l'incapacité générale à avoir un esprit critique, à penser par soi-même s'installe. Puis, page 8, l'auteur nous annonce que nous sommes juré-e d'assise. Page 11 nous est offert le Book de l'enquêteur. J'ai tout de suite aimé l'idée d'enquêter, même si je n'ai jamais été capable de trouver l'assassin dans aucun roman.

Puis l'histoire commence. Florian se présente. Il est directeur d'une grande entreprise, ventripotent, alcoolique, ivrogne, pochtron, dans une brume alcoolisée permanente et semble-t-il plutôt obsédé et relou. Il est à l'hôtel, en déplacement. du moins c'est ce qu'il croit…
On découvre les différents actionnaires de l'entreprise Digitalia, d'horribles phallocrates, retors et cyniques à souhait, et le moins qu'on puisse dire c'est que c'est un vrai panier de crabes.

J'ai bien aimé l'échantillon de personnages aux personnalités diverses - machos VS féministes -, parfois caricaturales, quoique… les gros mascus sont réellement des bourrins infects, dans la réalité. D'autres sont bienveillants, ouverts, et même surprenants. Bref, je me suis amusée à les découvrir, comme par exemple Julia Lila la maladroite, la virile Sandrine, Johanna la gauchiste provocatrice, 
Grousset le porc ( et je trouve ça pas gentil du tout pour les porcs), Florian patron magnanime, généreux, écolo et pour la parité, victime de malveillance, Alice qui se transforme en harpie.
On va de surprise en surprise quant aux personnalités et compétences, c'est assez jubilatoire.

Un meurtre a lieu, un actionnaire est retrouvé mort, un prélèvement a été effectué sur sa personne. Il connaissait son assassin. Puis un autre meurtre, et encore un troisième.

Une lecture agréable, cependant j'ai trouvé certains aspects caricaturaux, comme le mépris de classe exacerbé - bien que si on pense à Trump on voit bien que, en réalité ça existe sans aucune retenue et même avec outrance et vulgarité -, ou encore la maladresse extrême de Julia en alter ego de 
Pierre Richard. Et comme il fallait s'y attendre, je n'ai pas trouvé qui était coupable, et même à la fin en sachant qui c'était… je n'ai vraiment pas la fibre d'une enquêtrice.
Ce livre m'a été proposé en service presse par l'auteur. Merci beaucoup. C'était inédit pour moi un roman policier où, en tant que lecteur je doive mener l'enquête.

 

Citations :

Page 76 : En partant, je n’ai jamais ressenti un silence aussi pesant. Comme si mon nouveau titre avait érigé un mur invisible entre moi et ceux que je considérais comme des pilliers.

 

Page 76 : Ces femmes prétendent défendre l’égalité entre les hommes et les femmes, et pourtant, elles discriminent, elles écrasent, tout autant que les injustices qu’elles disent combattre. Décidément, les plus beaux combats dissimulent souvent les pires concepts.

 

Page 110 : Écoute-moi bien chéri, j’ai douze publications Instagram qui démontrent qu’hier soir je chantais de la merde dans un bar karaoké, et ce, pendant toute la soirée. Tu ne m’intimideras pas, tu ne m’inculperas pas, mais surtout, je suis la seule connasse à avoir décroché mon téléphone à – heures du mat quand vous avez cherché à joindre un représentant de Digitalia, après l’alerte de notre homme de ménage au sujet de sa triste découverte.

 

Page 113 : Sandrine déteste l’injustice, ça lui inspire toujours certaines envies pour le moins agressives, comme décapiter ses proies ou leur manger quelques membres. Cela mis à part, elle s’estime être une femme équilibrée.

 

 

 

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Mon avis : Apeirogon – Colum McCann

Publié le par Fanfan Do

Traduit de l’anglais (Irlande) par Clément Baude

 

Éditions 10-18

 

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Quatrième de couverture :

Apeirogon, n.m. : figure géométrique au nombre infini de côtés.
Rami Elhanan est israélien, fils d'un rescapé de la Shoah, ancien soldat de la guerre du Kippour ; Bassam Aramin est palestinien, et n'a connu que la dépossession, la prison et les humiliations.
Tous deux ont perdu une fille. Abir avait dix ans, Smadar, treize ans.
Passés le choc, la douleur, les souvenirs, le deuil, il y a l'envie de sauver des vies.
Eux qui étaient nés pour se haïr décident de raconter leur histoire et de se battre pour la paix.

 


Mon avis :
2016.
Deux pères, Rami l'israélien et Bassam le palestinien, ont tous les deux perdu une fille, victimes innocentes, mortes d'un conflit qui n'en finit pas.
Dès le départ je me suis dit que j'avais là un étrange roman, qui parle avec infiniment de beauté de quelque chose d'abominable, l'occupation des palestiniens par les israéliens et tout ce qui en découle. Et en même temps, j'ai dû m'accrocher pour ne pas me perdre tant la construction est étrange et polymorphe. On a des chapitres totalement disparates, courts, moyen, longs, parfois à peine une ligne ou encore juste une photo, qui nous parlent de deuils, d'ornithologie et de couloirs de migrations, de cailloux, de vie de famille, de conflit Israélo-palestinien, des Croisades, d'enfance, de guerre éternelle, de joies, de hasards, de Sir Francis Richard Burton, de chars, de rêves d'avenir, de checkpoints, de bombardements, d'Histoire, de la bêtise des hommes, de Nagasaki, d'Auschwitz, de Theresienstadt, de mort, de l'intelligence des hommes, de violence, de dangers, d'humiliations, du feu sacré, de balles en caoutchouc, de paix, de tortures, de rêves de paix.............. et tant de choses encore... Mais surtout, l'auteur nous raconte cet autre monde... qui vit un état de guerre permanent.

Bassam et Rami, que tout devrait opposer, vont devenir amis et combattre pour la paix. Tous deux ont vécu la même terrible épreuve, la perte d'un enfant par une mort absurde. L'une est morte d'une balle en caoutchouc, l'autre d'un attentat suicide. Ils souffrent du même manque, du même vide indicible, de la même sensation d'aberration. Leurs filles sont mortes par la bêtise et l'instinct belliqueux des hommes. Pourtant, eux, après un long cheminement, se sont mis à croire que la paix est possible.

Ce livre m'a fait penser à un coffre au trésor dans lequel se trouve la connaissance, une infinie connaissance très éclectique, des sujets multiples, un puits sans fond de savoir, une corne d'abondance sous forme d'écrit. Car j'ai réellement eu le sentiment d'être submergée d'informations passionnantes de tous ordres et de sortir de là un peu plus riche.

Et comme ce roman est scindé en deux parties, à partir du chapitre 500, Rami l'israélien nous parle de lui, de sa vie, de sa douleur, de la terre où il vit et toutes les questions existentielles qui le taraudent depuis son drame personnel. Puis on arrive au chapitre 1001 et juste après le 500 où c'est au tour de Bassam de se raconter. Puis on va parcourir des chapitres à rebours jusqu'au 1. Ce roman m'a fait l'effet d'une mosaïque, à l'image du carrelage chez mes grands-parents, fait d'une multitude de morceaux de carrelage cassé, posés au gré de leurs formes.

C'est le récit d'une occupation d'un peuple par un autre, de l'ignorance de part et d'autre, d'une haine aveugle qui tue des inconnus de tous âges et laisse des familles dans un chagrin irréparable. C'est l'histoire de ces deux pères en deuil à tout jamais qui ont compris que la haine engendre la haine, et qui, pour l'amour de leurs filles disparues, vont aller à l'encontre de ce qu'ils ont toujours cru devoir faire.

Ça met en perspective ce qu'il se passe là-bas en ne prenant pas parti. C'est éclairant pour qui, comme moi, ne connais pas l'histoire de ce coin du monde et malgré la noirceur, il y a la lumière de Rami et Bassam qui veulent que la mort de leurs filles adorées ne soit pas vaine. Un roman impressionnant et magnifique.

"Mon enfant n'était pas une combattante. Elle n'était pas membre du Fatah ou du Hamas. Elle était un rayon de soleil. Elle était le beau temps. Elle m'avait dit un jour qu'elle voulait être ingénieure, plus tard. Vous imaginez le genre de ponts qu'elle aurait pu construire ?"

