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Mon avis : Cadavre exquis – Agustina Bazterrica

Publié le par Fanfan Do

Traduit de l’espagnol (Argentine) par Margot Nguyen Béraud

 

Éditions Flammarion

 

Mon avis sur Insta c'est ici

 

Quatrième de couverture :

Un virus a fait disparaître la quasi-totalité des animaux de la surface de la Terre. Pour pallier la pénurie de viande, des scientifiques ont créé une nouvelle race, à partir de génomes humains, qui servira de bétail pour la consommation.
Ce roman est l'histoire d’un homme qui travaille dans un abattoir et ressent un beau jour un trouble pour une femelle de "première génération". Or, tout contact inapproprié avec ce qui est considéré comme un animal d'élevage est passible de la peine de mort. À l'insu de tous, il va peu à peu la traiter comme un être humain.

Le tour de force d’Agustina Bazterrica est de nous faire accepter ce postulat de départ en nous précipitant dans un suspense insoutenable. Roman d'une brûlante actualité, tout à la fois allégorique et réaliste, Cadavre exquis utilise tous les ressorts de la fiction pour venir bouleverser notre conception des relations humaines et animales.

Agustina Bazterrica est née à Buenos Aires en 1974. Cadavre exquis, son premier roman, a remporté le prestigieux prix Clarin en 2017.

 


Mon avis :
Et si l'horreur des abattoirs nous était contée en substituant des humains aux animaux !? Car des animaux, il n'y en a plus dans ce futur indéterminé mais les humains ne veulent pas renoncer à la viande. Alors des humains sont élevés et génétiquement modifiés pour être des animaux comestibles. Mais ont-ils une conscience animale ? Ou humaine ?? L'humanité pratique désormais le cannibalisme. Mais c'est un mot interdit. Il y a des mots convenables, hygiéniques, légaux, et ceux qu'il est interdit de prononcer sous peine de finir en steak. Voilà ce qu'est devenu le monde suite à la Grande Guerre Bactériologique qui a rendu les animaux impropres à la consommation et mené à leur extermination. D'ailleurs, dans ce monde affreux, est-ce qu'on ne mange que de la viande élevée pour ça ? Ou bien en mange-t-on parfois qui avait un nom et un prénom ?

Il n'y a pas que la viande, il y a aussi la peau, le cuir, que monsieur Urami détaille et j'ai trouvé ça presque plus glaçant que l'abattoir. Sans doute parce qu'il y a des antécédents dans l'histoire du XXe siècle, où de la peau humaine à servi à fabriquer des objets.
On est, avec cette histoire, instantanément dans un monde terrifiant. Que dis-je terrifiant !? Ce monde est absolument cauchemardesque !!!

Le fait que ce soient des humains qui sont débités en morceaux alimentaires dans les abattoirs met en évidence l'ignominie que cela représente, l'irrecevabilité de ce qu'on fait, pourtant on le fait, à très grande échelle, sur des êtres sentients.
Marcos Tejo occupe un poste à responsabilités à l'abattoir, avec une sorte de résignation et du dégoût car beaucoup de questions le taraudent. Dans cette société abjecte et hypocrite, les "humains" de boucheries sont appelés des "têtes", car personne ne voudrait manger ses semblables... non, non ! Donc on leur donne une appellation spécifique. Certains achètent des têtes pour chez eux, d'autres, chasseurs depuis toujours, n'ont pas renoncé à leur "distraction", il leur en faut pour faire des lâchers, et mettre des beaux trophées aux murs. Tout ce que notre époque fait de dégueulasse aux animaux, ce futur le fait à des humains déshumanisés destinés à l'abattage.
Et puis ce monde sans animaux est triste à mourir. Plus de chiens qui aboient, plus de crottes sur les trottoirs, plus d'animaux sauvages dans le zoo désaffecté. le monde tel qu'il était depuis des millénaires n'existe plus. Un triste monde sans animaux, sans chiens, sans chats à nos côtés.

Par moments l'autrice pousse le bouchon très très loin, il me semble, et pourtant je n'ai pas pu m'empêcher de me demander si c'était vraiment délirant d'imaginer ce qu'elle nous raconte. Car je pense que certains sont capables de démesure, que l'argent peut monter à la tête et laisser croire à ceux qui en ont trop que tout leur est permis. Des "maîtres du monde" qui disent et font n'importe quoi et nous amènent au bord du vide.

Ce roman m'en a évoqué deux autres sur ce thème, que j'avais beaucoup aimés aussi : 
Défaite des maîtres et possesseurs de Vincent Message, et Macha ou le IVe reich de Jaroslav Melnik, qui avaient la même puissance horrifique et m'avaient donné un terrible sentiment d'extrême vulnérabilité face à la férocité de mes semblables ou au fait d'être devenus des proies. J'ai trouvé l'angle choisi par Agustina Bazterrica vraiment très malin. C'est un gros coup de cœur pour moi même s'il m'a fait dresser les cheveux sur la tête. Un livre impossible à lâcher, jusqu'à la fin. J'aurais aimé qu'il dure beaucoup plus longtemps. Pourquoi ? Parce qu'en le lisant j'ai eu vraiment le sentiment que notre monde est encore beau, pour le moment, je me suis rendu compte de tout ce qu'on a à perdre et je l'ai trouvé encore plus beau. Hélas de moins en moins, et surtout, pas pour les animaux en général.

 

Citations :

Page 15 : Il se réveille le corps couvert de sueur car il sait que demain encore il devra abattre des humains.

Personne ne les appelle comme ça, pense-t-il, en s’allumant une cigarette. Lui non plus ne les appelle pas comme ça quand il explique le cycle de la viande à un nouvel employé. On pourrait l’arrêter à ce seul motif, et même l’envoyer aux Abattoirs Municipaux pour se faire transformer. « Assassiner » serait le mot exact, mais ce mot-là n’est pas autorisé.

 

Page 48 : Avant, ses chiens se précipitaient sur les voitures en aboyant. L’absence des animaux a fait place à un silence oppressant, mutique.

 

Page 76 : Il n’appelle jamais les vieux « papi » ou « mamie ».

Tous ne sont pas, ni ne seront, des grands-parents. Ce sont juste des vieux, des gens qui ont vécu longtemps, et dont ce sera, peut-être, la seule victoire.

 

Page 108 : Lui, il se demande toujours ce que ça doit faire de passer ses journées à mettre des cœurs humains dans des caisses. À quoi peuvent bien penser ces ouvriers ? Ont-ils conscience que ce qu’ils tiennent dans leurs mains étaient jusqu’à présent en train de battre ? Cela leur fait-il quelque chose ? Puis il pense que lui aussi passe ses journées à superviser un groupe de gens qui, sous ses ordres, égorgent, éviscèrent et découpent des femmes et des hommes sans y voir le moindre problème.

 

 

 

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Mon avis : Braconnages – Reinhard Kaiser-Mühlecker

Publié le par Fanfan Do

Traduit de l’allemand (Autriche) par Olivier Le Lay

 

Éditions Gallimard – DU MONDE ENTIER

 

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Quatrième de couverture :

Jakob est un jeune agriculteur qui exploite la ferme familiale en Haute-Autriche. Dépassant ses premières réticences, il accueille Katja, une artiste qui se découvre une passion pour son métier ; peu à peu, ils vont s’apprivoiser et fonder une famille.
Mais cette union et cette apparente stabilité ne résolvent pas les sombres questions qui traversent Jakob de longue date : celle de la difficulté quotidienne de la vie rurale, celle du pesant héritage de l’histoire de son pays, celle du silence et de l’incommunicabilité. La violence enfouie en Jakob menace sans cesse de ressurgir en s’abattant sur ses terres, sur les autres, et sur lui-même.
Découvert en France avec les somptueux Lilas rouge et Lilas noir, Reinhard Kaiser-Mühlecker nous offre ici un puissant roman sur la condition agricole aujourd’hui et l’inconvénient d’être né. Porté par une langue limpide, Braconnages nous invite à parcourir les plaines de l’Autriche comme celles de l’âme déchirée de ses personnages.

