En 1984, deux jeunes frères exilés aux États-Unis retournent au Guatemala, au coeur de la forêt de l'Altiplano, participer à un camp de survie pour enfants juifs où les envoient leurs parents afin qu'ils n`oublient pas leurs racines. Mais un matin, les enfants, réveillés par des cris, découvrent que le camp s'est transformé en une chose bien plus sombre. Les raisons et les ramifications de cet épisode de l'enfance du narrateur ne commenceront à s'éclaircir que des années plus tard au fil de rencontres fortuites - à Paris avec une lectrice de Salinger devenue avocate, ou à Berlin avec un ancien instructeur en chef du camp, aux yeux d'un bleu changeant, qui se promenait avec un serpent dans la poche et une énorme tarentule sur le bras. Entrelaçant passé et présent, réalité et fiction, Eduardo Halfon tisse un récit foisonnant de symboles pour toucher du doigt les fondements de son identité : le cadre strict et rigoureux de la religion juive et le giron enveloppant et maternel du Guatemala.
Mon avis : Eduardo Halfon entre immédiatement dans le vif du sujet avec le séjour que lui et son frère ont passé dans un camp d'enfants juifs au Guatemala, dans lequel leurs parents ont décidé qu'ils iraient alors qu'ils avaient fui ce pays, le leur, trois ans plus tôt pour les États-Unis à la fin de l'été 1981. Mais à treize ans il n'a que faire d'être juif. Pire, il déteste, surtout par la manière très autoritaire de son père d'imposer la pratique du judaïsme.
Il nous emporte dans son histoire et les souvenirs de sa vie et c'est instantanément captivant. D'abord parce que ça parle d'une enfance que nous, petits Français, on n'a pas eue. Une enfance dangereuse dans un pays dangereux. Il apprend les techniques de survie et ça m'a semblé intéressant ! Et en même temps, est-ce bien normal ? Non, si on vit au milieu de la civilisation. D'autant que les méthodes utilisées dans ce camp sont extrêmement douteuses, violentes et abjectes. L'auteur nous emmène de ces souvenirs-là dans ces lieux-là de son enfance à ceux de l'âge adulte à Berlin, Paris... Il saute d'une époque à l'autre, d'un lieu à l'autre, pour mieux y revenir. Il nous parle des souvenirs, de la fiabilité de ceux-ci et j'avoue que j'ai trouvé ça très troublant. Car la mémoire est infidèle bien souvent et le cerveau lui-même nous trompe parfois en réinterprétant les choses vues, nous donnant des certitudes à partir d'approximations car il aime combler les trous, puisque la nature a horreur du vide.
Outre le thème de la mémoire, la judéité est au cœur même de ce récit, comme si tout juif avait deux identités : juif en plus d'une nationalité, ici en l'occurrence guatémaltèque et je n'ai pas l'impression que ce soit aussi prégnant dans les autres religions. Sans doute parce qu'aucune autre n'a été aussi maltraitée que celle-ci depuis toujours, et continue de l'être. Il nous parle de la reconnaissance entre juifs quasi-instinctive qui ne s'explique pas. Il nous raconte les enterrements juifs, où la douleur s'exhibe... Des souvenirs d'enfance traumatiques et une mémoire hasardeuse... Partout dans le monde il y a des gens qui haïssent les Juifs et des Juifs qui pensent que le monde entier les hait.
Comme les pièces d'un puzzle qui s'imbriquent, les souvenirs peu à peu donnent une idée de ce qui est arrivé et pourquoi. Mais la mémoire n'étant pas d'une fiabilité absolue, quelle est la part de vécu et la part de fiction dans un récit autobiographique ? Car Eduardo Halfon va être confronté des années plus tard à la fragilité de ses réminiscences lorsque le passé réapparaîtra dans le présent. J'ai vraiment trouvé très intéressant ce récit qui en vient à faire douter de ses propres souvenirs, et de fait qui interroge sur la fiabilité d'un témoignage.
Citations :
Page 19 : Je ne savais pas que dans de beaux yeux bleus le sinistre a aussi sa place.
Page 26 : Chaque fois que je revois ces photos, elles me donnent envie de parler à celui qu’était mon père ce soir de la fin de l’année 1983, de parler à ce père souriant et euphorique de quarante ans (dix de moins que moi à l’heure où j’écris ces lignes). Mais je ne saurais pas quoi lui dire. Que des années difficiles nous attendent, peut-être, qu’il devra se montrer patient avec moi, que je mettrai du temps à trouver ma voie. Peut-être que même s’il m’était donné de lui parler, je ne lui dirais rien. À quoi bon.
Page 32 : Le lendemain après-midi, alors qu’avec les douze membres de mon groupe nous marchions dans les pas de Samuel, le long d’un ruisseau, et peut-être en raison de tout ce qu’il avait passé la journée à nous asséner, j’ai commencé à comprendre que les activités du camp n’étaient pas seulement didactiques, mais relevaient de l’endoctrinement.
Page 59 : En dépit des rides, des cicatrices et de la chirurgie, le visage de l’enfant que nous avons été demeure à tout jamais sous le masque de l’adulte que nous sommes.
Page 80 : Et souviens-toi aussi, a-t-elle dit, sa cigarette toujours pointée sur moi, des déclarations de Himmler. Se débarrasser des juifs, disait Himmler, était la même chose que se débarrasser des poux. L’antisémitisme allemand, disait-il, n’a jamais été une question d’idéologie mais de propreté.
Avant de plonger dans les aventures des Enfants du froid, il est préférable de s'armer d'une couverture bien chaude et d'une bonne dose de courage. Car lorsque débute cette histoire, les jumeaux Myk et Ana, accompagnés de leur amie Luba, sont sur le point d'affronter de graves dangers et de changer leur destin. Partis à la recherche des poissons du lac Primordial, dont la disparition soudaine menace le fragile équilibre de la région, ils devront faire preuve d'une détermination sans faille pour que humains et créatures magiques survivent à ce terrible hiver...
Mon avis : Tout d'abord merci à Babelio ! J'ai reçu ce livre dans le cadre de l'opération Masse Critique Jeunesse et on peu dire que c'est vraiment très très jeunesse ! Et c'est tant mieux, ce livre m'a abstraite pour un temps du monde adulte si désolant trop souvent.
On est prévenu avant même le prologue, l'idéal pour cette lecture c'est devant un bon feu, enroulé dans un doux plaid avec une boisson chaude.
Un grand malheur allait bientôt s'abattre sur les habitants du lac Primordial car depuis plus de six semaines il n'avait plus donné de poissons. Tout autour s'élevait la forêt boréale, domaine de Baba la terrible sorcière de la taïga. Et voilà que, plus de ragoût de poisson, ni fritures de nageoires pas plus que de soupes d'entrailles. le peuple des Descendants ne croient ni à la magie ni aux esprits, contrairement aux Joues Roses.
J'ai rapidement vu dans ce joli livre, un parallèle avec la société, mais à hauteur d'enfants. Des dirigeants menteurs et tricheurs, tiens donc... des boucs émissaires à tous les malheurs, oh ben ça alors ! Qui d'ailleurs se nomment le peuple du Lointain. Bref, la manipulation des foules. Et j'ai pensé que c'était un bon moyen de faire comprendre aux enfants, d'une façon détournée, comment fonctionne le monde. Car le chef du village feint de chercher des solutions dans un jeu de cartes truqué.
Puisqu'on ne peut pas faire confiance aux adultes, Myk et Ana, les jumeaux du peuple des Descendants vont prendre les choses en main avec leur amie Luba, petite chamane du peuple des Joues Roses. Tous trois vont affronter leurs peurs, issues de leurs coutumes et croyances, pour le bien de tous. Ils vont rencontrer différents peuples du froid et découvrir que de la peur des autres naît le mensonge dont découle le rejet.
Ce livre jeunesse est une magnifique ode à la nature, au monde, à l'altérité, à la capacité qu'ont les enfants de croire à la magie, accompagnée de dessins faits de volutes et d'arabesques qui semblent être à chaque fois une explosion de couleurs alors qu'ils n'en contiennent que deux.
Citations :
Page 55 : — Quand j’ai entendu dire qu’il n’y avait plus de poissons dans le lac, dit Luba plus sérieusement, j’ai pensé que je n’allais pas tarder à vous voir débarquer ! Vous êtes les seuls Descendants que je connaisse à croire en nos esprits ! Ça m’a donné une idée : pour savoir où sont passés les poissons, le plus efficace serait d’invoquer l’esprit du lac en personne !
— C’est possible, ça ? Demanda Ana.