 

Citations :

Page 18 : L’équipe de Mitterrand supervisa la capture des oiseaux sauvages dans un village du Midi. On graissa la patte des policiers du coin, on organisa la chasse, et les oiseaux furent capturés au lever du jour, dans des filets très fins posés en lisière de forêt. Les ortolans furent mis en cage et emmenés dans un fourgon opaque jusqu’à Latche, la maison de campagne où Mitterrand avait passé ses étés d’enfance. Le sous-chef de la cuisine sortit de la maison et rentra les cages. Les oiseaux furent nourris deux semaines, jusqu’à devenir assez gros pour éclater, puis maintenus par les pattes au-dessus d’une cuve d’armagnac pur, plongés tête la première et noyés vivants.

 

Page 58 : Montrez-moi, alors. Convainquez-moi. Remontez dans le temps. Rendez-moi Smadar. Tout entière. Redonnez-la-moi, toute recousue et à nouveau belle avec ses yeux noirs. C’est tout ce que je veux. C’est trop demander ? J’arrête de geindre, j’arrête de pleurer, j’arrête de me plaindre. Une opération divine, c’est tout ce que je demande.

 

Page 75 : Il parlait à des universitaires, des artistes, des écoliers, des Israéliens, des Palestiniens, des Allemands, des Chinois, à qui voulait l’entendre. Des groupes chrétiens. Des scientifiques suédois. Des délégations de la police sud-africaine. Le pays, leur disait-il, avait été rédigé sur une toile minuscule. Israël pouvait tenir dans le New-Jersey. La Cisjordanie était plus petite que le Delaware. On pouvait faire entrer quatre bandes de Gaza dans Londres. Cent Israël pouvaient être contenus par l’Argentine, et il y aurait encore de la place pour la Pampa. Pris ensemble, Israël et la Palestine mesuraient un cinquième de l’Illinois. C’était infinitésimal, certes, mais quelque chose palpitait au cœur de tout cela, quelque chose de rudimentaire, d’original, de nucléaire : il aimait ce mot, nucléaire. Les atomes de son histoire se pressaient les uns contre les autres.

 

Page 179 : Pour lui, tout tournait encore autour de l’occupation. Elle était un ennemi commun. Elle était en train de détruire les deux camps. Il ne haïssait pas les juifs, disait-il, il ne haïssait pas Israël. Ce qu’il haïssait, c’était le fait d’être occupé, l’humiliation que cela représentait, l’étouffement, la dégradation quotidienne, l’avilissement.

 

Page 182 : Il fut très vite frappé de voir que les gens avaient peur de l’ennemi parce qu’ils étaient terrifiés à l’idée que leur vie se dilue, qu’ils ne se perdent eux-mêmes dans la jungle de la connaissance mutuelle.

 

Page 307 : La vie était belle. Nous étions heureux, complaisants. Pour être honnête, ça me convenait.

Et tout ça a continué, de mois en mois, d’année en année, jusqu’au 4 septembre 1997, à quelques jours de Yom Kippour, quand cette incroyable bulle qui était la nôtre a explosé en mille morceaux. Ç’a été le début d’une longue nuit noire et froide, qui est toujours longue et noire et froide, et sera toujours longue et noire et froide, jusqu’à la fin, quand elle sera encore noire et froide.

 

Page 326 : J’avais eu la polio, mais je courais quand même jusqu’à l’école en évitant les jeeps. C’était comme une discipline olympique. Des enfants que je connaissais ont été frappés et tués. Ça se passait vraiment comme ça, je n’exagère pas, tout le monde connaissait au moins un enfant tué, et la plupart d’entre nous plusieurs. Vous vous y habituez tellement, parfois vous trouvez ça normal.

 

Page 330 : Je savais désormais que cet holocauste était vrai — qu’il s’était vraiment produit. Et j’ai commencé à me dire, d’abord à contrecœur, qu’une part fondamentale de la mentalité israélienne devait en découler. J’ai donc décidé de chercher à comprendre qui étaient véritablement ces gens, comment ils avaient souffert, et pourquoi en 1948 ils avaient retourné leur oppression contre nous, inlassablement, volé nos maisons, pris nos terres, nous avaient donné notre Nakba, notre catastrophe. Nous, Palestiniens, sommes devenus victimes des victimes.

 

Page 530 : Rami avait appris depuis longtemps à accepter la confusion. Israël carburait au chaos. C’était un pays édifié sur des plaques tectoniques mouvantes. Les choses étaient constamment en collision. Tous les chemins menaient aux extrêmes, à la prochaine rupture, mais la vie atteignait le comble de l’intensité dans les moments de danger. Voilà pourquoi les gens roulaient si vite et si près les uns des autres.

 

Page 591 : Bassam déploya la couverture sur ses épaules. Voilà comment fonctionnait l’occupation : vous attendiez. Et vous attendiez. Et ensuite vous attendiez pour combattre l’attente. Bassam savait qu’il valait toujours mieux faire comme si ça n’était pas un problème. Vous attendez debout, vous attendez assis, vous attendez adossé au mur. Vous attendez qu’un autre soldat arrive. Vous attendez qu’il s’en aille. Vous faites de l’attente un art.

 

 

 

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Mon avis : Le dieu des bois – Liz Moore

Publié le par Fanfan Do

Traduit de l’anglais ( États-Unis ) par Alice Delarbre

 

Éditions Buchet Chastel

 

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Quatrième de couverture :

Si vous vous perdez, asseyez-vous et criez !

 

Au camp Emerson, niché au cœur des Adirondacks, c’est l’une des règles d’or. Établie par la puissante famille Van Laar, qui habite les lieux, cette colonie de vacances pour adolescents a pour vocation de leur apprendre à survivre dans les bois, en toute sécurité. Été 1975, une jeune fille manque à l’appel : Barbara Van Laar, la seule héritière des propriétaires. Au milieu des arbres, aucun cri ne perce le silence, mais les interrogations fusent : la monitrice, les autres campeuses, le personnel et, bien sûr, la famille. Cette disparition ravive un drame ancien : quinze ans plus tôt, le fils des Van Laar s’est lui aussi évanoui dans la nature après une sortie en forêt avec son grand-père. Liz Moore promène son lecteur entre passé et présent avec une habileté saisissante. De découvertes en fausses pistes, elle nous tient en haleine sans jamais laisser retomber la tension dramatique, nous guidant à travers ces mystères aussi profonds que les bois.

 


 

Mon avis :
Été 1975.
Ambiance, ambiance ! On est immédiatement dedans, au camp Emerson niché au coeur des Adirondacks, dont le seul nom m'évoque le dépaysement total des profondes forêts pleines de dangers des États-Unis, où j'imagine volontiers des grizzlys errants ou des hommes des bois crasseux et édentés, embusqués en quête d'une proie, humaine de préférence. Ce camp, qui appartient à la famille van Laar, se trouve en contrebas de leur luxueuse propriété, qui elle est nichée tout en haut, au point culminant.
L'histoire commence sur la disparition de Barbara. Elle n'est pas dans son lit au réveil, nulle part ailleurs non plus. Barbara est fille des propriétaires du camp. Elle a sympathisé avec Tracy, grande bringue discrète et complexée par sa grande taille. On apprend rapidement que Bear, le frère aîné de Barbara a disparu mystérieusement quinze ans plus tôt dans ces bois alors qu'il avait neuf ans.

Chaque chapitre porte un prénom et une date et ainsi nous offre les multiples points de vue des protagonistes, ainsi que des allers-retours dans le temps et les lieux qui éclairent sur les différentes personnalités et les liens qui ont pu se créer, mais aussi leur histoire passée. Ces points de vue sont majoritairement féminins. On voyage ainsi des années 1950 aux années 1970.

Les deux disparitions à quatorze ans d'intervalle se font écho. On assiste aux recherches, aux investigations policières, aux accusations, au mépris de classe et dans les deux cas on se dit qu'il ne vaut mieux pas être un individu lambda. Sans une situation brillante et un compte en banque bien garni, on a rapidement une tête de coupable.

Ce roman chorale nous immerge dans cette région de forêts, au cœur de deux enquêtes éprouvantes, dans le fief d'une famille où il ne fait pas bon être un col bleu pas plus qu'une femme, qu'on soit une policière, une monitrice de camps, ou même une grande bourgeoise. Car hormis l'angoisse des disparitions d'enfants, j'ai été très éprouvée par la situation d'Alice, la mère de Bear et Barbara qui, depuis les années 50, est l'insipide et inculte épouse de Peter, infantilisée, traitée avec autoritarisme et mépris par son mari, et cela aux yeux de tous. Elle-même a le sentiment d'être stupide et puérile. La condition de certaines femmes au foyer de la bourgeoisie de l'époque, mais quel enfer ! La domination masculine à plein régime !