 

 

Mon avis :
Le rythme de vie de Jakob et lent et laborieux, comme la nature avec laquelle il vit. Il est agriculteur et éleveur. Il vit dans l'exploitation avec ses parents, et sa grand-mère à qui tout appartient. Ses journées sont rythmées par les différentes taches qu'il accomplit jour après jour. S'il n'y avait ses parents, il vivrait solitaire avec seulement sa chienne. Alors pour meubler sa solitude, il va sur Tinder, discuter avec des femmes... qui au fond pour la plupart ne l'intéressent pas. C'est un homme pragmatique, qui va à l'essentiel, pour qui un chien est juste un chien, où peut-être un accessoire indispensable à la ferme. de prime abord il semble être un homme torturé car taciturne avec une attirance redoutable pour la roulette russe.

On sent un homme humilié, sans qu'on sache précisément par quoi, à part son sentiment obsédant d'être un raté. Il semble enfermé à l'intérieur de lui-même, seul avec sa méfiance, trouvant systématiquement les marques de sympathie suspectes. Pourtant l'auteur nous dit que dans le monde paysan, la règle c'est le "Nous" car les biens appartiennent à tous les membres de la famille. Mais Jakob est un homme étrange, sans doute que son pire ennemi c'est lui-même. Il semble très défaitiste au point que lorsqu'il rencontre Katja, son raisonnement n'est autre que "[...] ils vivaient dans des mondes différents, sans qu'il fût possible de bâtir une passerelle de l'un à l'autre." C'est comme s'il fermait toute porte qui pourrait lui apporter un peu de lumière. Quant à ses parents, son père et sa mère, ils ont peut-être une part dans son mal-être. le père a l'air d'un doux dingue et la mère est froide est peu loquace. Et puis la grand-mère, cette invisible, vieillissant à n'en plus finir, détentrice de tout, confinée dans sa chambre. Tous ses biens auraient une origine honteuse, une exhalaison de génocide. Car là, force est de constater que la Shoah, vue de l'Autriche, c'est un tout autre point de vue que le nôtre, teintée de la honte de la spoliation.

À mesure que l'on avance dans le roman on découvre de plus en plus la personnalité fascinante de Jakob. Il est déchiré entre ce qu'il est et qu'il n'aime pas, et ce qu'il voudrait être et qu'il s'efforce de devenir. Et toujours avec un sentiment d'imposture, et toujours la pensée que les gens le voient tel qu'il n'est pas mais tel qu'il se montre, et donc ne le connaissent pas, et l'apprécient ou le détestent pour de mauvaises raisons. Il est tellement ambivalent et insaisissable !

Arrivée à la moitié du roman, je me suis demandé s'il y avait de l'amour dans cette histoire. Tous les personnages sont tellement étranges et réservés. Ou peut-être, en guise d'amour n'y a-t-il que de la résignation, ou alors simplement de la raison, comme dans les mariages arrangés... quand on y est, on y reste !?

C'est un récit très lent, comme le rythme des saisons, bruissant de la présence animale, de l'autoroute aussi qui passe à proximité, mais peu de la parole. C'est toute une ambiance, faite de silences, de regards et de colères contenues, c'est très étrange.
Alors, si ce livre n'avait pas été dans la sélection pour le prix Bookstagram du roman étranger 2024, je ne l'aurais sûrement jamais lu et ça aurait été dommage, mais j'ignorais jusqu'à l'existence de 
Reinhard Kaiser-Mühlecker. Pourtant il m'a emportée dans ce monde qui est le sien, que je ne connais pas, fait de labeur, de non-dits et de froideur et j'ai vraiment aimé ça. Cette histoire m'a captivée... jusqu'à la fin, qui m'a glacée. Toile impressionniste du calme avant la tempête.

 

Citations :

Page 22 : L’élevage de plein air n’était pas nécessairement la règle, il fallait ne pas être économe de son temps, mais Jakob tenait à ce que les bêtes, pour la courte vie qui leur était prêtée, eussent un confort suffisant. Il se souciait de leur bien-être.

 

Page 82 : Elle lui plaisait, la cause était entendue, mais ils vivaient dans des mondes différents, sans qu’il fût possible de bâtir une passerelle de l’un à l’autre.

 

Page 130 : C’est que chacun avait gardé d’Alexander un souvenir tout différent : l’allure fringante, le pas vainqueur, il avait été, surtout, un jeune homme au corps assez musclé. Et voilà qu’il fendait maintenant la foule au bras de sa femme avec une componction de prélat, sanglé dans un complet qui le boudinait et laissait une impression de déguisement.

 

Page 184 : C’est vrai qu’ils étaient rarement en désaccord pour ce qui touchait à l’enfant ; chacun respectait l’avis de l’autre, et ils ne se préoccupaient aucunement de ce que pouvait dire sa mère ou, pis encore, la mère de Katja — sans même parler des pères, qui, en dépit de leur ignorance totale du sujet, ne manquaient jamais de donner leur opinion.

 

Page 274 : L’épidémie. C’était peu dire que ça lui tapait sur les nerfs. Ces discussions à n’en plus finir parce qu’il avait refusé de se faire vacciner. Il n’était aucunement un tenant de la théorie du complot, et ne sympathisait en aucune façon avec les crétins qu’on avait vu déferler à grand tapage dans les rues, mais il avait été toujours hostile au port du masque et s’était insurgé contre la fermeture des bars et des restaurants ; non, il jugeait que ces personnes qui protestaient contre des décisions auxquelles on ne pouvait rien changer étaient ridicules, mais, comme bien d’autres que lui, il restait persuadé qu’il y avait derrière tout cela quelque chose de plus trouble que le seul désir de préserver la santé de chacun.

 

 

 

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Mon avis : L’affaire Alzheimer – Jacques Timmermans

Publié le par Fanfan Do

Autoéditions

 

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Quatrième de couverture :

Avec ce roman, Jacques Timmermans nous plonge au cœur de l’industrie des soins de santé, milieu professionnel qu’il connaît bien, tant pour ses belles façades que ses sombres coulisses. Le résultat est à la fois instructif et édifiant, à travers une intrigue où s’entremêlent la science omniprésente et une fiction à ce point réaliste qu’elle en devient crédible. Un récit captivant servi par une écriture fluide, intelligente et teintée d’un humour grinçant, faisant la part belle à la psychologie profonde de personnages parfois attachants, parfois carrément odieux. Un régal !
Le pitch
Quinze ans déjà que Fred travaille comme chercheur dans une grosse multinationale pharmaceutique. Et tandis que sa motivation professionnelle est au plus bas depuis un bon moment, voilà que lui tombe dessus une nouvelle tuile. Les résultats de sa dernière étude sur souris transgéniques sont totalement aberrants, et son patron, au paroxysme d’une fureur incompréhensible, en exige la raison. Fred n’a désormais pas d’autre issue que de trouver au plus vite une explication à cette bizarre énigme.
En spectateur désabusé et souvent impuissant face à l’adversité sournoise de ce milieu professionnel aux pratiques glaçantes, notre brave héros se lance alors dans une pénible enquête, semée d’obstacles et de rebondissements inattendus. Qu’a-t-il donc bien pu se passer ?
Et s’il détenait en fin de compte le remède miracle contre la maladie d’Alzheimer… ?

 

 

Mon avis :
Fred, qui travaille dans une grosse multinationale pharmaceutique, assiste à une des (trop) nombreuses et inutiles réunions où il se fait hurler dessus par son supérieur hiérarchique devant le nouveau directeur. Il exècre ces séances où chacun se fait mousser, ce "fichu management meeting mensuel" où le cynisme lié au gros profits s'étale à travers les propos de Laurence, docteure et directrice de la recherche clinique au sein de l'entreprise.
Il a fallu que je m'adapte dès le départ à un langage (de bureau je suppose) qui m'est totalement étranger : laptop, sharp, CEO², annual review, smart casual, il n'y a que dress code qui ne m'a pas posé de problème. Ça m'a rappelé un sketch des Inconnus... Cela dit, l'auteur se moque aussi "L'envie me vient soudain de lui répondre n'importe quoi, avec un terme anglais tous les trois mots, mais il ne va pas comprendre."
Néanmoins, merci internet qui vous dit tout ce que vous avez besoin de savoir, j'ai trouvé tous les termes.

Mais voilà que Fred nous explique tout depuis le début, le fameux projet G181256 sur lequel il a travaillé dans cette entreprise pharmaceutique dès la fin de son doctorat. Ses recherches étaient en lien avec la maladie d'Alzheimer, épée de Damoclès au-dessus de nos têtes de potentiels futurs grands vieillards. Or, ses expériences sur deux groupes de souris semblent présenter une grosse erreur, voire une énorme aberration, une impossibilité.