— Tout ce qui se trouve dans le monde naturel possède un esprit, répondit son amie. Mon professeur dit que je ne suis pas assez expérimentée pour entrer en contact avec les plus âgés d’entre eux, mais j’en ai marre de ne communiquer qu’avec les esprits des petits cailloux, des feuilles mortes ou des flaques d’eau ! Celui du lac est âgé de plusieurs millions d’années. Vous vous rendez compte ? Il doit avoir été témoin de tellement de choses !
Page 147 : Nous n’avons rien à prouver à ceux qui nous ont mis au monde. Donner la vie est un acte gratuit. En revanche, nous naissons à nous-mêmes par nos choix. Chaque décision est une nouvelle naissance, une occasion de vivre différemment.
Au nord de l’État de New York, dans les bois de Woodstock, Dutchman’s Creek coule paisiblement. Une rivière poissonneuse mais quasi inaccessible, et bien plus profonde qu’il n’y paraît… Ce matin-là, Abe et Dan – deux veufs liés par la solitude et l’amour de la pêche – décident de tenter l’aventure. Surpris par une pluie torrentielle, ils se réfugient au Herman’s Diner, dont le patron va leur raconter l’incroyable histoire de Dutchman’s Creek. « Folklore », pensent-ils. Pourtant, ils appartiendront bientôt corps et âme à cette légende aussi ancienne que ténébreuse…
Mon avis : Abraham, il préfère Abe, moins biblique, moins patriarcal, nous raconte une histoire qui tient du domaine de l'étrange mais qui en réalité va nous faire dresser les cheveux sur la tête. Ça commence dans les Catskills et je me suis retrouvée instantanément au cœur de l'Amérique. Donc Abe commence par nous mettre l'eau à la bouche avec une histoire terrifiante qu'il va nous raconter, puis il décide de commencer par le début, le tout début. J'étais ferrée !... dans ce genre d'ambiance que j'aime tant dans la littérature américaine.
Il nous raconte sa rencontre avec Marie, son mariage très bref, son incommensurable douleur, et puis un matin son envie soudaine d'aller à la pêche alors qu'il n'y connaît rien. À travers ses descriptions il nous transmet cette émanation de bien-être avec "ce bruit qui n'en était pas un, celui du calme." Car il nous emmène au bord des cours d'eau, en pleine nature, loin de tout. Chacune des descriptions nous plonge un peu plus dans ces coins d'Amérique où on se dit que tout peut arriver. Car les cours d'eau au milieu des bois sont beaux et terrifiants pour peu qu'on ait trop d'imagination.
Abe s'est lié d'amitié avec Dan, un jeune veuf inconsolable, et ils vont faire ensemble le tour des différents lieux de pêche de leur région. Lorsqu'un jour, Dan propose d'aller pêcher à Dutchman's Creek, dont Abe n'a jamais entendu parler. Mais Howard, le propriétaire du Herman's Diner où ils aiment prendre le petit-déjeuner avant leur journée de pêche, va leur parler de ce lieu mortifère entouré d'une aura de mystère. Il va leur raconter et Abe va nous le raconter. Et là, j'ai eu hâte de connaître enfin le doux frisson de la peur. L'histoire, ou la légende, trouve sa source vers les années 1840, époque de Cornelius Dort, homme austère et sans coeur, et de son étrange invité. On va plonger tout doucement au cœur des ténèbres dans quelque chose qui ressemble à de la magie noire. C'est délicieusement terrifiant, répugnant et gluant. C'est à cette époque que Rainer Schmidt, universitaire allemand polyglotte est obligé de quitter l'Allemagne avec sa femme et ses enfants pour des raisons qu'on ne connaîtra que bien plus tard. Il trouve une place de maçon à la construction d'un barrage aux abords de Dutchman's Creek. Ils vivent dans le village des ouvriers au cœur de la forêt et lui saura quoi faire quand des événements surnaturels et terrifiants se produiront. Mais le prix à payer risque d'être très élevé.
J'ai beaucoup aimé l'écriture de John Langan, sa façon de nous raconter l'histoire, de nous embarquer dedans, et surtout la manière dont il parle du deuil, tellement subtile, tellement ressentie, tellement belle que c'est un peu comme s'il me disait "Je sais". Et cependant ce n'est jamais larmoyant. Néanmoins, alors que j'aimais beaucoup l'histoire passée qui nous était racontée, j'ai fini par trouver ça interminable avec un passage d'une cinquantaine de pages, trop long à mon goût dans l'incursion de ce qui ressemble aux ténèbres les plus maléfiques qui soient, scènes extrêmement bien décrites cependant, et totalement apocalyptiques.
Derrière ce récit aux accents lovecraftiens, se pose une question sur l'enfer du deuil, la capacité de chacun à le supporter et le chemin à parcourir quand le manque se fait trop pesant, lorsque les défunts sont tellement omniprésents que leur absence est la pire des tortures. Et si passé et présent pouvaient se percuter ??? C'est un livre qui m'a fait m'interroger. Je me suis demandé "Et si moi je pouvais... est-ce que je le ferais ?"
Je remercie Lecteurs.com grâce à qui j'ai gagné ce livre, mélange de nature writting et d'horreur aux effluves gothiques.
Citations :
Page 19 : On pourrait croire que cette conversation est restée gravée dans ma mémoire, mais je suis bien incapable de me rappeler autre chose que le plaisir d’apprendre qu’elle aussi était fan de Hank Williams Sr. En vérité, j’étais bien occupé à essayer de ne pas lorgner trop ostensiblement le haut de bikini, le short moulant et les tennis qu’elle portait ce jour là. Le mufle typique, je sais.
Page 179 : Et, outre le plaisir que lui procurait cette activité, Lottie prenait plaisir au simple fait de travailler. Souvenez-vous qu’à cette époque, les filles, surtout les filles de bonne famille, sont censées rester à la maison et apprendre le piano. Si les Schmidt étaient restés en Allemagne, c’est plus ou moins ce qui serait arrivé à Lottie : elle aurait décoré le salon de ses parents, jusqu’au jour où elle serait devenue prête à décorer le bras d’un jeune homme.
Risten est une petite fille du cercle polaire. Née tout au nord de la Norvège, chez les Sames, elle vit désormais au Danemark avec son père et sa belle-mère. Mais elle se sent déracinée, loin de son Áhkku, sa grand-mère bien aimée aux croyances ancestrales, qui lui a appris comment se protéger des maléfiques sous-terriens et des aurores boréales. Solitaire et rêveuse, Risten tente d’exister dans cette nouvelle vie. Ce n’est qu’à l’âge adulte qu’elle retrouvera le chemin de ses origines et renouera enfin avec sa mère - une rencontre qui ne ressemblera en rien à ce qu’elle attendait.
Mon avis : L'histoire commence avec la grosse biture de Knut dans les dernières heures de l'année 1974, parce que quand-même, il faut bien lutter contre la déprime de cette foutue nuit polaire ! C'est cette nuit-là que Rihtta et Knut concevront leur fille. Puis au deuxième chapitre on est en 2007 et on fait la connaissance de Kirsten qui est la fille de Rihtta et Knut. Au troisième en 1973 on assiste à la rencontre de Rihtta et Knut. Au quatrième en 1982... On se promène dans le temps à la decouverte de la vie des différents personnages et dans les différentes culture, notamment celle des Sames dont est issue Rihtta, et des Kvènes, peuples autochtones, Je dois dire que quasiment dès le départ, les prénoms m'ont bien perdue ! Entre Kirsten et Risten, Aslak et Isak... j'avais l'impression qu'on parlait des mêmes personnages avec des erreurs dans les prénoms.
Risten, la fille de Rihtta et Knut, est abreuvée des croyances autochtones par sa grand-mère, son Áhkku, qui lui parle des sous-terriens qui volent des enfants aux humains et lui dit que les aurores boréales sont dangereuses lorsqu'on les regarde. Alors que ses parents sont athées, elle est pleine des peurs que sa grand-mère lui a transmises. C'est une étrange histoire qui nous parle de croyances et de cultures ancestrales qu'on ne connaît pas et c'est très intrigant.
Knut est aussi débonnaire que Rihtta est acariâtre. Il supporte tout avec bonhomie jusqu'au jour où... il semble que les Norvégiens sont considérés comme idiots par les Sames qui eux ont un fort tempérament. Il y a une grande inimitié des Sames à l'égard des Norvégiens, sans doute justifiée. Risten vit dans cette ambiance où son père, si gentil, est méprisé par sa grand-mère et par sa mère.