Un tueur en cavale, une ombre qui rode dans les bois, deux disparitions étranges... Une double enquête captivante, dans un cadre envoûtant, au sein d'une famille infecte de fêtards totalement imbue de son statut social, entourée d'alcooliques mondains, des personnages bien campés aux personnalités diverses et intéressantes, voire attachantes pour certains, font de ce roman un véritable page turner, jusqu'au dénouement qui réserve des surprises.

Merci beaucoup aux Éditions 
Buchet Chastel pour l'envoi de ce livre.

 

Citations :

Page 27 : Les routes bitumées furent remplacées par des chemins de gravier puis de terre. Des habitations délabrées surgissaient régulièrement dans le paysage, leurs pelouses étaient transformées en cimetières à voitures rongées par la rouille. Il était inquiétant, ce contraste entre la beauté de la nature et la décadence due à l’homme.

 

Page 64 : Si quiconque avait pris la peine de lui demander, à l’époque, ce qu’elle désirait, elle aurait répondu : écouter de la musique, Led Zeppelin et Grateful Dead principalement, mais aussi Procol Harum, Joan Baez et Joni Mitchell ; être témoin, un jour, de l’élection de George McGovern (maintenant que Bobby Kennedy était mort) ; avoir un métier qui changerait les choses ; rencontrer un bon gars qui la respecterait ; visiter son pays et le reste du monde. Sauf que personne ne lui posait la question. Alors elle gardait ses souhaits pour elle, et son journal, les convoquait chaque fois qu’elle soufflait ses bougies d’anniversaire, qu’elle croisait un puits ou apercevait une étoile filante, lui offrant une occasion solennelle de les transmettre à l’univers.

 

Page 112 : Ils avaient néanmoins un point d’accord invariable, et c’était la valeur de leur fils, auquel Alice avait porté un amour fort et immédiat. Peter, elle le savait, partageait cet amour, même si le sien ressemblait parfois à un investissement, donné à la condition qu’il lui rapporte quelque chose sur le long terme.

 

 

 

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Mon avis : Il faut qu’on parle de Kevin – Lionel Shriver

Publié le par Fanfan Do

Traduit de l’américain par Françoise Cartano

 

Éditions J’ai lu

 

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Quatrième de couverture :

Avec une effrayante lucidité, Lionel Shriver dresse le portrait inoubliable d’une mère confrontée à la monstruosité de son fils. Un sujet d’actualité, doublé d’une vision au vitriol de l’american dream. Un roman coup de poing, violent, complexe, qui s’attaque au dernier des tabous.

À la veille de ses seize ans, Kevin Khatchadourian a tué sept de ses camarades de lycée, un employé de la cafétéria et un professeur. Dans des lettres adressées au père dont elle est séparée, Eva, sa mère, retrace l’itinéraire meurtrier de Kevin.

 


 

Mon avis :
Eva écrit à Franklin dont elle est séparée, dans un besoin de parler de sa journée, comme le font les couples qui se retrouvent le soir après le travail. Elle semble être quelqu'un de très étrange, voire fantasque, atypique, qui se plaît à ne ressembler à personne, quelqu'un qui s'ingénie à ce que sa vie soit laborieuse et un peu moche, car le beau ne lui sied pas. D'ailleurs, parce qu'elle porte un nom de famille rare, Khatchadourian, il lui est impossible de passer inaperçue. On comprend peu à peu que Kevin, son fils, qu'elle a eu avec Franklin, à commis un acte monstrueux. Il semble que sa vie miteuse soit un châtiment qu'elle s'inflige pour se punir d'avoir enfanté Kevin. Car elle se demande, elle demande à Franklin "Qu'est-ce qui nous a pris ? Nous étions si heureux ! Pourquoi diable avons-nous fait tapis de tout ce que nous possédions pour nous lancer dans le pari fou d'avoir un enfant ?"
En voilà une question qui m'intéresse !!! Faire des enfants n'est-il pas l'acte le plus énorme, le plus incroyable, le plus fou, le plus égoïste, qu'on puisse décider dans une vie ? Et surtout, on n'imagine absolument pas à quel point ça chamboule rigoureusement tout !

J'ai adoré tous les arguments en faveur où contre l'idée d'avoir des enfants. L'écriture est magnifique et les réflexions profondes. Tout est pensé, décortiqué, analysé et j'ai été impressionnée car ça m'a fait voyager dans mes souvenirs, mes propres interrogations face à une éventuelle maternité à l'époque où je me demandais si je devais ou non me reproduire, si je le voulais vraiment, si la vie n'était pas, au fond, un cadeau empoisonné.

Entre ses souvenirs elle parle à Franklin de ses visites à la prison où elle va voir Kevin, celui par qui le malheur est arrivé. Kevin, cruel, méchant, qui fait tout pour la blesser. Elle raconte Kevin depuis sa genèse, et vraiment cet enfant a quelque chose de diabolique. J'ai eu l'impression qu'il était question de L'antéchrist, un petit tyran démoniaque qui a le pouvoir de détruire toute joie, et ça m'aurait fait passer l'envie d'avoir des enfants si je n'en avais pas déjà. C'est terrifiant. L'existence même de Kevin est comme un mal poisseux qui s'insinue dans les moindres recoins, qui pollue tout, corrompt jusqu'à la plus petite parcelle de joie de vivre. À Franklin son mari, ce père plongé dans l'angélisme, aveuglé par son amour irrationnel pour ce fils dénaturé qu'il voit comme une petite merveille, elle raconte point par point ce qu'il est en réalité depuis toujours : un monstre de froideur et de perversité.

Eva décortique tout de leur vie passée, de l'enfant désiré par Franklin, à la maison de rêve qui n'était que son rêve à lui, jusqu'à ses beaux-parents tellement conformistes... elle enveloppe son amertume dans une ironie amère qui sans doute l'aide à supporter le naufrage de cette vie mais aussi une bonne dose de cynisme parfois. C'est que, elle semble porter seule sur ses épaules ce que Kevin a fait. Alors je n'ai cessé de me demander, et le père dans tout ça, où est-il et que fait-il ???

Beaucoup de choses m'ont parlé dans cette histoire, du désir ou non d'enfant, du choix du nom de famille qui est quasiment toujours celui du père, de la peur que les femmes ont des hommes depuis l'enfance car trop souvent conquérants et agressifs. Cependant, l'absence d'attachement d'Eva pour son enfant m'est totalement inconnu, et j'ai trouvé la façon d'en parler très intéressante bien que terrifiante. Ça reste un mystère pour moi. Par contre, la mère éternelle coupable, eh oui ! C'est presque toujours la faute des mères. C'est ainsi que le monde veut que ce soit. Les injonctions pèsent tellement lourd qu'il faut bien que les femmes les endossent, elles qui sont si fortes ! Pourtant, tous les enfants de mère trop peu maternelle ne deviennent pas des tueurs fous !
J'ai vu dans cette histoire un gros règlement de compte...
Contre cette Amérique, hypocrite à de nombreux points de vue, aveugle à ses problèmes de meurtres de masse, son arrogance et son attachement à la libre circulation des armes à feu.
Contre les apparences chez une certaine bourgeoisie dont la réussite sociale doit s'afficher avec ostentation.
Contre l'image idyllique de la famille américaine.
Contre les diktats imposés aux femmes qui ne devraient, parait-il, s'épanouir que dans la maternité.
Mais qu'est-ce qui fait tenir cette mère, cette femme qui a tout perdu ? Tout, dès le moment où elle a été enceinte !

Alors que sont énumérés, tout au long de l'histoire, les nombreux meurtres de masses perpétrés par des adolescents aux États-Unis, cela semble d'autant plus aberrant l'intransigeance avec laquelle les américains s'accrochent à leur sacro-saint deuxième amendement.
Ce roman écrit en 2003 a des accents prophétiques, lorsque l'autrice fait dire à Eva [...] tu devrais voir les États-Unis sombrer, [...] être défaits par un agresseur ou devenir une chose mauvaise par corruption de l'intérieur [...].

Un livre qui se dévore. Malgré la dureté, on est happé et l'idée qui m'est venue c'est : Toi qui entre ici abandonne toute espérance. Dès les premières lignes on est pris dans la toile...
La question de l'inné et de l'acquis m'a taraudée tout le long de cette lecture concernant la personnalité retorse de Kevin.
Un roman qui prend à la gorge du début à la fin. Une histoire qui avait plutôt bien commencé : un homme, une femme, ils s'aiment. Point. Hélas, ils se marièrent, eurent un enfant et ne furent plus du tout heureux.