Un chef de service caractériel et une mémoire qui semble défaillir depuis peu vont donner des sueurs froides à Fred. de réunions en formations, il traîne son inquiétude et ses questionnements à propos de ses souris Alzheimer, ou pas... et cherche la raison de cette étrangeté.

Ce livre pointe du doigt les méthodes et le manque d'éthique des multinationales qui n'ont comme objectifs que de faire du fric, pressurer leurs salariés comme des citrons et ignorer les dangers de leurs produits. Sans oublier toutes les absurdités administratives et règlements qui se contredisent, qui peut-être cachent autre chose. Et puis la souffrance au travail, devenue courante dans les grandes entreprises, des supérieurs hiérarchiques aux ambitions démesurées qui n'hésitent pas à piétiner leurs collègues, des jeunes loups aux dents longues... Mais aussi l'arrêt de certains médicaments, sans raisons apparentes, laissant des tas de gens dans la détresse, peu importe leur bien-être, seul compte le profit.

Cependant que Fred s'ingénie à tenter de comprendre ce qui est arrivé à ses souris de laboratoire, il semble que ses journées se transforment en parcours du combattant ou en saut d'obstacles, au choix. Il est dans ces moments où tout se combine pour vous pourrir la vie.
Alors je dois dire que je me suis retrouvée, avec cette histoire, dans un univers qui m'est totalement étranger. le milieu de la recherche, et des multinationales, je ne connais pas et j'ai envie de dire tant mieux. Un chouette panier de crabes !
Dans cette foire d'empoigne où tout le monde se fait des courbettes et des sourires hypocrites, Fred est un électron libre, solitaire à l'esprit facétieux, pratiquant l'ironie en son for intérieur.

J'ai appris au passage qu'il y a des entreprises qui fournissent des souris transgéniques Alzheimer (et peut-être pas que...) et ça me laisse sans voix. Nous les humains sommes persuadés d'être au sommet de tout et nous permettons toutes les cruautés, mais plus dure sera la chute.
Ce que Fred va découvrir va violemment l'ébranler...
C'est un roman édifiant sur l'industrie pharmaceutique, mais aussi sur le monde des grosses entreprises en général, où les ambitions personnelles peuvent écraser du monde, sans état d'âme car trop souvent il s'y pratique un management toxique.

C'est le troisième livre de 
Jacques Timmermans, et le troisième que je lis. Ils sont tous différents mais leur point commun c'est l'humour disséminé çà et là, et c'est à chaque fois un plaisir.

 

Citations :

Page 14 : — Et qu’y aurait-il d’ailleurs d’illégal à commanditer une étude clinique auprès d’un expert ? Mais qu’est-ce que vous croyez, les bisounours de l’administration ? Vous êtes nouveaux dans le business, ou quoi ? Toutes les boîtes pharma font pareil, et si nous jouons les puritains, l’essentiel du marché sera rapidement passé à la concurrence, dès demain.

 

Page 124 : — On ne va pas se mentir, Fred, on connaît toi et moi la devise de leur modèle économique de base, qu’« un patient guéri est un client de perdu. » Suffit de voir comment sont habituellement conçues au sein de l’industrie pharma les stratégies de traitement des maladies chroniques.

 

Page 128 : Le scientifique est d’abord obligé de s’inventer de nouveaux mots pour construire son interprétation du monde, en oubliant presque aussitôt que sa démarche ultérieure ne servira qu’à expliquer les mots et certainement pas ce qu’il y a derrière. Le mot n’est alors qu’un obstacle supplémentaire entre lui et la chose. Et le mystère ne se dévoile aucunement.

 

Page 221 : Mais retiens donc que le seul et unique objectif d’une boîte pharma est de faire du pognon, avant tout pour satisfaire ses actionnaires.

 

 

 

 

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Mon avis : On m’appelle Demon Copperhead – Barbara Kingsolver

Publié le par Fanfan Do

Traduit de l’américain par Martine Aubert

 

Éditions Albin Michel – Terres d’Amérique

 

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Quatrième de couverture :

Né à même le sol d'un mobil-home au fin fond des Appalaches d'une jeune toxicomane et d'un père trop tôt disparu, Demon Copperhead est le digne héritier d'un célèbre personnage de Charles Dickens. De services sociaux défaillants en familles d'accueil véreuses, de tribunaux pour mineurs au cercle infernal de l'addiction, le garçon va être confronté aux pires épreuves et au mépris de la société à l'égard des plus démunis. Pourtant, à chacune des étapes de sa tragique épopée, c'est son instinct de survie qui triomphe. Demon saura-t-il devenir le héros de sa propre existence ?
Comment ne pas être attendri, secoué, bouleversé par la gouaille, lucide et désespérée, de ce David Copperfield des temps modernes ? S'il raconte sans fard une Amérique ravagée par les inégalités, l'ignorance, et les opioïdes - dont les premières victimes sont les enfants -, le roman de Barbara Kingsolver lui redonne toute son humanité. L'auteur de L'Arbre aux haricots et des Yeux dans les arbres signe là un de ses romans les plus forts, couronné par le prestigieux prix Pulitzer et le Women's prize for fiction.

 


Mon avis :
Demon Copperhead nous raconte sa vie, qui a plutôt très mal commencé : "Ce gamin, s'il voulait avoir une chance de goûter aux belles choses, il aurait dû se faire livrer chez une mère riche ou intelligente ou chrétienne, en bref une mère clean."
J'ai tout de suite aimé la narration, ce côté copain qui nous fait entrer dans le petit monde de Demon. Il a deux rêves : voir l'océan, et la tombe de son père, mort avant sa naissance.

Demon commence par le tout début, sa naissance avec une mère junkie, défoncée quand il voit le jour, son enfance avec son copain Maggot le petit-fils Peggot, son enfance pauvre mais qui respire la complicité enfantine, l'enfance qui se satisfait de bonheurs simples. Sauf que Demon a une maman qui fait toujours des mauvais choix et que ça impacte fortement sa vie à lui. Un jour, elle se marie et c'est pas une bonne chose, ni pour lui, ni pour elle.

Alors que le début sentait la misère heureuse si je puis dire, avec l'arrivée de Stoner "le connard", la vie de Demon et de sa mère vire au cauchemar. Car il est de ces hommes qui s'autorisent tout, se comportent en seigneur. et maître. C'est terriblement angoissant d'assister à ça de façon passive. Car oui, j'étais totalement avec Demon sans pouvoir le protéger. Dès le début de l'histoire Demon est devenu mon petit pote.
Il va se retrouver dans le circuit des familles d'accueil assez sordides, ou au mieux lamentables, où il a affaire à des exploiteurs d'enfants dénués de philanthropie, où il en vient à baver sur la gamelle du chien tellement il a faim. On est face à la difficulté d'être un enfant, à la douleur de ne pas avoir son libre arbitre, d'être à la merci des adultes défaillants et d'une société qui ne se préoccupe que très peu des exclus.

Le peu de confiance que Demon met dans les adultes est à l'image de ce qu'il a vécu, lamentable. Il n'espère rien et s'attend toujours au pire. Pourtant, de bonnes choses arrivent parfois. Hélas, il ne semble pas apte au bonheur simple, car il a fini par penser que tout se paie dans la vie, le bon comme le mauvais. Et il craint de gâcher même les bonnes choses, par manque de confiance en l'humanité. Il a un tel besoin d'amour et de reconnaissance qu'il en vient facilement à se sentir rejeté.

Mais tout orphelin qu'il soit, Demon fait partie d'une communauté, d'un lieu, et d'un clan, la famille Peggot qui l'a vu grandir et l'a aimé depuis toujours. Il n'est pas seul, il a des souvenirs avec tous ces gens là. de plus il est fort, animé par la rage de vivre, l'envie de croquer la vie à pleines dents.
Un héros très attachant, résilient, avec un regard lucide sur les adultes, et l'humour qui affleure en permanence ont fait de cette lecture un plaisir jubilatoire.

Malgré l'adversité, c'est beau, d'une beauté triste parfois, mais tellement puissante qu'on a envie d'en reprendre, pas envie que ça s'arrête, comme le jour d'un enterrement, où on voudrait figer cet instant pour toujours, pour pouvoir reprendre un peu de cette douleur indispensable dans les moments où elle semble s'atténuer et s'enfuir dans les limbes des souvenirs. C'est tellement profond, la puissance des mots illumine l'histoire. C'est souvent drôle aussi. Car Demon ne s'apitoie pas sur lui-même et nous raconte ses péripéties avec énormément de dérision.