Un jour Knut part avec sa nouvelle compagne Grethe, qui semble parfaite, et emmène Risten dans le sud, au Danemark. C'est l'éternelle histoire des enfants à qui l'on ment, dont on ne respecte pas l'intégrité, à qui les adultes imposent leurs desiderata sans se soucier de ce que eux peuvent désirer.
Risten se construira son monde à elle fait de croyances Sames, auxquelles elle initiera Niels-le-vietnamien, enfant déraciné lui aussi. Niels ne parle pas le danois, Risten ne le parle pas avec le bon accent, elle est raillée pour ça à l'école. La lumière dans ce récit qui m'évoque un conte nordique, c'est de voir comment les enfants, dès qu'ils sont ensemble, arrivent tant bien que mal à se protéger du monde des adultes en se créant le leur, bien plus beau. Car entre un père parfois laxiste, toujours faible, peut-être égoïste, et une belle-mère finalement pas si gentille que ça, que c'est dur l'enfance !
C'est aussi une histoire qui fait du bien souvent, mais occasionne aussi quelques pincements au cœur, voire de la colère. Et surtout, une ÉNORME révélation à laquelle on ne s'attend pas va arriver. Il y a aussi des moments amusants, et pour peu qu'on soit du côté de Kirsten... et ça a été mon cas, je lui criais par la pensée " vas-y, rentre leur dans le lard à ces vieux schnocks !"
C'est parsemé d'humour et de quelques moment un peu lestes mais souvent drôles eux aussi sans oublier un langage cru parfois qui m'a bien fait rire. C'est à l'image de la couverture du livre, le doigt d'honneur de la petite fille que je n'ai vu que tardivement. Lire ce roman c'est changer de monde. C'est beau et envoûtant. J'y ai découvert, en plus de la culture Same, une coutume (peut-être seulement danoise) dont l'appellation me fait fondre tellement je trouve ça mignon et enfantin, c'est l'équivalent de notre goûter : le café-gâteau de l'après-midi à laquelle les adultes ne dérogent absolument jamais.
Décidément, j'aime énormément les trois romans de Maren Uthaug que j'ai lus. Ils sont tous différents, comme si elle n'avait pas de sujet de prédilection, à moins que ce ne soit la famille tout simplement. Il y en a encore un à lire ! Que je n'ai pas encore, Snifff... Et je ne peux m'empêcher de supposer que l'autrice a mis beaucoup d'elle-même dans ce roman car comme Risten elle est née d'un couple mixte. Mais elle contrairement à son héroïne, son père est Same et sa mère Norvégienne.
Citations :
Page 9 : Déjà qu’on était pas mal déprimé à cause de cette foutue nuit polaire. Même les locaux, ceux qui étaient nés ici, dans cette Norvège du Nord, ils ne la supportaient pas. Pas étonnant que la région ait le plus haut taux de suicide du pays. Le froid, passe encore, on pouvait s’en protéger : il suffisait de mettre une couche de vêtements supplémentaire. Mais l’obscurité, non : le noir se glissait dans le noir et colonisait l’esprit.
Page 85 : Elle attendait ensuite que Risten ait débarrassé le plancher avec Niels-du-Viêtnam sur ses talons, partie s’adonner à l’une de ses obscures occupations secrètes, pour s’agglomérer au corps de Knut dans la chambre à coucher, comme seules savent le faire les personnes venant de découvrir qu’elles ont vécu toute une vie sans amour.
Page 165 : Jusqu’à la fin de ses jours, Risten se souviendra de ces grandes vacances comme de l’été où elle perdit la faculté d’être joyeuse. Où le dernier reste d’une enfance synonyme d’innocence fut étouffé au cours de nuits d’une effroyable solitude. Des nuits jalonnées de prières kvènes et d’une marque au creux de la paume à force de serrer la bague d’ Áhkku.
Ce premier roman singulier commence avec la mort d'un mammouth à l'ère glaciaire et finit par une burlesque chasse au porc lors d'un enterrement dans le Midwest d'aujourd'hui. Entre-temps, on aura assisté à deux inondations, à quatorze bagarres, à trois incendies criminels, à une émeute dans une mairie, à une tornade dévastatrice et à l'invasion de méthodistes déchaînés ; on aura suivi la révolte d'une équipe d'éboueurs et vu comment un match de basket se transforme en cataclysme. Tout se passe dans la petite ville de Baker, sinistre bourgade du Midwest ravagée par l'inceste, l'alcoolisme, la violence aveugle, le racisme et la bigoterie. Au centre des événements, John Kaltenbrunner, un enfant du pays, en butte à toutes les vexations, animé par une juste rancoeur. Comment John se vengera-t-il de la communauté qui l'a exclu ? Jusqu'où des années de désespoir silencieux peuvent-elles conduire un être en apparence raisonnable ?
Mon avis : Les quelques premières pages m'ont laissée un peu perplexe tant je ne comprenais pas ce que je lisais. Il était question de citrons de l'usine de volailles, du Coupe-Gorge, de trolls et autres rats d'usine, tout ça fourré dans le panier à salade !? Quelle étrange entrée en matière ! En réalité ce roman nous raconte l'histoire de John Kaltenbrunner, fils de feu Ford Kaltenbrunner, ce père qu'il n'a pas connu et qui lui fait de l'ombre par-delà le trépas.
John s'avère être une sorte de petit génie rustique à huit ans à peine, que certains pensent détraqué - "Une merveille phénoménologique au sens le plus strict". Et en même temps il est une sorte de victime. Il sert d'exutoire à la frustration de tous les minables du coin, et ils sont légion. Ça va des représentants de l'ordre jusqu'aux grenouilles de bénitier en passants par toutes les strates de cette société rurale. C'est rapidement la "fête" de l'Amérique du créationnisme, quelques piques envoyées au crétinisme ambiant, c'est tout simplement jubilatoire. Des phrases ciselées, une ironie mordante, un pur plaisir !
Cette histoire nous raconte l'Amérique profonde qui a supplanté les autochtones, pour le plus grand malheur de la nature et de tout ce qui vit en général. Implantation de l'homme blanc et des industries mortifères, saccage de la faune et de la flore, alcoolisme et éradication des premières nations. C'est tellement bien résumé qu'on se demande comment c'est possible d'être aussi con ! Car la façon dont l'auteur nous raconte les choses met une chose en évidence : la bêtise humaine est sans limite.
Tristan Egolf semble avoir eu un gros contentieux avec ses semblables, beaucoup de comptes à régler avec l'ignominie dont les humains sont capables. À chaque page il taille un costard à cette Amérique à la noix, à ces hypocrites qui vont à l'office du dimanche et bavent tant et plus sur leur prochain, jusqu'à l'humiliation, jusqu'à l'anéantissement. Car s'il est vrai que notre héros est un vrai malchanceux, cela tient beaucoup à la perfidie dont sont capables nombre de gens. Et pourtant, c'est par moments d'une drôlerie absolue. Quel talent il faut pour rendre drôle quelque chose d'aussi effroyable. C'est sans doute parce que l'humour permet de transcender la douleur. Cette histoire est un feu d'artifice, avec de nombreux moments complètement délirants, totalement hilarants.
Un art consommé de l'insulte, absolument ébouriffant "Il traita Dennis de junkie en phase terminale et de suicidaire avorté. Il traita Curtis de bâtard, Murphy de taulard, Wilbur de célibataire à marier le plus laid de la ville. le reste d'entre nous étaient des pédés à la Niche et une cinquième colonne de youpins inféodés aux Japs." Et ça, ce n'est qu'un échantillon...
J'ai été passionnée de bout en bout par l'histoire de John Kaltenbrunner, ce génie méconnu de ses contemporains, dans son bled paumé où on a l'impression que c'est la raison du plus fou qui prime. Même dans les moments tragiques, l'auteur m'a arraché des éclats de rire. C'est un roman totalement fascinant, cruel et tellement drôle à la fois. Ce roman, c'est la douloureuse odyssée flamboyante semée d'embûches de John Kaltenbrunner dans un coin paumé des États-Unis, entre les bigotes, les ivrognes en tout genre, le racisme à tous les niveaux, envers les immigrés ou les différentes classes sociales, et les petits détenteurs d'un tout petit pouvoir quelconque. Et alors, quelle écriture !!! Tout simplement sublime, précise, parfaite. Jusqu'au point final. Et dire que j'ai rencontré ce roman par hasard, chez Emmaüs. Ce qui m'a attirée !? le titre, le contexte et l'Amérique profonde. Quelle belle rencontre !