 

Citations :

Page 26 : Notre fils. Qui n’est pas une accumulation de menues anecdotes, mais une longue histoire. Et, bien que la tendance naturelle des conteurs soit de commencer au commencement, je résisterai à ce penchant. Il faut que je remonte plus loin en arrière. Parce que bien des histoires sont écrites avant même de commencer.

 

Page 33 : L’un de nous endossait toujours le rôle du rabat-joie, et j’avais douché tes envies de descendance lors de notre précédente séance : un enfant c’est bruyant, salissant, contraignant et ingrat.

 

Page 46 : Seul un pays qui se sent invulnérable peut s’offrir le désordre politique comme divertissement.

 

Page 97 : — Au nom de la tradition, dans les années soixante-dix, les femmes n’avaient pas toujours accès à la propriété dans certains États. Traditionnellement, au Moyen-Orient, nous nous baladons dans des grands sacs noirs, et traditionnellement, en Afrique, on nous coupe le clitoris comme un bout de cartilage... »

Tu m’as enfourné un bout de pain dans la bouche. « Assez pour les discours, chérie. Nous ne parlons pas de l’excision mais du nom de notre bébé.

Les hommes ont toujours pu transmettre leur nom à leurs enfants, tout en ne prenant aucune part au travail. »

 

Page 227 : « Voyez-vous, ai-je articulé, quand il a franchi le cap des onze ou douze ans, c’était déjà trop tard. La règle bannissant les pistolets, les codes sur l’ordinateur, et le reste. Les enfants vivent dans le même monde que nous. Se raconter qu’on peut les en protéger est non seulement naïf, mais la marque d’une certaine vanité. Nous voulons pouvoir nous féliciter d’être de bons parents, de ne pas ménager nos efforts. Si c’était à refaire, je laisserais Kevin jouer avec tout ce qu’il veut ; pour ce qu’il avait comme centres d’intérêts. Et je balancerais les règles concernant la télé et les vidéos déconseillées aux jeunes enfants. Elles ne servent qu’à nous faire passer pour des imbéciles. En soulignant notre impuissance, et en suscitant leur mépris. »

 

Page 293 : Je redoutais, tout au fond, de détester ma vie, de détester être une mère, et même, par moments, de détester être ta femme, pour ce que tu m’avais fait : transformer mes journées en succession sans fin de merde et de pisse et de biscuits que Kevin n’aimait même pas.

 

Page 426 : Les américains sont gros, ils parlent mal, ils sont ignorants. Ils sont aussi exigeants, autoritaires et gâtés. Ils se croient vertueux et moralement supérieurs à cause de leur précieuse démocratie, ils sont méprisants à l’égard des autres nationalités parce qu’ils pensent avoir toujours raison – et peu importe que la moitié de la population ne vote pas.

 

 

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Mon avis : Tous les bateaux – Otto de Kat

Publié le par Fanfan Do

Traduit du néerlandais par Isabelle Rosselin

 

Éditions Le serpent à plumes

 

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Quatrième de couverture :

1935. Le jeune Rob, étriqué dans sa vie bourgeoise aux Pays-Bas, rêve d'aventure. Il quitte tout. En Afrique du Sud, il travaille dans une mine d'or, puis se bat dans les Indes néerlandaises, où il est capturé et interné par les japonais. Il y fait la connaissance de Guus, prisonnier comme lui.
Ensemble ils traversent des années d'enfer et de travaux forcés, armés de leur seule amitié pour survivre. Ballottés à travers l'Asie au gré de leurs geôliers, ils sont sur un bateau gagnant Nagasaki lorsqu'une torpille américaine les pulvérise.
La disparition de Guus occupe désormais toutes les pensées de Rob.
Otto de Kat, né en 1946, signe ici son troisième roman. Sa langue pointilliste, en demi-teintes et touches subtiles, brosse le magnifique portrait d'une âme tourmentée, vue à travers le prisme d'une amitié essentielle. Une amitié qui transcende la mort.

 


Mon avis :
1935. Rob est parti, dans l'air froid et brumeux de janvier, en bateau, à bord du Cape Town, vers l'Afrique du Sud. Il a quitté Rotterdam, sa famille, ses amis, pour se libérer. Mais de quoi ? du train-train quotidien. Lui, se rêve aventurier. C'est la raison pour laquelle il a déchiré les lettres de recommandation que son père lui avait faites. Il part, sans filet.

Arrivé à Johannesburg, il rencontre Yoshua, un jeune africain qui va l'accompagner au fond de la mine et ne va plus le quitter. Pour nous aussi le dépaysement est complet, là, dans cette Afrique, berceau de l'humanité. Avoir quitté le confort familial pour vivre au bout du monde dans la frugalité, sans attaches, indépendant, c'est son oxygène. Il se sent enfin exister, loin du carcan familial et du poids des conventions.

Au deuxième chapitre on fait un bond en avant vers 1943 et la Thaïlande. Les japonais ont gagné la guerre, Rob est prisonnier dans un camp de travail, il a rencontré Guus, son ami pour toujours. À deux on se sent plus fort. Car perdre sa dignité quand on perd sa liberté, qu'on crève de faim et qu'on ploie sous les coups de l'ennemi, il en faut de la force pour supporter ça.

Étrange tour du monde auquel 
Otto de Kat nous convie, fait d'aventures et de douleurs.
Mineur à Johannesburg ~~> prisonnier à Java ~~> la rivière Kwaï en Thaïlande ~~> Kyushu au Japon ~~> Nagasaki et la bombe "Fat Man" le 9 août 1945 ~~> Manille ~~> Batavia ~~> Singapour ~~> Suez ~~> Durban... Partout suintent la haine et la violence.

C'est l'étrange périple d'une âme en peine auquel j'ai assisté. En partie tragique et cependant d'une certaine beauté, peut-être celle de l'exotisme et d'une époque révolue pourtant pas si éloignée. Les pays lointains qui faisaient rêver quand le monde était encore immense. Rob, ce fils qui fuit loin de son père et de ce qu'il représente, va-t-il se trouver, découvrir sa part d'ombre et peut-être comprendre !? Car par moments, ses souvenirs l'envahissent et c'est à sa mère qu'il pense, cette mère tant aimée et pourtant quittée, mais aussi parfois à ce père rejeté, et puis Guus, l'ami si cher, omniprésent. Rob, vers quoi fuit-il ? "Tout ce qu'il possédait le contrariait et était invisible."

C'est une histoire étrange, mais une écriture éthérée, magnifique, souvent poétique, très imagée "Ils filaient sur l'eau, un mile marin après l'autre, en décrivant de grands arcs. La terre tremblait sous le soleil et, même sur l'eau et en plein vent, la chaleur se sentait. Il ne pensait plus avec son cerveau, il était poreux, il était de la peau. le vagabond amoureux qu'il avait un jour voulu être, il l'était maintenant." Ça m'a fait rêver et voyager au bout du monde. En 155 pages ce roman raconte des années de vie, de pays en pays et de bateau en bateau, une fuite en avant, une vie tumultueuse et aventureuse, un absolu dépaysement et une insondable solitude. Cependant, les nombreux allers-retours dans le temps, un petit côté quasi-onirique et de très nombreuses digressions m'ont parfois fait trouver le temps long.

 

Citations :

Page 11 : La première fois qu’il était descendu, il avait été abasourdi, mais il n’avait pas eu peur. Son incrédulité lorsque l’ascenseur avait continué de descendre, une éternité. C’était tout simplement impossible, on ne pouvait pas creuser aussi profond, ce n’était pas de ce monde. L’obscurité totale, d’avant la création. Sa bouche était devenue sèche, il s’était mis à transpirer. C’était une naissance à l’envers, entrer vivant dans une tombe. La lumière électrique qu’il venait de quitter le perturba encore plus. Lentement, à moitié aveuglé, il suivit son équipe, à travers des galeries, puis dans d’autres et, à l’angle, tournait dans d’autres galeries encore. Jusque dans les fissures de la mine, escaladant, rampant ? Jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de lumière, en dehors de celle de sa propre lampe.

 

Page 23 : Le pire, c’était peut-être encore les moussons. Des pluies fatales qui leur rouaient les côtes. Dormir sur une couche d’eau, se lever dans un lit de boue. L’humidité était de la famille proche de la maladie, les marais le géniteur de la malaria.