Il y a aussi un regard amer sur cette société qui donne des rêves trop grands, hors de portée, stupides parfois, distribue des drogues dures en pharmacie, case les enfants placés n'importe où, histoire de s'en débarrasser et se donner l'illusion du devoir accompli. Dans le comté 
De Lee en Virginie, ils sont considérés comme les ploucs de l'Amérique, des Rednecks. Cette histoire nous rappelle également que la vie est faite d'occasions et qu'il faut savoir les saisir quand elles passent. Toute notre vie on a des choix à faire... pour ces enfants nés au mauvais endroit, la vie est un Everest à gravir.

Oui, ce roman est un coup de cœur ! 
Barbara Kingsolver nous parle d'adversité mais aussi de générosité, avec certains personnages absolument magnifiques et je me demande avec désenchantement si on peut vraiment en croiser autant dans la vraie vie ou si c'est juste le pouvoir des livres. Car de toutes ces personnes que Demon croisera dans sa vie, certaines lui permettront de croire qu'un avenir autre est possible.
Ah oui, qu'est-ce que je l'ai aimée cette histoire !
Évidemment, cette "réincarnation" version comté 
De Lee en Virginie du David Copperfield de Charles Dickens donne envie de lire l'original, dont je ne garde qu'un vague souvenir de l'adaptation télé vue dans ma lointaine enfance.

 

Citations :

Page 48 : Je me suis demandé ce que Stoner penserait de se prendre du vomi dans la tronche en guise de réponse, parce que c’était à deux doigts. Mais il s’en foutait, et il s’est tourné pour lui hurler dessus. Je commençais à être à cours de Pauvre maman à ce stade. C’était pas mon idée d’épouser ce connard.

 

Page 79 : Tommy parlait tendrement aux bêtes quand il les nourrissait, même si ce n’étaient que des monstres géants complètement débiles. Il faisait pareil avec moi, comme s’il essayait de compenser toutes les mauvaises choses de notre vie. Au moins j’allais pas être castré et être transformé en viande hachée, ça j’en étais à peu près sûr.

 

Page 96 : Bref, les placements étaient faits par des agences et nous, comme aurait dit Stoner, on était du produit. Faire tourner et commercialiser les enfants placés sur plus de cinquante comptes clients.

 

Page 129 : Je sens toujours au fond de moi qu’être en colère était alors la seule chose qui me faisait tenir. En colère contre tout le monde mais surtout contre elle, d’avoir épousé Stoner et de nous avoir laissés tomber, d’avoir fui vers un paradis où elle pourrait foutre la merde comme elle voudrait, et où personne ne lèverait plus jamais la main sur elle.

 

Page 169 : Y avait une chose que Miss Barks ne connaissait pas : la famille d’accueil. Elle avait pas idée qu’il existait des gens qui vivaient juste au bord de ce qui est faisable.

 

Page 243 : Je voulais rentrer à la maison. C’est à dire nulle part, mais c’est un réflexe qu’on garde, même quand y a plus aucun endroit où aller.

 

Page 267 : Si t’as déjà rencontré une fille au collège, tu sais comment elles sont : de la connerie en éruption permanente. Une urgence toutes les deux minutes, ta meilleure amie qui se transforme en ennemie. Un gars qui flirtait avec toi hier et qui parle aujourd’hui à une autre fille. Chaque partie de ton corps trop grosse ou trop petite et oh je déteste cette robe et oh mon Dieu j’ai peur d’être enceinte.

 

Page 353 : Oui, la vie ça craint, la faim qui te tenaille la nuit, les gens qui te font du mal, mais comparé à être enterré dans une boite, à flotter dans un univers de rien et de jamais ? Le choix est vite fait.

 

Page 440 : Avril, le mois où ce pauvre monde attend la délivrance de toutes ses forces. Les cornouillers et les gainiers rouges sont là, pimpants au bord des routes, et des feuilles vertes toutes neuves illuminent les montagnes. Alors arrive une gelée tardive qui noircit tout, les fruits de l’année tués dans l’œuf. C’est un bon moment pour mourir, j’imagine. Si on ne croit plus à la délivrance.

 

 

 

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Mon avis : La nuit des béguines – Aline Kiner

Publié le par Fanfan Do

Éditions Liana Levi

 

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Quatrième de couverture :

Paris, 1310, quartier du Marais. Au grand béguinage royal, elles sont des centaines de femmes à vivre, étudier ou travailler comme bon leur semble. Refusant le mariage comme le cloître, libérées de l’autorité des hommes, les béguines forment une communauté inclassable, mi-religieuse mi-laïque. La vieille Ysabel, qui connaît tous les secrets des plantes et des âmes, veille sur les lieux. Mais l’arrivée d’une jeune inconnue trouble leur quiétude. Mutique, rebelle, Maheut la Rousse fuit des noces imposées et la traque d’un inquiétant franciscain... Alors que le spectre de l’hérésie hante le royaume, qu’on s’acharne contre les Templiers et qu’en place de Grève on brûle l’une des leurs pour un manuscrit interdit, les béguines de Paris vont devoir se battre. Pour protéger Maheut, mais aussi leur indépendance et leur liberté. Tressant les temps forts du règne de Philippe le Bel et les destins de personnages réels ou fictifs, Aline Kiner nous entraîne dans un Moyen Âge méconnu. Ses héroïnes, solidaires, subversives et féministes avant l’heure, animent une fresque palpitante, résolument moderne.
 

 

Mon avis :
Paris 1310 dans le quartier du Marais. Les béguines, des femmes libres d'étudier ou travailler et de disposer de leur argent, mi-religieuses, mi-laïques, libérées de l'autorité des hommes, refusant le mariage comme le cloître, dont un grand nombre vivaient au grand béguinage royal, parfois après une vie, des enfants et le veuvage. Il y avait de nombreuses communautés de béguines reparties dans la partie nord du pays, ce mouvement étant né à Liège en 1173. Forcément, un tel fait historique ne pouvait que m'intriguer et m'intéresser, d'autant que le Moyen-âge me fascine.

C'est ahurissant l'importance qu'avait la religion au Moyen-âge. Tout tournait autour de Dieu, des messes, des prières et gare à l'inquisition qui traquait les hérétiques ! On est à l'époque de Philippe le Bel, roi pieux, petit-fils de Louis IX (Saint Louis), hanté par la peur de l'hérésie, maître d'œuvre de la disgrâce des Templiers, ce puissant Ordre des moines-soldats. Des tortures "artistiques" ou comment broyer, briser, étirer sans jamais faire saigner pour ne pas souiller les terres de l'Église… Sacrée ambiance le Moyen-âge !!
C'est aussi le temps où les roux étaient honnis, "Roux, couleur maudite. Couleur du traître. le poil roux de Judas et Caïn, d'Esaü qui vendit son frère pour un plat de lentilles, de Ganelon qui envoya au massacre Roland et ses compagnons." Et justement, une enfant rousse a été trouvée dans le froid, prostrée et mutique. Ysabel, entrée au béguinage après son veuvage, va vouloir la protéger de l'extérieur où le danger est partout pour les femmes. Car en réalité, cette enfant, Maheut, est une jeune femme qui, semble-t-il, a été violentée. Maheut la Rousse, jeune femme rebelle et intrépide, victime des hommes, est recherchée par un moine.

Certaines femmes parfois complices du pouvoir abusif des hommes, stupides au point de croire les mensonges qu'on leur assène - "La bêtise des moutons qui hurlent avec les loups !" Néanmoins, c'est une belle histoire de sororité, de femmes entre elles, qui se soutiennent et se protègent des dangers du monde extérieur, essentiellement les hommes.

Ce roman passionnant et enrichissant met en exergue le statut des femmes de tout temps, béguine ou pas, toujours accusées de potentielle perfidie, de faiblesse, d'inconstance, et d'incapacité à penser par elles-mêmes. Mais pourquoi les hommes ont-ils à ce point peur des femmes, qu'ils essaient depuis toujours de faire taire, les traitent en sous-humains, tentent de les effacer, de se rendre maîtres d'elles ? Les béguines elles, sont accusées par beaucoup d'un double refus d'obéissance, au prêtre et à l'époux.
Femmes sur une corde raide, elles qui dérangeaient le clergé car elles ne lui étaient pas soumises. Leur statut devenu fragile sous Philippe le Bel où il était question de remettre en cause leur mode de vie. Une des leurs, 
Marguerite Porete, accusées d'hérésie et brûlée sur le bûcher pour avoir écrit un livre sur son amour de Dieu en dehors de tout dogme. Peut-être a-t-elle été le grain de sable qui a fait voler en éclat le statut des béguines, ou peut-être pas... car toute foi non contrôlée par l'Église semble insupportable. Et l'Église détruisait ce qu'elle ne parvenait pas à soumettre.