Citations :
Page 18 : Il ne disait peut-être pas grand-chose à quiconque en ville, mais pour ses condisciples, pour ceux qui le supportaient quotidiennement, il était le célèbre petit Kaltenbrunner, le gosse de la salle 29, le dingue au tracteur, le fasciste de l’étable, le chevrier troglodyte du nord de la rivière — celui qui n’adressait quasiment jamais la parole à personne mais parvenait néanmoins immanquablement à hérisser, révolter et terrifier à peu prés tous les êtres vivants avec lesquels il entrait en contact.
Page 60 : Comme il l’affirma plus tard, elle était dans tous ses états, se répandait en paroles incohérentes sur la santé de son fils et implorait l’aide de son interlocuteur. Il essaya de la calmer en commençant par abonder dans son sens, disant que oui, bien sûr, il fallait avouer qu’effectivement son fils était un sacré numéro. Très franchement, il était le truc le plus insensé qu’aucun d’eux ait jamais rencontré. Une merveille phénoménologique au sens le plus strict.
Page 75 : Pour John, Brendan Fisher était une tache inqualifiable sur la face de la terre. Il n’y avait pas de place dans le règne animal pour une telle engeance. Il était indigne des ressources qu’il consommait.
Page 218 : À l’heure de sa première pause déjeuner, il avait coupé, à lui seul, trois mille cous. Bien qu’il eût déjoué tous les paris faits sur la brièveté de sa résistance, il n’en avait pas moins été saisi de haut-le-cœur incontrôlables après sa première heure et demie sur la chaîne.
Page 297 : Comme bon nombre d’aberrations provinciales, les confessions sur lit de mort de la Corn Belt, au même titre que les repas livrés à domicile aux impotents et les ventes de charité de Baker, sont fréquemment le produit d’une crainte des flammes de l’enfer nourrie par l’âge. Une terreur croissante d’être plongé dans le lac de feu après une vie entière de dépravation impénitente pousse le péquenaud à une affolante et interminable litanie d’aveux dès l’instant où il tombe malade.
Page 338 : Pour six d’entre nous la nuit se termina raide mort dans notre pick-up, trop ravagé pour conduire. Et le lendemain matin, une gueule de bois annonçant l’arrivée des Vikings.
Page 348 : Il traita Dennis de junkie en phase terminale et de suicidaire avorté. Il traita Curtis de bâtard, Murphy de taulard, Wilbur de célibataire à marier le plus laid de la ville. le reste d'entre nous étaient des pédés à la Niche et une cinquième colonne de youpins inféodés aux Japs.
Page 564 : Tel fut le dernier instantané de la soirée avant que tout n’explose : Pottville et Baker, deux communautés voisines qui s’enorgueillissaient de leur fair-play supposé, de leur charité, de leur sens des réalités et de leur soucis du prochain, se montraient sous leur vrai jour — une foule hystérique de singes nus et misanthropes.
Seuls les désespérés prennent le risque de s’embarquer sur le Jakarta.
À son bord, un équipage issu des bas-fonds d’Amsterdam et assez d’or et de diamants pour exciter les plus folles convoitises.
Un baril de poudre sur un enfer flottant.
Invitée improbable dans cette traversée vers le cauchemar, Lucrétia Hans devient la seule à pouvoir empêcher Jéronimus Cornélius, apothicaire hérétique et ruiné, d’allumer la mèche…
Bon voyage.
Mon avis : Il nous est précisé en préambule de cet ouvrage que, bien que largement inspiré de faits réels, cette histoire reste une adaptation. De plus, les auteurs ont choisi de franciser les noms néerlandais de certains personnages, et là j'ai trouvé ça dommage. Je pense que les noms doivent être conservés tels quels. Mais peut-être que cette lecture allait me faire changer d'avis...
Amsterdam 1628. le Jakarta, navire Hollandais, doit appareiller au plus tôt pour Java, avant la tempête qui est en train de se lever. Lucrétia Hans doit embarquer pour rejoindre son tyran de mari, car quand on est l'épouse d'un tyran, on lui obéit pour avoir la paix. Mais les navires traînent de sombres réputations, car ils mènent vers les enfers. Dès l'embarquement, avant même le départ ça sent de danger à plein nez.
Autant le dire, dès le début cette histoire est envoûtante. de par ses dessins mais aussi les textes. Les passagers de ce navire sont un patchwork de la société de l'époque, qui va du pire au pire. le pire de la racaille, au pire de la dépravation, au pire des nantis qui ne sont pas nécessairement les moins vils. Tous ont leurs raisons d'être là. Pour certains c'est leur moyen de subsistance, d'autres n'ont pas le choix, d'autres encore rêvent d'honneurs et de fortune, et peut-être qu'il y en a qui rêvent de liberté...
Cette histoire fait état de la brutale réalité des traversées de l'époque. C'est sauvage et cruel voire monstrueux. Et un degré en dessous, sale et pestilentiel. Il y a ceux qui craignent Dieu et ceux qui craignent bien plus les hommes. Il y a la cruauté du commandement, la soumission de l'équipage, jusqu'au jour où...
J'ai aimé l'histoire, j'ai aimé les dessins, j'ai aimé les textes, j'ai aimé la diversité des personnages, j'ai aimé l'ambiance crépusculaire, et je n'ai pas le moins du monde été dérangée par les noms francisés car je ne m'en suis pas rendu compte. Et j'ai une énorme frustration, c'est que je n'ai pas la suite, le tome 2. Mais il vient de sortir, donc... SUS À LA LIBRAIRIE !!!
Citations :
Page 3 : « L’EXTINCTION DE L’ÂME »…
Avec des termes pareils, il en faudrait peu pour que ce phénomène décrit par Philippe Zimbardo, professeur de psychologie à Stanford, nous fasse sourire ou nous renvoie au registre poétique. Il s’agit malheureusement d’un mécanisme mental aussi réel qu’effrayant. De la Saint-Barthélemy au génocide arménien, en passant par le massacre des Tutsi, la Shoah ou les sévices commis sur les prisonniers d’Abu Ghraib, Zimbardo décèle un effrayant fil conducteur d’enchaînements et de situations qui conduisent tous à la même horreur : l’arrêt complet de l’empathie d’un groupe d’humains associés à la suspension de leur jugement moral avec pour conséquences immédiates : sadisme et massacres.
Page 18 : Madame… Ces navires mènent plus vers les enfers que vers les indes ! Il n’y a pas un marin sur deux qui en revient ! Les pires vermines d’Amsterdam préfèrent le cachot à un séjour sur ces cimetières flottants ! Je vous en supplie… Seuls les désespérés embarquent sous les voiles de la VOC.
Page 37 : … Nous transportons les pires canailles qui soient…
Déserteurs français, mercenaires allemands, assassins de Monnickendam… rien ne manque. Ce n’est pas un équipage…
… C’est une cargaison de poudre…
Page 42 : Ma chère, épargnons-nous les mensonges de la plèbe, voulez-vous. Soit votre Dieu existe et il a fait un monde où meurent les nouveau-nés et où les justes sont crucifiés. Nous devons alors voir la vérité en face : il se moque de nous.
Soit votre Dieu n’existe pas et là, je ne vois aucune raison de lui obéir.
Elles ont 7 ou 9 ans à New York. Elles s’appellent Christina, Lucy, Frangie ou Annie… Elles partagent des lits à punaises et des parents chinois qui luttent chaque jour pour les nourrir, leur payer l’école et les faire grandir dans le rêve américain. C’est leurs voix qui nous parlent, spontanées, crues, bouleversantes, elles racontent une enfance dans les marges, le racisme et la violence quotidienne, et l’amour immense des parents qui les protège et les étouffe. C’est ainsi qu’elles apprennent à sortir de l’enfance avec une audace et une soif de vivre qui éclatent à chaque page. Des gamines inoubliables qui font valser les clichés de la littérature d’immigration, dans ce premier roman d’une énergie folle qui laisse le lecteur étourdi.
« Laissez tomber tout ce que vous êtes en train de lire, il n’y a qu’un seul livre, et c’est celui-ci. » The Times
Mon avis : L'histoire commence de façon très crue et déprimante. Une famille chinoise immigrée à New York vit dans un taudis qu'elle partage avec les cafards. Pas de toilettes dans le logement, il faut traverser la rue pour aller à la station en face ou c'est sale, malodorant et souvent bouché. Cette famille déménage souvent, de taudis en taudis. Par soucis d'intégration, les parents donnent à leur enfants des prénoms occidentaux à utiliser à la place de leurs prénoms chinois.