 

Page 34 : L’aveuglement total en tout cas, une lumière blanche ondulante, un laboratoire en plein air. En quelques secondes, le paysage fut pulvérisé. L’explosion ricocha sur l’eau de la baie et dans le chantier tout ce qui était en bois fut projeté par terre. Il fut quant à lui propulsé à plat contre la paroi de son bateau et entendit le profond murmure d’une tempête hors de ce monde. Ce fut pendant le court silence qui suivit qu’il regarda dehors. Loin au-dessus des collines de la ville, une colonne noire montait, un lent mirage.

 

Page 60 : Depuis des mois, il savait déjà qu’il n’allait pas passer l’examen devant clore ses études secondaires, c’était inutile pour la vie qu’il avait en vue. Il allait voyager, vagabonder, quitter les bonnes manières et les traditions. La liberté, troquer la certitude contre l’incertitude, sur une moto, dans un bateau, partir.

 

 

 

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Mon avis : La promesse de l’aube – Romain Gary

Publié le par Fanfan Do

Éditions Folio

 

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Résumé :

À l'aube de la vie, le narrateur se fait une promesse : ces années qui l'attendent, il les déposera aux pieds de sa mère pour réparer toutes les souffrances qu'elle a endurées. Il tâchera de combler tous ses désirs et de compenser par la gloire les humiliations que cette Russe immigrée, seule et sans un sou, a dû subir pour pouvoir déposer avec fierté, tous les jours, le bifteck du déjeuner dans l'assiette de son fils unique et adoré, ne se réservant que le gras de la cuisson. Avec admiration, humour et lucidité, ce fils fait le récit de leur parcours de la Pologne à la France.

 


Mon avis :
La mère de 
Romain Gary était de ces mères un peu envahissantes qui mettent mal à l'aise en public. Elle était fantasque, exubérante, menteuse, un peu manipulatrice, possessive, émotive, excessive, très ambitieuse et rien n'était trop beau ou impossible pour son fils.
C'est en réalité qu'elle croyait tellement en lui qu'elle le complimentait n'importe où, haut et fort, en public. Elle rêvait pour lui de tout ce qu'elle n'avait pas eu et elle lui provoqua des remords de n'être pas un futur prodige du violon, de n'avoir pas ce talent. Elle l'imaginait tellement fort en Menuhin, puis plus tard en Nijinsky, puis D'Anunzio, 
Victor Hugo... forcément admiré car admirable car talentueux. L'amour mère-fils transpire à chaque page. Elle voulait tout pour lui, il voulait tout réussir pour lui offrir la réalisation de ses rêves.

L'humour qui affleure constamment, l'ironie et l'autodérision, la beauté de l'écriture, tout cela m'a touchée, mais cette mère un peu trop... tout. Cette mère qui a certes tracé un chemin pour son fils, et quel chemin ! Mais que j'ai trouvé excessive en tout. Elle a fait de son fils son univers, ne lui laissant pas vraiment le choix de sa destinée, subvenant tellement à tout qu'aucune femme après elle ne pouvait rivaliser ni même faire de lui un homme heureux en amour. Cette mère c'était Dieu, le cosmos, la galaxie. Un dieu vengeur parfois "La prochaine fois [...] qu'on insulte ta mère [...] je veux qu'on te ramène à la maison en sang [...] Même s'il ne te reste pas un os intact, tu m'entends ? [...] Une gifle formidable s'abattit sur moi et puis une autre, et une autre encore."


Romain Gary pratiquait l'humour, beaucoup, et la dérision aussi, même pour relater les moments tragiques, comme un pansement sur les maux de la vie. Il considérait que L'humour est une affirmation de la dignité, une déclaration de la supériorité de l'homme face à ce qui lui arrive.
Il y a cependant quelques points de vue qui m'ont dérangée dans le mode de fonctionnement de cette époque. La domination des hommes sur les femmes notamment, car sa mère lui disait qu'il aurait toutes les femmes à ses pieds. Mais c'est surtout un court passage où 
Romain Gary nous parle de son non-désir pour sa mère, qu'il explique et justifie, et s'en excuse presque. Mais sans doute est-ce lié au théories fumeuses des psychanalystes de l'époque ce besoin de se justifier là où il ne devrait pas y avoir l'ombre d'un doute. Cependant, son opinion sur l'inceste est totalement indigeste et j'ai vraiment bloqué dessus. Peut-être acceptable en son temps mais pas du tout aujourd'hui et heureusement ! Eh oui, dans ce livre autobiographique, c'est toute une époque qui est décrite avec brio, une page d'histoire en réalité.

C'est impressionnant cette vie si remplie, tellement incroyable, où cet homme, petit immigré russe, sans père et pauvre, a réalisé presque tous les rêves de grandeur que sa mère avait pour lui, parce que selon lui, il le lui devait. Il était piégé par l'énormité "de son amour envahissant, de l'accablant poids de sa tendresse." Ce récit nous montre à quel point parfois, même une fois adulte, même une fois vieux, à l'intérieur de nous il reste un petit enfant qui a tant besoin de sa maman. Une maman qui dirait "Oui, mon chéri, oui. Maman t'aime toujours comme personne d'autre n'a jamais su t'aimer."

Il y a dans ce livre des moments épiques, d'une grande beauté dans la façon dont c'est raconté, particulièrement à propos du comportement de quelques soldats pendant la guerre. Et d'autres moments teintés d'humour quand il est question de l'osmose qui unit, par delà la distance, 
Romain Gary et sa mère. Et puis des moments très drôles tout simplement, car il semble bien que Romain Gary était très adepte du second degré et de l'autodérision et pétri d'humilité.
C'est l'incroyable histoire d'un homme qui a eu mille vies, construites brique après brique par les rêves d'excellence en tout que sa mère avait pour lui, "sa croyance au merveilleux" qui le portait partout, tout le temps. Mais plus que tout, il était un bon fils. Et elle, au delà de ses excès et ses débordement, elle était LA MAMAN ! Celle qui porte, qui trace le chemin.

 

Citations :

Page 25 : Ses propres ambitions artistiques ne s’étaient jamais accomplies et elle comptait sur moi pour les réaliser. J’étais, pour ma part, décidé à faire tout ce qui était en mon pouvoir pour qu’elle devînt, par mon truchement, une artiste célèbre et acclamée et, après avoir longuement hésité entre la peinture, la scène, le chant et la danse, je devais un jour opter pour la littérature, qui me paraissait le dernier refuge, sur cette terre, de tous ceux qui ne savent pas où se fourrer.

 

Page 36 : Ce fut seulement aux abords de la quarantaine que je commençai à comprendre. Il n’est pas bon d’être tellement aimé, si jeune, si tôt. Ça vous donne de mauvaises habitudes. On croit que c’est arrivé. On croit que ça existe ailleurs, que ça peut se retrouver. On compte là-dessus. On regarde, on espère, on attend. Avec l’amour maternel, la vie vous fait à l’aube un promesse qu’elle ne tient jamais.

 

Page 123 : Il n’était pas question pour nous de demeurer à Wilno, où les meilleures clientes de ma mère, celles qui la cajolaient et la suppliaient, jadis, pour être servies les premières, levaient à présent le nez et détournaient la tête lorsqu’elles la rencontraient dans la rue, attitude d’autant plus commode et explicable de leur part que, souvent, elles nous devaient de l’argent : cela leur permettait, en somme, de faire d’une pierre deux coups.

Je ne me souviens plus des noms de ces nobles créatures, mais j’espère fermement qu’elles sont toujours en vie, qu’elles n’ont pas eu le temps de mettre leur viande à l’abri et que le régime communiste est venu leur apprendre un peu d’humanité.

 

Page 129 : Il serait temps, d’ailleurs, de dire la vérité sur l’affaire Faust. Tout le monde a menti effrontément là-dessus. Goethe plus que les autres, avec le plus de génie, pour camoufler l’affaire et cacher la dure réalité. Là encore, je ne devrais sans doute pas le dire, car s’il y a une chose que je n’aime pas faire, c’est bien enlever leur espoir aux hommes. Mais enfin, la véritable tragédie de Faust, ce n’est pas qu’il ait vendu son âme au diable. La véritable tragédie, c’est qu’il n’y a pas de diable pour vous acheter votre âme.

 

Page 201 : Je ne me sens pas coupable. Mais si tous mes livres sont pleins d’appels à la dignité, à la justice, si l’on y parle tellement et si haut de l’honneur d’être un homme, c’est peut-être parce que j’ai vécu, jusqu’à l’âge de vingt-deux ans, du travail d’une vieille femme malade et surmenée. Je lui en veux beaucoup.

 

Page 225 : Je lui donnai quelques gifles bien senties — senties par moi, je veux dire : j’ai toujours eu la plus grande difficulté à battre les femmes, dans ma vie. Je dois manquer de virilité.