J'ai adoré cette très belle incursion, très immersive, dans le Moyen-âge, époque étrange et lointaine où religion et superstitions font bon ménage, où Dieu ne peut pas être bon, puisque tout le monde le craint. Les méchants n'inspirent pas l'amour, seulement la peur. J'ai aimé la balade dans ce Paris si lointain, sale, malodorant, et si plein de vie mais aussi hélas si plein des morts de l'inquisition. J'ai aimé la plupart de ces femmes, la charitable Ysabelle, l'impénétrable Ade, la bienveillante Jeanne, Juliotte la muette, Maheut la Rousse, généreuses, érudites et solidaires, beaucoup moins les hommes, autoritaires et brutaux.
C'est un véritable coup de cœur que ce roman qui m'a appris beaucoup sur cette courte période du Moyen-âge et le triste sort réservé aux femmes, qui a vu la fin des Templiers et la fin annoncée des béguines.

 

Citations :

Page 28 : Roux, couleur maudite. Couleur du traître. le poil roux de Judas et Caïn, d'Esaü qui vendit son frère pour un plat de lentilles, de Ganelon qui envoya au massacre Roland et ses compagnons. Couleur des flammes de l’enfer qui brûlent sans éclairer. De Satan et ses maléfices. Des enfants engendrés durant les règles de leur mère. Il y a quelques jours, l’abbé de Sainte-Geneviève a expulsé de la ville une fillette, Emmelote, qui avait pour seul tort d’être née avec des cheveux flamboyants.

 

Page 40 : Certains se sont moqués du souverain et de sa piété démonstrative ! Après l’échec humiliant de la première croisade, on l’a vu, il est vrai, se complaire dans une existence de privation, abandonnant l’hermine et le vair, l’habit écarlate, les étriers et les éperons d’or, pour se vêtir d’habits incolores, manger des plats simples et allonger son vin d’eau. Aujourd’hui pourtant, chacun est bien obligé de reconnaître que, durant sa vie, Louis a tenté d’approcher, autant qu’il est possible à un homme dans son incomplétude, l’exemple du Christ. Il a apporté son soutien aux ordres mendiants, fondé des hôpitaux pour les pauvres, un couvent pour les prostituées repenties de Paris, protégé les aspirations des femmes qui voulaient pratiquer leur religion sans subir le joug des autorités ecclésiastiques. Sous sa protection, des petites communautés de béguines se sont établies un peu partout à travers le royaume, à Senlis, à Tours, Orléans, Rouen, Caen, Verneuil… Et dans la capitale, il s’est investi personnellement dans la construction du clos, conçu sur le modèle de Sainte-Elisabeth à Gand qu’il avait eu l’occasion de visiter.

 

Page 49 : « Ils ont été soumis à la question avec beaucoup d’efficacité. Selon l’inquisiteur général, c’est une méthode fiable pour emporter la vérité. Je ne me permettrais pas de le contredire. Mais la vérité qu’on obtient est souvent celle que l’on cherche. »

 

Page 54 : Afin que le sang ne se répande pas sur les terres de l’Église, on y applique la question non pas avec retenue mais avec art, brisant, broyant, étirant sans que jamais la moindre goutte de sang perle sur la peau. Et lorsqu’il s’agit de couper des oreilles, on mène les condamnés à quelques quartiers de là, à l’extrémité de la rue de l’Arbre-Sec.

 

Page 276 : Elle savait que jamais elle n’offrirait d’enfant à son mari, le médecin l’avait dit. Il avait assouvi ses désirs avec d’autres femmes, des servantes du château… cette brune qui riait dans la chambre voisine. Un bâtard était né. Tous les hommes faisaient ainsi.

 

Page 299 : Quant à moi, j’ai toujours été réticent à l’égard du béguinage, vous le savez, Agnès. Le roi nous a fait l’honneur de nous en confier le contrôle, mais trop longtemps vos maîtresses et vos compagnes ont agi à leur guise. Je ne pense pas qu’il soit bon que les femmes administrent seules leur destin. Ni qu’elles prétendent à l’instruction, bien que ce soit une tendance de notre temps.

 

 

 

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Mon avis : Hurlements – Alma Katsu

Publié le par Fanfan Do

Traduit de l’anglais ( États-Unis) par Nadège DULOT

 

Éditions Sonatine

 

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Quatrième de couverture :

Trop tard pour faire demi-tour. Juin 1846.

Un convoi de pionniers traverse l’Utah en direction de la Californie, malgré les nombreuses mises en garde sur les dangers d’un tel périple. À sa tête, George Donner et James Reed, représentants des familles les plus éminentes du groupe, se disputent la gestion des ressources et du bétail. Tandis que le convoi s’enfonce dans un territoire de plus en plus sauvage, les personnalités s’affirment, les alliances se créent et le passé que les uns et les autres ont cherché à fuir ne cesse de revenir les hanter. Une nuit, un des enfants du convoi disparaît. On ne retrouve de lui que ses ossements, parfaitement nettoyés. Est-ce l’œuvre des Indiens ? Une meute de loups est-elle sur leurs traces ? À moins que cette mort brutale soit l’œuvre de l’un d’entre eux... Dans ce cas, comment expliquer cette sensation d’’être observés constamment, et les murmures qu’ils entendent sur leur passage ? À mesure que les réservent s’amenuisent, la tension monte au sein du convoi. C’est alors qu’une deuxième attaque a lieu. Pour les pionniers, il est désormais impossible de nier que quelque chose est bien à leurs trousses. Et que cette chose a visiblement encore plus faim qu’eux.

Connaissez-vous l’expédition Donner ? C’est le nom donné aux 87 pionniers américains qui ont réellement traversé la Sierra Nevada pendant la fièvre de l’Ouest. À leur arrivée, ils n’étaient plus que 47. Comment la moitié du groupe a-t-elle été décimée ? Plus important encore, comment la moitié restante a-t-elle survécu ? En s’emparant de cette histoire vraie, Alma Katsu délivre un récit d’horreur jubilatoire, où l’appréhension infuse peu à peu le réel jusqu’à basculer dans l’angoisse la plus parfaite.

 

 

Mon avis :
1846, le convoi Donner, 87 pionniers au total, partis de Springfield dans l'Illinois en passant par Independance dans le Missouri pour rejoindre la Californie, n'étaient plus que 47 à l'arrivée. de ce fait réel, 
Alma Katsu à écrit une histoire horrifique. Pourtant, est-ce que les voyages que s'infligeaient les pionniers n'étaient pas déjà terrifiants par la longueur, la difficulté, le danger et l'incertitude ? Des chariots chargés au maximum, des familles entières, des chevaux, des bœufs, des moutons, des chiens, embarqués dans la traversée d'une grande partie de ce pays gigantesque et dangereux.

Le convoi, d'une longueur interminable, composé de gens qui ne se connaissaient pas peu de temps avant, qui ignoraient pratiquement tout les uns des autres et qui allaient risquer leurs vies tous ensemble pour un rêve d'ailleurs, d'une nouvelle vie.

On se rend compte que dès le départ ils ont fait des mauvais choix, comme s'ils ne se rendaient pas compte qu'ils allaient traverser un continent, et cela par tous les temps, avec des chariots monstrueusement encombrants et une quantité de nourriture non renouvelable comme s'ils ignoraient à quel point la vie peut être fragile. Mais alors que la solidarité était de mise dans ces convois, peu à peu les pionniers vont se fermer, exit la cohésion, ça devient chacun pour soi et pour son clan. La violence et les menaces s'installent à mesure que le danger devient palpable et terrifiant, et des rumeurs perfides se mettent à circuler. Car ces bons chrétiens sont bourrés de peurs irrationnelles, de superstitions, de malveillance et prêts à toutes les calomnies. Certains pensent que ce qui leur arrive est le prix de leurs péchés alors que la plupart sont prêts à rejeter les fautes sur les autres car ils veulent un(e) responsable. C'est ainsi que peu à peu l'angoisse prend corps et enfle laissant la porte ouverte au danger qui guette.