Christina, qui trouve que le hamburger est le repas le plus fantastique au monde, nous raconte, du haut de ses sept ans, son Amérique, celle des immigrés, avec humour et une intelligence rare mais aussi avec un langage fleuri. Puis c'est le tour de Lucy, terriblement sexualisée et narcissique alors qu'elle est encore une enfant. Sa famille à elle est généreuse et accueillante envers les asiatiques sans le sous qui arrivent en Amérique et ça l'insupporte. Elle se sent flouée de tout. Frangie elle, ne raconte rien. C'est une victime... Puis Annie nous fait faire un tour dans l'enfance de ses parents à Shanghai en 1966 où les descriptions qui nous sont données de la Chine font froid dans le dos, avant de revenir en 1996 avec la difficile adaptation à la vie américaine. Et Jenny quinze ans, qui fait partie de ceux dont les parents ont réussi à grimper l'échelle sociale. Mande qui prie Dieu pendant que ses parents athées se disputent, et qui trouve que sa vie est difficile parce que tout le monde l'embête. Stacey et sa Nainai (grand-mère) à l'amour étouffant et vampirique. Puis retour sur Xiao ning ning de son nom chinois… Je leur ai, à toutes, trouvé des personnalités surprenantes, fortes, parfois caractérielles, avec un sens du détail acéré. Ce qui m'a perdue un moment, c'est le changement de personnage au deuxième chapitre car rien ne l'indique au début. En fait, chaque chapitre donne la parole à une nouvelle fille.
Une narration particulière, des dialogues parfois étranges, des pensées encore plus, "Alors je la laissais ressasser à quel point j'aimais mon oncle, plus encore que manger des nouilles au beau milieu de la nuit, ce qui était la chose que je préférais faire.", font de ce roman quelque chose de spécial et souvent attendrissant. Car malgré les difficultés, le chagrin, la peur et les humiliations, il y a dans ce roman beaucoup d'amour. Et aussi des moments drôles qui m'ont bien fait rire.
Le point commun entre toutes ces gamines, outre le fait qu'elles viennent toutes de Chine, ou nées sur le sol américain de parents chinois, c'est qu'elles ont toutes l'air d'être un peu tordues. En réalité ce ne sont que des petites filles en souffrance, essentiellement liée à leur parents. Les pères ne sont pas à la hauteur des ambitions qu'ils avaient envisagées, voire promises, car de par leurs origines ils se heurtent systématiquement à un plafond de verre, et les mères geignardes ne cessent de déverser leur misère de vivre sur leurs filles et provoquent parfois sciemment des conflits de loyauté, par égoïsme. Mais sans doute que pour ces familles, quitter leur pays pour les États-Unis est un bouleversement terriblement violent. Ils ne rencontrent que le mépris, la honte, et la misère alors comment porter ses enfants quand on n'en peut plus soi-même ? Deux cultures aux antipodes l'une de l'autre, dans lesquelles le roman nous immerge vraiment. Une histoire qui nous dit, un temps, que le rêve américain est au mieux une utopie, au pire un mensonge. Mais cette histoire nous parle aussi tellement puissamment de ces gens venus d'ailleurs et qui ont, enfants ou adultes, un tel besoin d'amour, un tel besoin de reconnaissance, un tel besoin d'être vus, de se sentir exister dans le regard et les actes des autres. J'ai trouvé tant de beauté dans ce que nous raconte là Jenny Zhang, notamment sur la famille. C'est un roman sans concession mais qui force l'admiration. Il nous parle de culture chinoise et d'immigration, de nomadisme et d'adaptation. Je l'ai adoré ! jusqu'aux remerciements, tellement touchants.
Citations :
Page 19 : Le pire, c’était quand j’avais cinq ans et qu’on habitait à Washington Heights dans une chambre qu’on partageait avec d’autres familles et où il y avait tellement de matelas qu’on ne voyait plus le sol, et ma peau me grattait comme s’il y avait des petites fourmis armées de brindilles enflammées qui faisaient la roue et des triples saltos partout sur mon corps. Tout le monde disait que c’était normal de vivre ,l’enfer lors de sa première année en Amérique, mais personne ne nous avait prévenu pour la deuxième.
Page 52 : Je l’ai laissée me soulever, même si j’étais trop grande et qu’elle était trop maigre, parce que je savais à quel point ces moments étaient brefs et le seraient toujours, et si j’avais encore une chance d’être dans les bras de ma mère, je n’allais pas la laisser passer, je ne la laisserais jamais passer.
Page 55 : Même si je ne connaissais qu’un seul garçon plus petit que lui, je voulais que Jason, qu’on surnommais Crevette Man ou parfois Petite Crevette, devienne mon petit ami, et c’était la chose la plus facile du monde. Tout ce que j’avais à faire, c’était rien, parce que j’incarnais, j’irradiais et j’exsudais une beauté ahurissante qui faisait perdre l’esprit, tourner la tête, tendre le cou et battre le cœur. J’étais la plus belle fille de CM1.
Page 63 : Pendant l’interminable été au cours duquel Frangie était ma « cousine », avant le début du CM1, mon frère faisait bouillir des raviolis chinois surgelés que mes parents stockaient dans le congélateur, ou il nous réchauffait des pizzas au micro-ondes, ou, quand il était de bonne humeur, il préparait une omelette ou des nouilles sautées sur lesquelles il cassait un œuf quand le bouillon était bouillant, tandis que Frangie et moi on regardait des séries où un mot sur deux était « bip, espèce de bip bip bip, je vais bip sur ton bip de trou, tu mérites qu’on te bip tellement fort que je devrais te bip tout de suite, et bip, n’essaie pas de m’empêcher de te bip, parce que je vais te bip ton bip bip bip de cerveau à l’envers. Alors bip, suce ma bip comme tu aurais dû le faire dès le début, espèce de bip de bip de merde. »
Page 82 : Alors il valait mieux la laisser tranquille, même si ça voulait dire que je devais rester toute seule sans lui dire qu’elle me manquait, parce que ça la stressait de le savoir. Ne comprenions-nous pas que l’unique raison pour laquelle mon frère et moi et tous les gens dans cette maison n’étaient pas déjà morts, c’était parce qu’elle, elle toute seule, portait notre fardeau sur ses épaules ?
Page 115 : Ta mère était un génie. Et alors ? Pour quoi ? Pour que ton père et moi, on vienne aux États-Unis parce qu’on lui avait proposé une bourse d’études ? Pour qu’on se rende compte qu’une bourse d’études, ce n’était rien ? Rien. Il n’y a pas d’artistes chinois aux États-Unis, tu le savais ça, Annie ? C’est comme un humain qui dirait qu’il veut voler avec les faucons. Tu ne peux pas ! Tu n’es pas de la bonne espèce. Alors ton père a échoué. Il n’avait aucune chance et il a échoué. Et on a dû vivre comme des animaux, entassés dans une pièce avec cinq matelas par terre.
Page 116 : J’étais censée continuer à faire des films, mais je n’étais pas née à la bonne époque. Tu sais ce qui est arrivé à tous les gens géniaux avec qui j’ai grandi ? Ils sont allés en prison. Ils ont été torturés. Ils ont été condamnés aux travaux forcés et ils ont travaillé jusqu’à la mort. Littéralement jusqu’à en mourir. Tu as déjà vu quelqu’un littéralement tomber raide mort de fatigue ? Tu as déjà vu quelqu’un pleurer à mort ? Littéralement pleurer… à… mort ! Ces gens s’ôtaient la vie pour couper court à leurs malheurs. Ces gens, ils étaient escamotés.
Page 165 : À présent, ma mère commençait et finissait la journée avec une chanson, le micro dans le creux de la main, qu’il soit branché ou non, en nous donnant la sérénade avec des chansons de sa chanteuse préférée, Teresa Teng, la pop star taïwanaise angélique qui avait été l’amante de Jackie Chan l’espace d’une minute vers la fin des années soixante-dix.
Page 173 : C’était ma mère qui l’avait bordé dans son lit et qui lui avait dit qu’il existe une sorte d’amour dans le monde qui ne survit que lorsque personne n’en parle, et que c’était pour cette raison qu’il n’avait pas besoin de s’inquiéter, parce que ma grand-mère ne serait jamais le genre de mère qui prend ses enfants dans ses bras pour leur dire à quel point ils sont magnifiques, intelligents et talentueux. Elle les réprimanderait toujours, elle les ferait se sentir inférieurs, elle leur montrerait que ce monde n’allait pas être tendre avec eux. Elle ne laisserait personne faire souffrir ses enfants ou les effrayer mieux qu’elle, et pour elle, c’était une forme de protection.