 

Page 236 : Je fus incorporé à Salon-de-Provence le 4 novembre 1938. J’avais pris place dans le train des conscrits et une foule de parents et amis accompagnaient les jeunes gens à la gare, mais seule ma mère était armée d’un drapeau tricolore qu’elle ne cessait d’agiter, en criant parfois « Vive la France », ce qui me valait des regards hostiles ou goguenards. La « classe » qui était ainsi incorporée brillait par son manque d’enthousiasme et une profonde conviction, que les évènements de 40 devaient justifier pleinement, qu’on la forçait à prendre part à un « jeu de cons ».

 

Page 269 : Cette inaptitude atavique à désespérer, qui est en moi comme une infirmité contre laquelle je ne puis rien, finissait par prendre l’apparence de quelque heureuse et congénitale imbécilité, comparable un peu à celle qui avait jadis poussé les reptiles sans poumons à ramper hors de l’Océan original et les avait mené non seulement à respirer, mais encore à devenir un jour ce premier soupçon d’humanité que nous voyons aujourd’hui patauger autour de nous. J’étais bête et je le suis demeuré — bête à tuer, bête à vivre, bête à espérer, bête à triompher.

 

Page 313 : Curieux comme l’enfant peut survivre dans l’adulte.

 

Page 343 : Je croyais fermement qu’on pouvait, en littérature comme dans la vie, plier le monde à son inspiration et le restituer à sa vocation véritable, qui est celle d’un ouvrage bien fait et bien pensé. Je croyais à la beauté et donc à la justice.

 

Page 353 : Je n’ai jamais imaginé qu’on pût être à ce point hanté par une voix, par un cou, par des épaules, par des mains. Ce que je veux dire, c’est qu’elle avait des yeux où il faisait si bon vivre que je n’ai jamais su où aller depuis.

 

 

 

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Mon avis : La mère d’Eva – Silvia Ferreri

Publié le par Fanfan Do

Traduit de l’italien par Chantal Moiroud

 

Éditions Hervé Chopin

 

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Quatrième de couverture :

« Je suis là Eva, je suis à côté de toi. Je suis assise dans le couloir froid à côté du bloc opératoire où tu es étendue, nue, pour la dernière fois fille, enfant, femme.

Tu ne m’entends pas et tu ne me vois pas mais je suis là. Je t’ai amenée au bout du monde pour te faire démembrer comme un agneau sacrificiel et je vais rester là jusqu’à l’accomplissement de ce sacrifice extrême. Jusqu’à ce que tu ne sois plus toi et qu’il y ait à ta place un être nouveau. »

 

Une mère parle à sa fille entre les murs d'une clinique serbe. Eva vient juste d'avoir dix-huit ans et elle attend ce moment depuis qu'elle est née. Elle veut changer de sexe en se soumettant à l'intervention qui fera d'elle ce qu'elle s'est toujours sentie : un homme.
En un dialogue sans réponses, suspendu entre l'imaginaire et le réel, la mère d'Eva raconte leur vie jusqu'à ce moment. Elle refait le chemin comme si elle s'aventurait sur une terre étrangère, en quête d'une erreur de sa part qui aurait tout précipité. Sa voix est concrète, touchante ; elle parle sans fard d'un combat sans vainqueur ni vaincu, où la défaite n'existe pas, où la forme la plus pure de l'amour doit lutter pour comprendre, pour accepter.

 

 

Mon avis :
Dès les premières lignes c'est beau et douloureux. On sent qu'il va se produire quelque chose d'irreversible dans une totale acceptation car c'est l'amour qui domine. L'amour d'une mère pour sa fille qui va devenir son fils. Eva est à l'hôpital. Quand elle se réveillera elle sera autre. C'est l'histoire d'une mue que 
la mère d'Eva raconte, le long chemin qui part d'Eva, jusqu'à Alessandro. Elle dit le déchirement qui l'étreint à cet instant précis où son enfant est sur le point de se faire "démembrer" pour laisser la place à un être nouveau. Puis elle revient sur le début de cette vie...

Cette mère dont l'amour incommensurable pour son enfant lui permet de laisser faire ce qui lui semble être une destruction de celle qu'elle avait construit patiemment. Dans son monologue intérieur, c'est à Eva qu'elle s'adresse, sa fille bientôt autre. Elle raconte son arrivée à elle au monde et la déception de son père qui espérait un garçon, ses études, sa rencontre avec l'homme qui deviendra le père de sa fille bientôt fils, elle raconte tout de ses déceptions, de ses blessures, de ses passions, elle le fait avec une infinie poésie et c'est d'une beauté apnéique. J'ai eu l'impression de retenir ma respiration pour ne pas interférer avec la délicatesse lumineuse de ce texte qui est un hymne à l'amour maternel absolu, désintéressé, inconditionnel.

Comme toutes les mères elle s'était projetée dans le futur de sa fille "Et je regardais toute la vie énorme, immense, devant toi. Pleine de possibilités infinies, comme la mer ouverte où tu avais appris à respirer." Ou, lorsque passant devant un lycée elle avait regardé les enfants sortir de l'école, "Je me suis arrêtée pour observer, pour comprendre comment tu allais changer, qui tu deviendrais. Je t'imagine comme l'une d'entre eux, pas la plus belle, mais pas laide non plus." Mais parfois la vie devient un tsunami. Avoir un enfant c'est commencer à avoir peur.
Avant "l'acceptation" il y a eu un parcours du combattant qui a duré des années, un sentiment de naufrage, d'une punition divine, tellement d'incompréhension, à se demander pourquoi nous, des abysses de terreur face à ce qu'on ne peut pas envisager.

La nature commet parfois des impairs en faisant naître des enfants dans un corps qui ne correspond pas à leur être intérieur et le plus beau cadeau qu'on puisse leur faire c'est de les accepter tels qu'ils sont et les accompagner, main dans la main. Et nous les mères qui les avons portés, devrions continuer de les porter chaque fois qu'ils en ont le besoin impérieux.
Ce récit est magnifiquement raconté et ne baigne absolument pas dans l'angélisme bien que l'acceptation soit là. Il s'agit bien plus de résignation, la douleur et le chagrin sont omniprésents, mais l'amour de cette mère déplace des montagnes. Elle portera son enfant et le père de celle-ci. Père aimant et malheureux qu'il faut protéger dans sa chute au fin fond du chagrin et de la peur.
On prend de plein fouet la déflagration que doit être, dans une famille, la révélation d'une dysphorie se genre. Et pendant ce temps, tout le long de ce chemin chaotique, l'autrice décortique les relations et l'amour parents-enfants parfois si épineuses et la difficulté d'être un enfant qui dépend du bon vouloir de ses parents.

Ce roman est une ode à l'amour et à la force des mères, à la tolérance, à la faculté d'accepter ce qui n'était pas prévu, d'ouvrir les bras à l'inéluctable tout en mettant sa peine de côté. Les mères ont aussi une terrible propension à s'autoflageller en cherchant leur responsabilité dans ce qui est perçu comme un désastre.
Et puis ce récit m'a fait retourner dans l'enfance de mes enfants car, comme me disait mon père et comme le sous-entend l'autrice, la toute petite enfance est un feu de paille... on peut s'y accrocher et imprimer dans sa mémoire le plus de souvenirs possibles, ça passe à la vitesse de l'éclair. Et puis finalement, cette histoire nous rappelle que nos enfants ne deviennent jamais comme on les avait imaginés. Mais on les aime plus que tout. Je crois que, quels qu'ils soient, ils nous émerveillent.

Une écriture ciselée, au service d'une histoire qui parle d'un amour infini mais aussi de déchirements absolus, d'un long chemin de croix.

 

Citations :

Page 14 : Et il y a des parents dont les enfants partent loin, dont les enfants se marient, divorcent. Dont les enfants ont des enfants.

Et il y a des parents dont les enfants changent de sexe. À dix-huit ans. Après une vie passée à vous regarder avec des yeux inadaptés.

 

Page 20 : J’ai compris alors que la peur était entrée dans ma vie pour ne plus en sortir. Comme si, en même temps que ma semence et celle de ton père, une autre s’était implantée frauduleusement, celle de l’inquiétude, de la terreur du monde dans lequel j’allais mettre un enfant. Et cette semence frauduleuse croissait en même temps que toi, mieux, elle se nourrissait de toi et de la vie qui te conduirait jusque là.

 

Page 27 : Chirurgie de démolition, c’est ainsi que s’appelle la première partie de ton intervention. Ils démolissent ce que j’avais fait avec tant de soin. Sein, utérus, ovaires, vagin.