Le destin de certains personnages est déchirant tandis que la simple existence de certains autres est révoltante tant ils peuvent être ignobles. Car l'autrice fait des retours en arrière, bien avant cette expédition mortifère, afin qu'on comprenne les vies de chacun. le récit alterne les points de vue au gré des chapitres, on en apprend donc plus sur les pensées, le passé et les souvenirs honteux ou peu glorieux de chacun et ce qui les a poussés à tout quitter mais aussi sur les particularités de certaines...

L'écriture de 
Alma Katsu nous fait intensément ressentir l'immensité de ce pays, "cet espace sans limites" qui donne le vertige. Un plan de l'expédition Donner, d'est en ouest, au début du livre permet de suivre la progression et d'appréhender l'ampleur de ce qu'ils étaient censés accomplir. Et alors que c'est un fait réel que parfois les humains devenaient fous lors de traversées de ces contrées sauvages, Alma Katsu y a mis une pincée de surnaturel pour ajouter à l'angoisse existante en faisant monter crescendo le malaise, revisitant un mythe, ou peut-être plusieurs... Pourtant, les humains font souvent bien plus peur que les démons. Et que dire de la toute puissance masculine ? Une histoire qui se dévore, avec des personnages fictifs ajoutés à des personnages ayant existé, ainsi que beaucoup d'éléments historiques réels, ce qui implique un gros travail de documentation.
Petit bémol, j'aurais bien aimé en début de livre avoir le détail des personnages pour pouvoir m'y référer car j'ai souvent été un peu perdue avec tous ces noms.

 

Citations :

Page 19 : La beauté est un don du diable, mon petit, pour tenter les autres et les pousser au péché.

 

Page 26 : Un petit garçon pouvait facilement être englouti dans cette immensité, cet espace sans limite qui irradiait dans toutes les directions, vers des horizons qui mettaient même le soleil au pas.

 

Page 156 : Étrange comme les hommes cherchaient les aventures brèves avec des femmes expérimentées — des catins à leurs yeux —, mais se mariaient avec une gamine qui se soumettrait comme un jeune bovin sous le joug.

 

Page 179 : Même s’ils prétendaient que ce pays pouvait accueillir tous ceux qui voulaient tracer leur propre route, ce n’était pas vrai. Ils traitaient différemment ceux qui ne partageaient pas leurs croyances. Le même Dieu, mais un autre livre. Ils vous regardaient de travers ; ils n’avaient pas confiance en vous.

 

Page 258 : Ses yeux brillaient fiévreusement. Les enfants s’étaient changés en insectes étranges, tout en longueur, en yeux, en aspérités et en spasmes avides.

 

 

 

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Mon avis : La cabane aux confins du monde – Paul Tremblay

Publié le par Fanfan Do

Traduit de l’américain par Laure Manceau

 

Éditions Gallmeister - Totem

 

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Quatrième de couverture :

Wen, sept ans, est en vacances avec ses parents Eric et Andrew au bord d'un lac isolé. Un après-midi, tandis qu'elle s'amuse à attraper des sauterelles, un jeune homme apparaît dans l'allée. Bien qu'imposant, elle le trouve tout de suite sympathique. Après avoir un peu joué et discuté avec l'enfant, l'étranger déclare brusquement : "Rien de ce qui va se passer n'est de ta faute." Trois inconnus surgissent alors, munis d'armes étranges. Eric et Andrew se barricadent avec Wen, mais les nouveaux venus insistent pour leur proposer un marché : ils ont besoin d'eux pour sauver le monde.

 

 

Mon avis :
Wen, sept ans, passe ses vacances dans les bois au bord d'un lac avec ses deux papas Eric et Andrew. Wenling est une petite fille, née en Chine, qui aime les animaux et qui voudrait les étudier quand elle sera grande afin de pouvoir les aider. Alors que ses pères lui ont toujours dit de ne pas faire confiance aux inconnus, elle sympathise avec Leonard, un homme sorti de la forêt, une espèce de colosse, très doux, qui lui parle gentiment et l'aide à attraper des sauterelles. Tandis qu'ils discutent, une tension s'installe, comme si Leonard cachait ou craignait quelque chose. Quand trois autres personnes se dirigent vers la Cabane, Wen prend peur.

Ces quatre inconnus, deux hommes, deux femmes, prétendent vouloir sauver le monde, pourtant ils semblent dangereux car armés jusqu'aux dents. Et que veulent-ils dire réellement ? Leur but est-il écologique ou humaniste ? Ou sont-ils juste des illuminés ? Voire complètement cinglés !? Car ce qu'ils proposent est totalement glaçant. Eric et Andrew soupçonnent des désirs de nuire animés par l'homophobie. Seuls au milieu de la nature à la merci de ces quatre étrangers au discours hallucinant, Wen et ses deux papas semblent n'avoir aucune échappatoire.

Ce huis clos oppressant nous emporte au bout de la folie. J'ai aimé, cependant j'ai trouvé que le genre d'ambiance qui met au bord du malaise a été longue à venir. Heureusement, on finit par être pris dans un étau de stress, un déluge de démence. Il y a réellement un contraste inquiétant entre la gentillesse de ces inconnus venus pour sauver le monde et leurs actes totalement barbares. Je me suis demandé si je lisais un roman de science-fiction ou un thriller. Si quelque chose qu'on ne s'explique pas était en train de se produire ou bien si ces quatre-là étaient des psychopathes, une espèce de secte de l'apocalypse ? Car si certains sont croyants, d'autres sont agnostiques. Pourtant ils semblent tous mus par une sorte de force spirituelle qui vire par moments au fanatisme le plus débridé car ils prétendent avoir été appelés par quelque chose de supérieur.

Au cœur de cette noirceur il y a la famille unie que forment Andrew l'agnostique, Eric le très pieux, et Wen à qui ils ont décidé de laisser le choix, l'amour et la confiance qu'ils se portent. Pourtant, les trois auront des moments d'incompréhension les uns envers les autres, voire de peur et de doutes.
Et puis cet étrange quatuor de forcenés qui, pour faire le bien, sont près à faire le mal le plus absolu.

J'ai aimé les personnages, le couple de pères qui s'aiment profondément mais surtout la petite Wen qui, quand elle a très peur, ferme ses petits poings avec les pouces à l'intérieur et les tient contre son visage, comme si ça l'aidait à supporter ou peut-être se protéger du mal. J'ai même souvent aimé Leonard, ce titan si doux, mi monstrueux mi bienveillant qui semble mener un terrible combat intérieur.
Les chapitres donnent la paroles aux personnages à tours de rôle, nous partageant leurs pensées et leurs souvenirs ce qui attise la peur des événements à venir. Pourtant, des questions resteront sans réponses, ce qui m'a un peu frustrée. Et si le pourquoi de l'ultimatum était sans réelle importance. Et s'il fallait essentiellement voir dans cette histoire le côté humain avant tout, avec ses failles et ses forces !? Peut-être juste réfléchir sur la tolérance, l'altérité, l'ouverture d'esprit, le don de soi, la préservation de notre habitat dont nous devrions vraiment nous soucier. Peut-être est-ce simplement un hymne à l'amour... l'amour de l'humain, l'amour de la Terre.
En tout cas, ce roman m'a avalée dès le début, je dois bien avouer que je ne l'ai pas lâché.

 

Citations :

Page 25 : Wen soupire.

J’ai deux pères. (Elle garde les bras croisés.) Je rajoute leur prénom pour qu’ils sachent à qui je m’adresse.

Un de ses copains d’école, Rodney, a deux papas lui aussi, mais il déménage à Brookline à la fin de l’été. Sasha a deux mamans, mais Wen ne l’aime pas trop, elle veut toujours commander. D’autres camarades du quartier ou de l’école ont juste une mère ou un père, certains ont ce qu’ils appellent un beau-père ou une belle-mère, ou alors le compagnon de leur mère ou la compagne de leur père, ou encore quelqu’un à qui ils ne donnent pas de nom spécial. La plupart des enfants qu’elle connaît ont un père et une mère, cela dit.

 

Page 177 : Elle passe un marché avec le dieu-tueur de Leonard, un dieu en lequel elle ne croit pas, mais qui lui fait très peur. L’image qu’elle a de ce dieu c’est tout le néant noir qui existe entre les étoiles quand on regarde le ciel la nuit, et ce dieu du vide infini est assez grand pour avaler la Lune, la Terre, le Soleil, la Voie lactée, si grand qu’il ne peut s’occuper de rien ni personne.