Page 190 : La seule chose qu’on ne mettait jamais sur le tapis, c’était l’argent, comment j’avais convaincu mes parents de dépenser presque six mois de salaire pour m ‘envoyer en Californie, couvrir les frais d’inscription, de gîte et de couvert, comment je leur avais vendu la nécessité de tout ceci. Je ne pensais au fait que le premier véritable voyage de l’un et l’autre avait eu lieu quand ils avaient quitté Shanghai pour les États-Unis, avec rien de plus en poche que huit œufs durs, cinquante dollars que les services de douane leur avaient confisqués à leur arrivée et une valise pleine de casseroles, de poêles et qui contenait même un balai cassé, de peur de ne pas trouver ces choses-là en Amérique, ou de ne pas pouvoir se les payer. Et de toute façon, ce voyage ne faisait pas d’eux des voyageurs, du moins pas à la façon dont les gens que j’avais rencontrés à Stanford considéraient les voyages ; il faisait d’eux des immigrants, des assistés.
Page 248 : J’aurais voulu apprendre à parler la prière bien plus rapidement que j’avais appris à parler l’anglais, mais putain, qu’est-ce que c’était dur ! C’était comme la fois où j’avais décidé de chercher dans le dictionnaire chaque mot que je ne connaissais pas dans Le secret de Terabithia, ce qui incluait des mots comme « copyright », « réservé », « marque déposée », et « dédicace » avant même d’avoir commencé à tourner la première page numérotée. Au bout d’une heure, je n’avais lu que deux pages sur les trente qu’on nous avait données, et j’étais presque inconsolable. À force de faire des allers-retours entre le livre et le dictionnaire, je voyais flou, et le pire, c’était quand la définition du mot contenait des mots dont je devais regarder la définition. Pour comprendre la définition de « mépris », j’avais dû regarder ,celle de « dédain », « morgue », « arrogance », « dégoût », « dérision » et « superbe » — pratiquement chaque mot à part les articles, et dans chacune de ces définitions, il y avait d’autres mots dont je devais regarder la définition, et ainsi de suite, jusqu’à ce que je les ai toutes regardées, et à ce moment-là, il fallait retracer la signification des mots en sens inverse jusqu’à la première définition où je les avais trouvés. Le temps de remonter jusqu’à « mépris », j’étais tellement embrouillée que j’ai dû passer au mot suivant sans avoir compris ce que ça voulait dire.
Page 301 : J’étais en primaire, et ma puberté pathétique a frappé comme un éclair au milieu de la nuit — subitement, je voyais mon environnement tel qu’il était : hideux et menaçant. Je n’avais ni amis ni vie sociale ni centres d’intérêt ni talent ni poitrine ni dents bien alignées ni capital sympathie ni vêtements normaux ni charme et, chaque jour, je rentrais à la maison lestée du poids de mes peurs.
Page 341 : — Bizarre. Je ne comprends pas comment ça marche, le feng shui.
— C’est du simple bon sens, a dit mon père. Ça consiste à faire attention à son environnement. C’est comme un don pour la paresse qu’ont les Américains. Personne ne leur a appris à tirer au flanc à leur travail. Personne ne leur a appris à se débrouiller pour faire le moins de boulot possible, et pourtant, ils sont les meilleurs du monde à ce petit jeu-là. Ils ont ça dans le sang. Pour nous, faire attention au feng shui, c’est pareil. C’est inné.
Tout juste débarqué aux États-Unis, Jakob Bronsky erre dans le New York miteux des années 1950, parmi les clodos et les putes. L’American Way of Life ? Comprend pas. Le rêve américain ? Encore moins. Enchaînant les jobs minables, Jakob Bronsky n’a que deux obsessions : soulager son sexe et écrire un roman sur son expérience des ghettos juifs. Un futur best-seller à coup sûr !
Né à Leipzig en 1926, Edgar Hilsenrath a connu les ghettos pendant la guerre, avant de s’exiler à New York. Ses livres connaissent d’abord le succès aux États-Unis, avant de devenir des best-sellers en Allemagne.
« Situations loufoques. Dialogues déjantés. Et humour vache à faire palir les bien-pensants. Un ovni littéraire doué de malin plaisir, qui bouscule la narration et les idées convenues . »
Télérama
Mon avis : L'histoire commence par des échanges épistolaires entre Nathan Bronsky juif allemand et le Consul Général des États-Unis d'Amérique. On est en 1939 et le premier demande au second des visas d'immigration pour quitter l'Allemagne afin d'échapper aux nazis. Mais voilà, l'Amérique a un système de quotas et tous les juifs du monde veulent y aller, donc c'est non ! du moins pas tout de suite. C'est cru, direct et drôle et cependant un peu glaçant car derrière ces échanges qui appellent un chat, un chat, c'est comme si on avait la traduction en langage direct de ce qui devrait être un langage diplomatique, comme si ces lettres disaient ce qu'une mise en forme soignée et polie voudrait vraiment dire.
La suite, qui commence en mars 1953, c'est Jakob Bronsky, fils de Nathan, qui nous la raconte, tantôt en parlant à la première personne où bien à la deuxième. À moins que ce ne soit alternativement lui qui raconte, puis un narrateur. Je n'ai pas eu de certitudes à ce sujet car parfois aussi c'est raconté à la troisième personne. Ce roman est grossier et drôle, désabusé et cash. Jakob observe l'Amérique et les Américains, superficiels et imbus d'eux-mêmes. Et là, adieu le rêve américain. C'est un regard sans complaisance que nous offre Edgar Hilsenrath. Page 76 il est écrit : "C'est le plus beau sourire qui devient président dans ce pays." Les temps ont changé, maintenant c'est le personnage le plus grossier qui l'emporte. Il semble que de l'avis de l'auteur, cette grande nation manque quelque peu de profondeur.
Donc dans ce roman qui semble très autobiographique, on découvre ce Bronsky avec un énorme trou de mémoire concernant la guerre. Il veut devenir écrivain. Il est d'accord pour travailler mais pas trop, juste par nécessité car il doit garder du temps pour écrire son livre. Il imagine des tas de magouilles pour manger gratos. Et il a parfois des conversations avec son pénis qui désire beaucoup, et souvent au dessus de ses moyens. J'ai eu du mal à cerner le personnage. Cynique ? Désabusé ? Individualiste à l'extrême ? Obsédé sexuel ? A-t-il seulement une conscience ? Pas sympathique en tout cas car ça ne le dérange pas de manipuler les gens pour arriver à ses fins. Et comme il n'est pas formaté comme un Américain, lui le Juif Allemand n'a pas les codes, il se prend râteau sur râteau.
Les chapitres sur la montée du nazisme en Allemagne sont glaçant, d'autant plus qu'on a l'impression que ça pourrait se reproduire, là, maintenant. Ceux sur la guerre sont revoltants. C'est, dans l'ensemble, un roman complètement délirant. Totalement irrévérencieux. Les dialogues sont bien barrés. Je me suis amusée à lire ça mais j'ai trouvé le fond extrêmement phallocrate. Les femmes ne semblent être pour Jakob que de simples réceptacles à sperme. Mais finalement il semble y avoir une explication à ça. En résumé, j'ai beaucoup aimé le début, très drôle. J'ai beaucoup aimé la fin que j'ai trouvé très belle mais mélancolique car elle parle de tragédie et de folie des hommes. le reste ma souvent incommodée par la vision que Jakob a des femmes. C'est peut-être du second degré, mais moi je ne l'ai pas ressenti comme ça. Peut-être parce que, entre 1980, année où le livre est sorti, et maintenant, certaines choses ont plus de mal à passer, car maintenant on sait. On sait l'ampleur du mépris et du sexisme, et le mal que ça a fait et que ça fait encore.
Citations :
Page 23 : Je m’imagine le visage anguleux du Consul Général, ses cheveux clairsemés, gris, avec une raie soigneusement tirée sur le côté. Quand il lit les lettres des Juifs, ses yeux d’un bleu glacial luisent de lubricité. Quand il jette les lettres des Juifs dans la corbeille à papier, est-ce qu’il se branle ?
Page 34 : « Je voudrais toucher un mot au Consul Général », dit Nathan Bronsky. « Mais je ne parle pas anglais. »
« Tu sais bien deux mots », dit sa femme.
« Oui, très juste », dit Nathan Bronsky. « Je sais deux mots. Deux mots d’anglais. »
Nathan Bronsky regarda le Consul Général droit dans les yeux. En faisant cela, il pensa à l’an 1939 et à la lettre du Consul Général qui avait enterré toutes ses espérances. Il pensa également aux quelques centaines de milliers qui comme lui, dans leur malheur, avaient frappé à la porte de l’Amérique, le grand pays de la liberté qui ne voulait pas d’eux… à l ‘époque. Lui revint à l’esprit le mauvais prétexte du système de quotas.