 

Page 38 : Non. Il n’y avait pas moyen d’arriver à un compromis. Pour moi, le monde n’était qu’ennui, bruit, puanteur, avec des gens qui ne savaient pas quoi faire de leur vie. Des gens qui se perdaient, assis dans des bars à ne parler de rien, à tuer le temps. Rien qui vaille la peine d’être regardé, rien dont j’aurais pu me nourrir sans m’intoxiquer. Tout ce qui m’intéressait était dans les livres et ils étaient les seuls où je trouvais refuge.

 

Page 44 : Seule une malade mentale peut hurler de douleur aussi fort et sans la moindre honte. Ou encore une femme qui va accoucher. Les femmes le savent. Et pourtant elles continuent à vouloir des enfants.

 

Page 61 : Je compris finalement pourquoi les femmes deviennent esclaves de l’allaitement, je compris que cela n’avait rien à voir avec l’alimentation. Les premiers mois, peut-être, puis c’est pur apaisement, jouissance, endorphine qui se déchaîne comme une drogue rapide, qui vient de la bouche du nouveau-né et gagne votre moelle, votre cerveau, la partie la plus basse de votre ventre.

 

Page 69 : — Nous pensons toujours que les malheurs n’arrivent qu’aux autres, pas à nous. Sauf que nous sommes tous les autres de quelqu’un d’autre.

 

Page 78 : Peut-être pourrons-nous reconstruire aussi notre passé. Nous nous en inventerons un tout neuf. Nous ferons semblant de ne pas nous rappeler que tu es née femme. Nous inventerons une nouvelle histoire, nous reconstruirons les images, nous retoucherons les photos et nous ferons un nouvel album.

 

Page 161 : — C’est ta présence qui la rassure, me dit ton père au lit ce soir-là. Sans toi, nous sommes perdus.

C’était vrai. Je suis la clôture, le rempart, l’espace clos à l’intérieur duquel vous vous mouvez. Je suis la règle, la discipline, je suis le guide. Moi qui aurais voulu être l’eau qui porte vers la mer, je suis la terre ferme, l’arbre puissant et solidement enraciné auquel vous êtes tous accrochés, à l’ombre duquel vous vivez.

 

Page 172 : Tu voulais changer de sexe. De façon chirurgicale, définitive, irréversible.

Tu voulais mettre fin, une fois pour toute, à un calvaire qui avait duré seize ans. Un chemin de croix où ta croix était devenue chaque jour plus lourde, chaque jour plus évidente. Tu avais hâte d’atteindre le Golgotha, tu voulais te crucifier pour ressusciter homme.

 

Page 194 : Pour toi c’était simple, tu avais un ennemi auquel t’opposer. L’ennemi, c’était nous. Nous t’avions faite. Nous nous étions trompés. Nous étions la nature, le sort, la vie, la création, tes gènes, tes chromosomes, ta mémoire, ton X, ton Y.

Contre nous c’était facile. Si facile que tu nous as détruits, un morceau après l’autre.

 

 

 

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Mon avis : Sauvage – Jamey Bradbury

Publié le par Fanfan Do

Traduit de l’américain par Jacques Mailhos

 

Éditions Gallmeister - Totem

 

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Quatrième de couverture :

À dix-sept ans, Tracy sillonne avec ses chiens de traîneau les immensités enneigées de l'Alaska. Amoureuse de la nature sauvage, elle possède un secret : un don hors norme, hérité de sa mère, qui la relie de façon unique aux animaux, mais peut-être aussi aux humains. Sa vie bascule le jour où un inconnu l'attaque en pleine forêt, puis disparaît. Quand Tracy reprend connaissance, couverte de sang, elle est persuadée d'avoir tué son agresseur. Ce lourd secret la hante jour et nuit, et lorsqu'un jeune homme à la recherche de travail frappe à leur porte, Tracy sent émerger en elle quelque chose de sauvage.

 

 

Mon avis :
Tracy, la narratrice, est née au bord du chenil, sous le regard des chiens. Elle grandit comme un chardon et refuse de se soumettre aux règles qui voudraient qu'elle se tienne à sa place, car elle se sent libre de faire ce qui lui chante. Comme par exemple de se faire virer de l'école parce qu'elle a cassé le nez d'une idiote, éclaté les bijoux de famille d'un désagréable individu... c'est une brute et elle l'assume. D'ailleurs elle adore tuer des animaux. À mains nues elle leur fracasse le crâne, ou bien elle pose des collets, ou encore elle les tue au couteau... Et moi, au bout de cinquante pages, je n'avais plus tellement envie de poursuivre cette lecture qui me tordait le cœur. Tracy est convaincue de faire partie intégrante de l'ordre naturel des choses et il m'a semblé que l'anthropocentrisme en était la base tant elle s'autorise tout. Donc elle tue sans états d'âme car elle aime le goût du sang. Je l'ai DÉ-TES-TÉE !!! Et à part tuer salement des animaux, elle se passionne pour la course de traîneau à chiens qu'elle pratique depuis la petite enfance.

Page 65 j'ai décidé de poursuivre alors que j'avais plus que jamais envie d'arrêter et de jeter ce livre au loin en poussant un cri de rage car là, j'ai cru avoir atteint mes limites avec l'histoire du chat.
Arrivée à la moitié, j'ai vraiment trouvé le temps long. Je m'ennuyais, mais d'une force !!! J'ai trouvé l'histoire poussive. Tracy aime chasser parce qu'elle aime tuer, elle aime courir dans les bois, elle aime les courses de traîneau, elle aime le sang. Les autres personnages, bof bof itou. Aucun n'est attachant ni même intéressant, en tout cas à mon goût. L'Alaska, je n'avais pas vraiment l'impression d'y être, peut-être parce qu'il arrive à Tracy de courir pieds nus dans la neige, et ça... Et puis là, TADAM !.. un événement inattendu, une révélation est venue éveiller mon intérêt et les personnages s'humanisent soudain. Ils s'ouvrent aux autres. Waow un miracle !


Sauvage, le titre est bien choisi. Les mises à mort des animaux, surtout quand elles sont ratées, m'ont levé le cœur plus d'une fois.
Il y a des passages d'une immense cruauté envers la faune 
sauvage. J'ai trouvé que l'autrice en avait trop fait avec certaines descriptions. À part envers les chiens, l'héroïne a zéro empathie. Elle est d'une froideur, d'une cruauté épouvantable. De plus, Tracy est bien dans son rôle d'adolescente caricaturale : égoïste et intolérante. le côté fantastique a mis trop de temps à susciter ma curiosité. Je suis allée au bout parce que ça se lit assez vite et que je déteste abandonner, mais il a fallu arriver à la moitié du roman pour que j'y trouve un intérêt. Et encore... l'absence de certaines réponses m'a frustrée.

 

Citations :

Page 11 : À me voir, vous vous seriez peut-être dit, Mais t’as que dix-sept ans, t’es une fille, t’as rien à foutre seule dehors dans la nature sauvage où un ours pourrait te déchiqueter, un élan te piétiner. Mais la réalité, c’est que si on m’emmenait moi et n’importe qui d’autre dans la nature sauvage et qu’on nous y abandonnait, vous verriez bien lequel de nous deux en reviendrait une semaine plus tard, saine et sauve, et même en pleine forme.

 

Page 106 : La plupart des animaux que je trouvais dans mes pièges étaient morts depuis des heures, peut-être des jours. Quand vous avez en main un animal qui se meurt plutôt qu’un animal qu’est mort depuis longtemps, c’est chaud, vous sentez sa chaleur qui se répand en vous, et ce que vous apprenez de lui a la clarté parfaite des choses que vous voyez avec vos propres yeux. Goûter vous donne toujours accès au moins à un instant. Mais quand vous buvez d’une bestiole qui lâche son dernier souffle, vous recevez toute une histoire. Tout ce qu’elle a fait, tout ce qu’elle a ressenti se livre à vous comme si ça se produisait au moment même où vous l’apprenez. Vous absorbez une vie entière, quand vous tuez et buvez en même temps.

 

Page 206 : Vous avez beau vieillir, quel que soit l’âge que vous atteignez, vos parents l’auront atteint avant vous, seront déjà passés par là, et ça a quelque chose de réconfortant. Comme un sentier que vous ne connaissez pas, dans la forêt, sur lequel il y aurait des traces de pas qui vous diraient que quelqu’un l’a déjà emprunté. Jusqu’au jour où vous arrivez à l’endroit où ces traces s’arrêtent.