 

Page 197 : Il avait prévu de lui dire la vérité à propos de cette cicatrice quand elle serait plus grande, quand elle aurait l’âge de comprendre. Il entretenait cet espoir irrationnel de sans cesse remettre à plus tard le jour où elle s’apercevrait que la cruauté, l’ignorance et l’injustice étaient les piliers de l’ordre social, aussi inéluctables que le temps qu’il fait.

 

 

 

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Mon avis : Le banquet des Empouses – Roman d’épouvante naturopathique – Olga Tokarczuk Prix Nobel de littérature

Publié le par Fanfan Do

Traduit du polonais par Maryla Laurent

 

Éditions Noir sur Blanc

 

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Quatrième de couverture :

En septembre 1912, lorsqu’il arrive au sanatorium de Görbersdorf, dans les montagnes de Basse-Silésie, le jeune Wojnicz espère que le traitement et l’air pur stopperont la maladie funeste qu’on vient de lui diagnostiquer : tuberculosis. À la Pension pour Messieurs, Wojnicz intègre une société exclusivement masculine, des malades venus de toute l’Europe qui, jour après jour, discutent de la marche du monde et, surtout, de la « question de la femme ». Mais en arrière-plan de ce symposium des misogynies, voici que s’élève une voix primordiale, faite de toutes les voix des femmes tant redoutées…
Hypersensible, malmené par un père autoritaire, Wojnicz veut à toute force étouffer son ambiguïté et dissimuler aux autres ce qu’il est ou redoute de devenir. Pourtant, une mort violente, puis le récit d’autres événements terribles survenus dans la région, vont le conduire à sortir de lui-même. Alors qu’il est question de meurtres rituels et de sorcières ayant trouvé refuge dans les forêts, notre héros va marcher au-devant de forces obscures dont il ne sait pas qu’elles s’intéressent déjà à lui.

 

Prix Nobel de littérature, Olga Tokarczuk a reçu le Man Booker Prize 2018 pour Les Pérégrins (Noir sur Blanc, 2010, puis le prix Niké pour son monumental Les livres de Jakob (Noir sur Blanc, 2018). Née en 1962, Olga Tokarczuk a étudié la psychologie à l’université de Varsovie. Elle est la romancière polonaise la plus traduite à travers le monde. Chez Noir sur Blanc ont récemment paru Maison de jour, maison de nuit (2021) et Jeu sur tambours et tambourins (2022).

 


Mon avis :
Septembre 1912, Mieczyslaw Wojnicz, étudiant de l'école polytechnique de Lwów, atteint de tuberculose, arrive au sanatorium de Görbersdorf dans les montagnes de Basse-Silésie. Jeune homme extrêmement sensible, élevé par un père qui a toujours craint d'être observé à la dérobée, il a lui-même développé une obsession sur le sujet et de fait souffre d'une pudeur exacerbée. Il est convaincu que les gens vous épient et adorent ça. Ah s'il savait qu'il y en a certaines qu'aucune obturation de trous de serrures ni d'interstices dans les parois ne peuvent empêcher de tout voir ! On comprend très vite que la ou les narratrices sont partout, tout autour, éthérées, invisibles.

Dès le premier chapitre tout paraît lointain dans le temps, comme si on avait oublié que ça avait existé un jour : la tuberculose mais aussi l'air pur et l'eau pure, des endroits du monde exempts de pollution. D'autres choses paraissent lointaines comme cette pension pour hommes et sa tablée d'hommes, virils et vaniteux, imbus d'eux-mêmes, pleins de mépris envers les femmes sur lesquelles ils énoncent des inepties à la pelle, leurs vérités fallacieuses basées sur la haute idée qu'ils ont de leur statut d'homme dont ils se gargarisent tant et plus.

L'ambiance de ce livre est vraiment très particulière. Il n'y a quasiment pas de femmes, ou seulement dans les souvenirs de Mieczyslaw, ou mortes. Donc tous ces "génies" sont des hommes, entre eux, à beaucoup parler des femmes car ils trouvent l'essence même de leur grandeur en les rabaissant : "La femme représente une étape passée et inférieure de l'évolution, selon ce qu'écrit monsieur Darwin, et il a son mot à dire sur le sujet. La femme est comme [...], comme une attardée de l'évolution. Tandis que l'homme allait de l'avant, qu'il développait de nouvelles capacités, la femme a fait du surplace, elle a stagné. Telle est la raison pour laquelle les femmes sont souvent socialement infirmes, elles ne savent pas se débrouiller seules et doivent toujours s'appuyer sur un homme. Elles doivent donc lui faire de l'effet. le séduire et le manipuler."
"Peu importe le sujet initial de leurs débats, ils finissent par parler... des femmes." Et par leurs dénigrements permanents ils en viennent à justifier les actes les plus abjects. le passage où il est question de l'utérus m'a plongée dans des abîmes de sidération. Ça explique bien des choses qui perdurent à notre époque, dont on parle beaucoup en ce moment, comme par exemple la culture du viol. C'est qu'ils aiment discourir tous ces messieurs, s'écouter parler tout en buvant du Schwärmerei, cette boisson étrange à la composition douteuse qui vous laisse un peu flou...

La mort semble roder, discrète mais omniprésente et oppressante. Car certains guériront, peut-être, tandis que d'autres...
Et puis il y a des secrets... qu'on pressent. La forêt, partout autour du village, belle et inquiétante, cette nature avec laquelle les humain ont un lien très fort. Et les Empouses, démons femelles qui appartiennent au monde des enfers, discrètes mais partout, tout le temps, qui surveillent ce microcosme de mâles phallocentriques et narcissiques.
Mais c'est lent, lent, lent. D'une lenteur "sanatoriale" pour reprendre une expression du roman. Beaucoup trop lent à mon goût. Et pourtant, quelle écriture !!! Magnifique, parfaite, où chaque mot est le bon pour définir les éléments, les décors, les ambiances, les événements et les pensées. Oui, j'ai trouvé ce roman superbement écrit, qui nous fait ressentir tous les sentiments, sensations ou répulsions des personnages. Mais mon ennui a été à la hauteur de mon admiration.

Roman féministe tout en subtilité, avec un héros fragile qui ferait presque honte à son père mais qui détonne autant que Thilo, l'autre jeune homme de la pension, au milieu de cette assemblée de vieux boucs, où sont disséminés çà et là des détails sur ce que les hommes ont effacé des femmes. Cependant, avec ces misogynes à deux sous, fiers d'énoncer à tout bout de champ des réalités soi disant scientifiques sur l'infériorité psychique et physiologique des femmes, j'ai eu l'impression d'observer des amibes dans leur milieu naturel. Des imbéciles heureux. Une belle galerie d'andouilles, pontifiants et fiers d'eux-mêmes. Et pourtant c'est intéressant d'apprendre comment les femmes étaient considérées par ceux qui ne voulaient pas partager le monde. Hélas, ce genre d'arriérés existent encore à notre époque. On a l'impression que l'autrice s'est beaucoup amusée à citer leurs envolées phallocrates au cours desquelles ils se ridiculisent eux-mêmes. Néanmoins, lorsqu'ils ne dénigrent pas les femmes, ils ont de nombreuses conversations philosophiques, spirituelles et intellectuelles... ah oui vraiment, ils aiment parler ces messieurs !

Donc mon avis est mitigé, subjuguée que j'ai été par la plume de l'autrice et sa façon si habile d'écrire un roman féministe, mais où j'ai dû m'accrocher tant l'inaction m'a pesé. le tout m'a semblé très onirique et brumeux. Pourtant, c'est toute une ambiance qui est décrite et dans laquelle on se trouve immergé pour nous amener tout doucement vers le dénouement. Et quel dénouement !... Je ne suis cependant pas sûre de l'avoir bien compris, je crois qu'il va continuer de mûrir dans ma tête un certain temps.

À la toute fin, petite cerise dans le Schwärmerei, dans les notes de l'autrice sont énumérés les noms des "grands hommes" qui ont un jour proféré les énormités sexistes attribuées à nos protagonistes, c'est consternant... il y a même le célèbre compagnon d'une féministe notoire. Où est l'imposture ??