« Fuck America ! »
Page 74 : Finalement, nous avons décidé de nous asseoir parmi les émigrants. Je vois : assis à côté de Monsieur Grünspan, Monsieur Weinrot, cinquante ans environ, autrefois marié, six enfants, avocat ; aujourd’hui : célibataire, femme et enfants disparus pendant la guerre sans laisser la moindre trace. Travaille présentement comme manutentionnaire au Garment Center.
Page 236 : Notre professeur ne disait jamais rien à propos des Juifs. C’est seulement quand il fut muté et que nous eûmes un nouveau professeur que les choses changèrent. Celui-ci disait que les Juifs étaient responsables de l’avilissement du peuple allemand, que les Juifs étaient assis sur des tas d’or et saignaient le peuple allemand. Il parlait de la guerre perdue, de la légende du coup de poignard dans le dos, du complot de la juiverie internationale, le tout sous les rires sardoniques.
Page 262 : En 1939, aucun pays ne voulait de nous. Voilà comment ça s’est passé. Le monde entier s’était ligué contre nous. Il n’y avait personne pour nous tendre la main. Je parle de la famille Bronsky et de tous ceux qui partageaient le même destin.
Londres, 1889. Dans un monde victorien où se croisent riches oisifs et damnés de la terre, Oscar Klives, jeune médecin idéaliste, a renoncé à une carrière de neurologue pour se mettre au service des déshérités dans un hospice de l'East End.
Un des miséreux qu'il examine, William Noone, se présente malgré son grand âge comme un homme de trente-deux ans. Pour Noone, qui se dit marin et se croit en 1847 dans un port irlandais, prêt à appareiller, le temps s'est arrêté.
Cherchant à comprendre ce cas exceptionnel, le médecin consigne ses observations dans un journal et finit par traverser l'Atlantique sur les traces de son patient. La découverte du destin du marin sans mémoire va bouleverser sa vie…
Dans un style admirable, un premier roman nourri d'humanisme, qui interroge les mystères de la mémoire et de l'identité.
Mon avis : Londres - 20 avril 1889. Dans un hospice, arrive William Noone qui se croit en 1847. L'homme se pense quarante-deux ans plus tôt, mais comment donc est-ce possible ? C'est la question que se pose Oscar Klives, le jeune médecin qui l'a pris en charge. Après plusieurs tests il comprend que la mémoire immédiate de cet homme n'a qu'une durée de vie très courte, quelques minutes à peine avant de s'effacer. Il va chercher à comprendre à quel moment et en quel lieu les souvenirs de ces homme se sont arrêtés, et pourquoi.
Présenté à la manière d'un journal, jour après jour, le docteur Klives fait part de ses réflexions sur le cas Noone et sur ce que celui-ci lui raconte de sa vie et plus précisément de sa vie de marin, jusqu'à ses trente-deux ans, âge qu'il est persuadé d'avoir. Ce trou de quarante-deux années dans la vie du vieux marin tourne à l'obsession chez le médecin. Il est plein d'empathie pour ce pauvre homme qui a cessé d'avoir des souvenirs, donc plus de présent ni d'avenir. Il a tellement envie de savoir ce qui s'est passé dans ce laps de temps et pourquoi tout s'est arrêté là. Mais comment faire ? À mesure qu'il enquête, une infinité de questions se posent. Ses conjectures sur le cas Noone, étayées ou infirmées lors de sa rencontre avec le Professeur Chandler, amènent de nouvelles hypothèses.
Et si les théories n'amènent pas de réponses satisfaisantes, pourquoi ne pas tenter la pratique ? C'est ainsi que le bon docteur Klives part sur les pas de Noone à la recherche de sa mémoire et prend la mer à bord du RMS Alexandrina, léviathan d'acier. Il compte aller en Gaspésie chercher les réponses à l'amnésie de son patient.
Son périple nous mène de la petite Nantucket au Cap-des-Rosiers et Rivière-aux-Renards, en passant par le lieu-dit Petit-Cap-aux-Os, L'Anse-aux-Griffons, la Baie des Chaleurs... tous ces noms qui sonnent comme une invitation à la découverte de la terre de nos lointains cousins les québécois. Il trouvera des réponses...
J'ai tout de suite été captivée par cette histoire qui traite d'un sujet fascinant autant que terrifiant : l'amnésie. La mémoire, "le plus tortueux et labyrinthique des palais" est d'une "complexité inextricable." de nombreuses questions existentielles sont posées, très troublantes. La mémoire fait de nous des êtres pensants, capables de se projeter, de construire. Mais l'absence de mémoire, c'est une sorte de prison, un mur immense et infranchissable, l'absence totale d'avenir, un puits sans fond. La question que je me suis posée est, est-ce qu'on en sait plus aujourd'hui qu'au XIXe siècle sur ce sujet. On sait que la nature a horreur du vide et qu'elle comble les trous, ce qui nous amène parfois à raconter des souvenirs erronés en toute bonne foi. de plus, il y a tant de causes possibles à l'effacement de la mémoire ! Ce roman pose des questions à rendre insomniaque, car, y'a-t-il des réponses ?
Il y a quelque chose de poignant dans la quête de ce médecin humaniste plein d'abnégation. Cependant, de découvertes en rebondissements il va se trouver souvent face à des dilemmes et aura à faire des choix parfois délicats. Lui qui pensait sa petite vie insipide, se sent face à un Everest depuis sa rencontre avec ce "vieillard cirrhotique et claudicant" qui n'a plus toute sa tête.
La plume est belle et semble coller parfaitement à l'idée que je peux me faire du style de l'époque. C'était comme si j'y étais. C'est une vraie belle histoire, débordante d'humanité. J'ai énormément aimé ce roman qui nous plonge dans le XIXe siècle, celui de Joseph Merrick (Elephant Man) et Jack l'éventreur, cette époque où les connaissances sur la psyché étaient en plein tâtonnements, entre les indigents et leur très grande misère et le reste de la société. Quant à la mer, elle est omniprésente tout le long de cette histoire même si tout le récit ne se passe pas que sur les flots.
Citations :
Page 45 : Journée creuse et morne, parfaitement, supérieurement, superlativement morne, comme il n’en existe qu’en Angleterre.
Page 59 : « Je vous l’accorde, William. Vous n’êtes pas le seul marin qui se trouve en ce moment à Londres. Mais les autres ne m’intéressent pas.
— Et pourquoi donc que moi, je vous intéresse tant ?
— Je vais vous le dire. En tant que médecin, je m’intéresse à vous parce qu’il semble que vous ayez… (Je cherchais des mots un instant, soucieux d’éviter tout jargon mais aussi et surtout de ne pas l’effrayer.) Il semble que vous ayez un problème de mémoire.
— Ah ça, oui, c’est bien possible ! Ça s’emmêle pas mal là-dedans, par moments, ajouta-t-il en se tapotant la tempe avec l’index.
Page 105 : Les songes sont des fleurs si fragiles, si promptes à se flétrir une fois exhalé leur ineffable et évanescent parfum ! À peine écloses et déjà séchées…
Page 157 : Ne connaître de toute son existence que le vent et l’écume, le miroitement du soleil sur les eaux, le frétillement des poissons dans son bec ! Ne connaître que la nécessité de se nourrir, encore et toujours ! Et ne pas connaître l’ennui, ce triste lot de l’homme !
Page 182 : Combien de femmes dont les maris ont disparu en mer ont-elles un jour pleuré au pied de cette statue perdue dans l’immensité ? Combien de plaintes poignantes se sont élevées là, emportées à tout jamais par le vent et le bruit de la mer ?
Page 207 : Hélas ! La vie n’est pas la littérature ; la première est toujours par quelque côté plus décevante, plus courte, plus sèche que la seconde — et pourtant celle-ci ne vaut que par ce qu’elle nous dit de celle-là, que dans la mesure où elle l’éclaire et lui donne du relief…
Page 259 : Pauvre Campbell… Lui qui avait la foi si chevillée au corps n’aura pas eu le temps de recevoir les derniers sacrements. Il est mort en dégorgeant une ultime obscénité, dans une posture aussi risible qu’offensante pour la pudeur. En passant le voir tout à l’heure à la morgue, je me suis demandé si Dieu, son Dieu, lui tiendrait rigueur de son irrépressible coprolalie. S’Il lui pardonnerait cette ordure dans laquelle la maladie l’aura fait se vautrer jusqu’à son dernier souffle, s’Il accueillerait cette âme souillée sans qu’il en soit de sa faute, et que l’absence de prêtre à l’heure fatale n’aura pas permis de purifier par l’extrême-onction.