 

Page 302 : Il m’aimait. M’aimait comme un feu de forêt, comme une mousson, comme un tsunami, d’un amour qui le consumait, qui existait comme quelque chose de concret, une chose qui possède une largeur, une profondeur et une hauteur. Je le sentais quand il était près de moi, c’était différent de son amour pour Helen ou Maman. C’était l’amour qu’on a pour une chose qu’on a faite, une chose qui fait toujours partie de soi.

 

 

 

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Mon avis : Le monde de la fin – Ofir Touché Gafla

Publié le par Fanfan Do

Traduit de l’anglais par Guy Abadia

 

Éditions Actes Sud

 

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Quatrième de couverture :

Ben Mendelssohn gagne sa vie en imaginant des fins pour les auteurs en mal d'inspiration. C'est donc en connaisseur qu'il apprécie d'ordinaire les ultimes rebondissements et les finales inattendus. Mais, déformation professionnelle ou irréparable chagrin, il ne se résigne pas au décès absurde et prématuré de Marianne, sa femme. Persuadé qu'un autre dénouement est possible, il est prêt à tout pour la retrouver, même si cela signifie rejoindre l'au-delà. Une balle dans la tête plus tard, Ben se retrouve dans l'autre monde, où il découvre des villes étranges dans lesquelles les défunts de tous les temps vivent une seconde existence, et des forêts peuplées d'arbres de vie gardés par des hommes qui n'ont jamais vécu sur Terre. Mais aucune trace de Marianne. Il engage alors un détective privé, sans savoir que sa quête aura d'irréversibles conséquences dans le monde des vivants.

Tout à la fois roman de fantasy, polar métaphysique et fascinant mélodrame, Le Monde de la fin réinvente avec facétie et profondeur le grand épilogue de nos vies. Publié en 2005 en Israël, où il est rapidement devenu culte, l'ouvrage a remporté le prix Geffen dans la catégorie du meilleur roman fantasy/science-fiction en 2005 et le prix Kugel de littérature hébraïque en 2006.

 


Mon avis :
Ben Mendelssohn est un jeune veuf quadragénaire, inconsolable depuis la mort de sa femme, un an plus tôt. Son métier : épiloguiste. Il écrit des fins pour les autres, créateurs en tout genre en mal d'inspiration finale. Donc il décide de réécrire à sa façon cette fin qui le désespère et se tue d'une balle dans la tête, persuadé qu'il retrouvera Marianne dans l'au-delà. La vision de la mort qui nous est rapidement offerte m'a beaucoup plu. À un détail près, c'est que tout le monde est à poil, et ça... pitiééééé ! Des gens tout nus à perte de vue, quel enfer !!!

Donc Ben est mort. Ils se retrouve comme prévu au pays des morts, qui a l'air plus sympa que celui des vivants et technologiquement plus avancé. Et il attend de retrouver sa bien-aimée. Car tous les morts depuis la nuit des temps sont là.
Comme il ne retrouve pas son épouse, il fait appel à un drôle de petit détective un peu bizarre, Mad Hop. Car il y a une logique dans l'au-delà à la façon dont sont logés les morts. Donc il aurait dû la trouver dès le début. Pourtant...

Il y a les chapitres où Ben cherche Marianne, en alternance avec des chapitres qui nous parlent d'autres personnes, vivantes ou mortes, et rapidement j'ai eu l'impression que ça partait dans tous les sens. Car on fait des allers-retours entre l'au-delà et notre monde de vivants, le passé et le présent. Et c'est la que les mystères s'épaississent, car on a des révélations étonnantes qui nous arrivent peu à peu, de tous les côtés.

Je dois dire que je ne m'attendais pas à ça ! Pratiquement dès le début ça devient délirant par certains aspects, avec des personnages étonnants. Anne si réjouissante dans son aigreur et son dégoût des autres. Elle déteste tellement les humains qu'elle décide de devenir infirmière pour s'occuper d'eux. Adam et Shalar, deux frères aux penchants tordus qui se surveillent et se protègent l'un l'autre, et toute une galerie de personnages assez truculents, - et dans le monde du trépas les charlatans, les alias, Demimilliard, Milliaretquart, Septmilliard, qui eux ont des fonctions spécifiques -, et des situations qui ne le sont pas moins.

Ça a vraiment été totalement inattendu pour moi cette histoire, d'un veuf inconsolable choisissant de mourir pour rejoindre sa douce, qui tourne à l'enquête policière dans l'au-delà avec beaucoup d'humour et certains personnages complètement déjantés. Je m'attendais à une tragédie à la Orphée et Eurydice, je me suis retrouvée dans quelque chose de très joyeux et facétieux et néanmoins profond. J'ai ressenti cette histoire un peu comme un puzzle labyrinthique où les pièces sont des humains dans un jeu de cache-cache dont on ne sait pas très bien qui tire les ficelles mais où tout se recoupe. Ou bien peut-être des dominos où le premier qui tombe entraîne tous les autres. Une vraie histoire de fou totalement jubilatoire. Sans oublier la forêt des arbres généalogiques, que j'ai trouvée fascinante.

Ofir Touché Gafla est un bateleur qui jongle avec des mystères, mais aussi les cachotteries de tous ses personnages et nous emmène sur des pistes improbables au bout de son roman avec un intérêt qui s'accroît de page en page. Car tout le monde semble avoir des secrets dans ce capharnaüm de la vie et de la mort.
J'aime l'idée qu'on pourrait retrouver ceux qu'on a perdus... Une vision sympa de la mort et du deuil mais j'ai trouvé le dernier tiers un peu long.

 

Citations :

Page 14 : Quel cadeau offrir à une morte pour l’anniversaire de sa naissance ?

 

Page 35 : Elle trouvait les garçons puérils, brutaux, frimeurs, pinailleurs, grossiers, égoïstes, débiles, poilus et, pour tout dire, répugnants. Dans le même ordre d’idée, elle considérait les représentantes du sexe faible comme des bavardes, chieuses, cancanières, impulsives, nombrilistes et superficielles.

 

Page 49 : Elle s’enfermait à double tour toute la nuit dans sa chambre avec son gode, en gémissant avec une passion déchaînée comme une nonnette de Géorgie en proie à l’extase. Le summum de la vie spirituelle. Le matin étudiante en théologie ; l’après-midi, aux petits soins pour un prêtre handicapé ; la nuit, Marie Madeleine.

 

Page 171 : — Je n’ai aucun souvenir d’être morte, gémit-elle en se mordillant un ongle. Je suis montée dans un taxi à l’aéroport, et ensuite plus rien. Voilà que je me retrouve à poil en train de bavarder avec un mec à poil qui n’arrive pas à détacher son regard de ma poitrine, dans un pub plein de beaux irlandais bourrés, dans un Autre Monde qui ressemble à une parodie d’un film avec Kevin Costner, et je n’ai pas la moindre idée de ce qui…

 

Page 188 : Dès l’instant où je lui ai fais comprendre que ça ne m’intéressait pas d’entamer une relation romantique avec lui, il a mué du tout au tout. Il s’est mis à me courtiser comme un possédé. Typiquement masculin, ça. On vous enlève quelque chose, et vous êtes prêts à accomplir tous les travaux d’Hercule pour le reprendre, même si vous n’en avez pas envie.

 

Page 225 : Longtemps, nous avons eu l’impression d’être les gens d’avant-hier, qui n’ont qu’hier pour lendemain, et quand vous lirez ces lignes vous comprendrez que nous appartenons déjà au passé.

 

Page 335 : Ma vocation, dans la mort, c’était de résoudre toutes sortes d’affaires aussi marrantes que gratifiantes.

 

Page 337 : — J’aimerais être Superman pour pouvoir remonter le temps jusqu’au moment où nous nous sommes rencontrés pour la première fois, afin de refuser de m’occuper de votre affaire… J’aimerais pouvoir vous trépaner pour voir quel lobe de votre cerveau on vous a ôté, et ce qu’on vous a laissé à la place…

 

Page 381 : Pour ceux qui vivent dans le monde précédent, la mort n’a pas d’autre signification que la négation de leur existence. Nombre d’entre eux sont néanmoins impliqués dans l’élaboration de différentes théories étranges qui sont censées les aider à vaincre leur appréhension face à l’inconnu. Tant qu’ils n’ont pas franchi le seuil de l’Autre Monde, leurs angoisses sont prépondérantes. Ils s’accrochent à leur vie de tout leur pouvoir et résistent à leur inévitable fin.

 

 

 

 

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