Page 296 : Quand les vivants qui ont connu les morts meurent à leur tour, quand plus aucun d’entre eux n’est là pour entretenir leur tombe et honorer leur mémoire, ces morts du temps passé meurent une deuxième et dernière fois. Peu de temps sépare la mort organique de cette seconde mort définitive qui est la seule vraie et dont le nom est l’Oubli — une génération à peine, l’homme est si peu de chose !
1627, sur la route des Indes, dans la fureur d'une ville assiégée, dans le dédale des marais et des dunes battues par le vent, l'aventure est en marche. Marie, Fernando et Diogo verront leur destins réunis par une tempête dantesque.
Avec Pour mourir, le monde, Yan Lespoux nous offre un roman d’aventure magnétique et foisonnant. À la suite de ses personnages ballottés par l’Histoire et les éléments dans des décors grandioses, il nous entraîne à la recherche de la lumière dans le tumulte du monde.
Yan Lespoux est historien. Il enseigne la civilisation occitane à l’université Paul Valéry – Montpellier 3. Pour mourir, le monde est son premier roman.
Mon avis : Janvier 1627, naufrage sur la côte du Médoc du São Bartolomeu, caraque portugaise remplie de richesses. Des pilleurs d'épaves sans état d'âme. Un survivant se cache, c'est Fernando Texeira... Peur. Violence. Dépaysement immédiat. L'histoire commence ainsi, sauvage à l'extrême. Puis, au deuxième chapitre, retour en arrière de onze ans. Puis retour en avant au troisième, et ainsi de suite.
Depuis toute petite je suis fascinée par la mer et ceux qui la parcourent. Enfant, je voulais être pirate ! Alors cette histoire m'a emportée loin d'ici, dans mes rêveries de petite fille. Sauf que là, bye bye l'idéalisme idyllique de mon enfance, il y a un côté terrifiant de réalisme. Les recrutements forcés, les tueries, le supplice de la grande cale, la douleur, le danger, les maladies, les miasmes, les dents pourries, les haleines fétides, la crasse et les odeurs nauséabondes, tout y est.
J'ai voyagé avec Fernando et Simão, pris la Route des Indes, traversé le canal du Mozambique, visité les côtes du Médoc, fait escale à Goa et São Salvador de Bahia, puis à Bijapur où encore à Lisbonne, et tant d'autres endroits encore... J'ai assisté à des mises à mort, à des mutilations, à des échauffourées sanglantes entre Portugais et Hollandais, entre Portugais et Anglais, entre bons chrétiens et hérétiques.
On navigue et on visite des pays lointains aux côtés de Fernando et Simão, d'autres fois avec Diogo et Ignacio l'Indien du Brésil, mais aussi auprès du ténébreux et vaniteux Dom Manuel Meneses, où bien Marie la rebelle et son oncle sans foi ni loi dans le Médoc, et tant d'autres personnages, au gré des chapitres qui nous mènent d'une année à l'autre, d'un pays à un autre. L'inquisition, puissante et partout, poursuit parfois jusque après la mort les hérétiques, juifs, protestants, musulmans et apostats. Fernando a toujours eu l'impression de devoir composer avec un destin qui lui en voulait, que lui, serait toujours au mauvais endroit au mauvais moment. Jusqu'au jour où, peut-être... comme une percée dans un ciel nuageux il se prend à espérer qu'il pourrait enfin être maître de son destin.
Un grand roman d'aventures qui se nourrit de l'Histoire, car l'auteur est historien, et c'est enrichissant car j'ai appris des choses auxquelles je n'avais jamais pensé. J'ignorais, par exemple, que ceux qui prenaient la mer en ces temps étaient pratiquement assurés de ne jamais revoir leur pays. Les tempêtes, les combats en mer et les naufrages faisaient énormément de victimes, beaucoup de bateaux n'arrivaient jamais à destination. D'ailleurs certains, caraques ou galions, étaient des géants des mers difficilement manœuvrables, dont le gigantisme laissait perplexe quant à la capacité à naviguer ou même simplement flotter. Lors des combats, les marins étaient tués autant par les boulets que par les morceaux du bateau qui étaient projetés et les déchiquetaient. Et les descriptions de naufrages sont d'un réalisme glaçant. Un véritable carnage à chaque fois.
J'ai été passionnée par cette histoire de marins, de voyageurs au long cours dont les vies étaient si précaires et qui rappelle que nous ne sommes rien face aux éléments mais aussi que l'homme est un loup pour l'homme. J'ai aimé ce roman du début à la fin, j'ai aimé les personnages, Fernando, Simão, Marie, Diogo et Ignacio, ces petits personnages dans le tourbillon de la grande Histoire.
Citations :
Page 12 : Il s’approche encore et discerne une silhouette noire, à demi-nue. Certainement un des esclaves indiens qui partageaient un entrepont avec d’autres marchandises.
Page 74 : Il avait remonté le cours des fleuves aux eaux rouges pour s’enfoncer dans les terres. Il avait vu des tigres et des crocodiles. Il fallait faire preuve d’une égale méfiance à l’égard de ces deux animaux, mais moins tout de même qu’avec tous les hommes qu’il avait pu croiser ici.
Page 125 : Ce qui était bien avec les Hollandais, c’est qu’ils se laissaient facilement tuer. Dès qu’ils n’étaient pas protégés par des murs ou qu’ils ne pouvaient utiliser leurs mousquets, on en faisait ce qu’on voulait.
Page 149 : À moins d’un miracle, São Salvador tomberait. Dom Manuel de Meneses savait que le droit et Dieu étaient tous les deux avec le Portugal et que les hérétiques retranchés dans les lieux qu’ils avaient profanés ne pouvaient compter sur aucun miracle.
Page 160 : En regardant les hommes qui vaquaient sur les ponts, il se demanda combien d’entre eux avaient éprouvé comme lui la nécessité de se laver de leurs péchés. Peu sans doute et particulièrement chez les soldats qui occupaient l’entrepont. Pourtant, une chose était certaine, l’histoire de la route des Indes était ainsi faite : des dizaines, des centaines peut-être, d’entre eux ne verraient jamais Goa. Et pour ceux, rares en dehors de l’équipage, qui envisageaient de faire aussi le voyage retour, la proportion de pertes serait plus élevée encore.
Page 172 : Il voyait des hommes qu’il avait fréquentés durant les dernières semaines, soldats disciplinés et parfois même bons compagnons, devenir des bêtes. Ils cassaient, volaient, battaient, violaient et nul ne se souciait de les arrêter. « C’est ainsi, avait dit dom Manuel, il faut lâcher la bride, laisser s’écouler le fiel et le mauvais sang accumulés. C’est bien peu noble, mais ces hommes ne sont pas nobles. C’est bien peu chrétien, peut-être, même s’ils le sont, mais ils savent qu’ils auront le pardon de Dieu. Les prêtres qui nous accompagnent sont là pour y pourvoir.
Page 210 : Ils se revoyaient là, presque dix ans plus tôt, et n’avaient pas de peine à imaginer l’état de ceux qui mettaient pied à terre après des mois à pourrir littéralement sous les assauts conjugués de la vermine, de l’humidité, de la chaleur tropicale, du froid austral, de la faim et de la promiscuité avec des gens dont même le diable n’aurait pas voulu chez lui.
Page 287 : Mourir était une possibilité, un risque à courir. Il ne désirait pas la mort, mais cela faisait longtemps maintenant qu’elle lui faisait moins peur que la vie.
Page 299 : Ils ne voulaient pas sortir, mais ils ne pouvaient pas non plus rester dans le dortoir. Aux odeurs des corps crasseux et suants se mêlaient celles de la bile et du vomi. Le Santo Antonio e São Diogo ne semblait plus être qu’un morceau de bois ballotté par les vents et les courants.
Page 405 : Voilà plus de dix ans que mon métier consiste à me battre. Pas pour moi. Pour des gens plus puissants qui m’achètent pour pas très cher. Je suis un des milliers de bras armés qui tiennent en vie des empires qui ne le méritent pas.
J'ai plaisir à chroniquer les romans que j'ai aimés, sur Instagram et Babelio, en toute modestie bien sûr. J'aime l'idée que je pourrais donner envie à d'autres de lire les romans qui m'ont plu, mais aussi partager mes bonheurs de lectures.
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J'aime les livres qui me transportent, qui me font rêver, qui me tiennent en haleine, qui m'apprennent quelque chose sur l'histoire de quelqu'un, du monde, d'un peuple, qui m'emmènent loin de ma réalité, qui me font croire que tout est possible, qui me tirent une larme, qui me font rire, qui me font espérer, qui me font trembler... J'aime plein de styles, plein de sujets, mais avant tout un livre doit me faire vibrer.