 

Citations :

Page 16 : Mieczyslaw Wojnicz est affecté de singularités qu’il n’ignore pas, mais c’est surtout son père qui, depuis l’enfance, en mesure l’incidence sur sa vie. January Wojnicz, fonctionnaire à la retraite et propriétaire terrien, a ainsi toujours géré ses particularités avec un immense savoir-faire, avec sérieux et tact, traitant le bien qui lui a été confié en la personne de son fils avec beaucoup de responsabilité et, de toute évidence, avec amour — un amour certes dénué de toute sentimentalité, de ces « minauderies de bonnes femmes » qu’il déteste particulièrement.

 

Page 36 : Il aurait aisément pu se remarier. Mais l’ingénieur senior January Wojnicz a perdu tout intérêt pour les femmes, comme si la disparition de son épouse lui avait fait perdre confiance dans le sexe faible, comme s’il s’était senti trompé, ou même déshonoré par elle. Sa femme avait mis un enfant au monde et elle était morte ! Quelle impudence !

 

Page 82 : La femme représente une étape passée et inférieure de l'évolution, selon ce qu'écrit monsieur Darwin, et il a son mot à dire sur le sujet. La femme est comme… — Longin Lukas voudrait être précis —, comme une attardée de l'évolution. Tandis que l'homme allait de l'avant, qu'il développait de nouvelles capacités, la femme a fait du surplace, elle a stagné. Telle est la raison pour laquelle les femmes sont souvent socialement infirmes, elles ne savent pas se débrouiller seules et doivent toujours s'appuyer sur un homme. Elles doivent donc lui faire de l'effet. le séduire et le manipuler.

 

Page 118 : C’est simple, se disait alors Miecio Wojnicz en ravalant ses larmes qui se mêlaient au sang de l’animal dans son corps frêle et enfantin. Être un homme, c’est apprendre à devenir hermétique à ce qui vous dérange. Voilà tout le secret !

 

Page 218 : Wilhelm Opitz aiguise ses couteaux, Frau Weber et Frau Brecht n’écossent plus les haricots ou les fèves, mais cousent des taies de coussins à remplir de duvet.

Les belles et fières oies vont se transformer prochainement en pots de graisse, en conserves de viande, en ragoûts et en pâtés. Quand elles sortent fières et dignes devant les curistes endimanchés, elles ignorent à quel point elles sont vulnérables et à quel point leur sort est scellé. La supériorité humaine sur les oiseaux condamnés à mort vient de ce que les hommes connaissent leurs intentions meurtrières à leur égard. Voilà pourquoi, les gens rient sous cape quand ils voient le cortège d’oies traverser le village, avec la solennité et l’assurance que seuls peuvent avoir des être immortels.

 

 

 

 

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Mon avis : La Révolution Française – Splendeurs, Drames et Liberté – Mathilde Montségur – Kévin Monfils

Publié le par Fanfan Do

Éditions Le Héron d’Argent

 

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Quatrième de couverture :

Vivez les événements révolutionnaires qui ont changé le monde dans ce beau livre aux finitions luxueuses et aux enluminures d'exception.
Laissez-vous emporter par les drames et la grandeur de la Révolution Française, depuis la chute de l'Ancien Régime jusqu'au Coup d'Etat de Napoléon.
Versailles, les Etats Généraux, la prise de la Bastille et la Terreur vous attendent…
"Découvrez les Très Riches Heures de la Révolution Française, par Matilde de Montsegur, Maître Enlumineur de France."

 


Mon avis :
Moi qui aime l'histoire j'ai été ravie de recevoir ce livre illustré dans le cadre de la Masse Critique de Babelio. La Révolution Française, page d'histoire passionnante même si, comme a dit si justement un certain troubadour de notre temps, le sieur Renaud, elle n'a jamais éliminé la misère et l'exploitation.

J'ai appris que Versailles était, à l'origine, un hameau chétif et obscur. Alors qu'à la fin de l'Ancien Régime, le palais était la résidence royale la plus luxueuse de toute l'Europe. On va apprendre le lent déclin de la vie fastueuse à Versailles, la dégringolade de la monarchie... Louis XVI n'a pas eu de chance lui qui était un roi humaniste, généreux, qui a donné des droits aux femmes, qui était pour l'acceptation de toutes les religions, pour plus de justice sociale et qui s'intéressait à la politique étrangère au point de parler et lire l'anglais. Bref, totalement différent de ses aïeux égocentriques, narcissiques au train de vie terriblement dispendieux.

Marie-Antoinette, la reine détestée du peuple, était considérée frivole, superficielle et dépensière.

J'ai été replongée avec plaisir dans mes cours d'histoire, avec notamment le rappel de ce qu'était la France : la noblesse, le clergé, le tiers état qui eux, bien qu'étant souvent les plus pauvres étaient ceux qui payaient le plus d'impôts.
On apprend que Louis XVI met en place des cahiers de doléances. Idée reprise un peu plus de deux siècles après par Emmanuel 1er. MDR !

En 1792 l'instauration du divorce passe inaperçue, les premières élections en août de la même année n'auront que 10% de participation. Bien sûr ça ne concerne que les hommes, les femmes étant exclues du scrutin. Et en cette même année 1792 sera décidée l'abolition de la royauté en France. J'ai enfin appris pourquoi et comment le calendrier révolutionnaire a été décidé. Ah oui oui, je l'ignorais.

La Révolution ne s'est pas faite sans peine. Elle a pris beaucoup de temps, a fait couler beaucoup de sang, s'est étalée dans le temps avec entre autre, la Terreur, la guerre de Vendée, le Tribunal Révolutionnaire, et j'ai trouvé passionnant de replonger dans ce moment de l'histoire de France dont j'avais oublié beaucoup de choses ou peut-être tout simplement ne les avais-je pas sues.
Outre les Sans-culottes il y a eu les Enragés mais aussi les Exagérés. le saviez-vous ? Moi non.

Merci à Babelio Masse Critique BD et aux Éditions le Héron d'Argent pour l'envoi de ce très beau livre à la mise en page soignée et magnifiquement illustré. Car l'histoire nous est racontée par le journaliste 
Kévin Monfils d'une façon instructive et agréable, et richement illustrée par Mathilde de Montségur, Maître Enlumineur de France.

 

Citations :

Page 8 : On réduit un peu trop vite Louis XVI à la Révolution et à son destin tragique. Le monarque a pourtant connu plus longtemps la paix, puisqu’il a régné pendant quinze ans avans d’être balayé par la Révolution.

Bien que maladroit, Louis XVI n’est pas demeuré inactif. Il a réduit les dépenses de la cour, alors que les finances étaient plombées par le déficit : la guerre de Sept Ans (1756-1763), qui oppose la France à l’Angleterre, a ruiné le royaume.

 

Page 8 : Le roi a également agi contre la torture des détenus : en 1780, la « question préparatoire », qui avait pour but de faire avouer leurs crimes aux accusés avant leur jugement, est supprimée.

 

Page 13 : Appelée « l’Autrichienne » ou « l’étrangère », elle fait l’objet de multiples pamphlets, caricatures, chansons hostiles ou médisances. Bien qu’elle n’en ait pas conscience, jamais une reine ne fut aussi détestée de son vivant. Louis XVI, de son côté, ne se rend pas non plus compte du niveau d’impopularité de son épouse.

 

Page 21 : Malgré son appartenance au clergé, l’abbé Sieyès est un acteur majeur de la Révolution. C’est à lui qu’on doit une brochure proprement révolutionnaire, Qu’est-ce que le tiers état ? Parue en janvier 1789. Voici entre autre ce qu’on peut y lire : « Qu’est-ce que le tiers état ? Tout. Qu’a-t-il été jusqu’à présent ? Rien. Que demande-t-il ? À devenir quelque chose. »

 

Page 33 : Si la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen constitue une vraie révolution, le texte a cependant ses limites. Il n’évoque pas la question de l’instruction publique et ne contient pas un mot sur la suppression de l’esclavage, alors que la France compte des colonies dans le monde, comme au Canada ou à Saint Domingue. Il ne parle pas non plus de la condition des femmes.

 

Page 68 : Jean-Paul Marat est journaliste, mais accomplit en réalité un travail de militant extrémiste : dans son journal L’ami du peuple, il appelle à la délation des traîtres à la Révolution, à la violence et au meurtre. Il encourage les massacres contre les royalistes de septembre 1792. Il établit même un nombre précis de personnes à tuer — jusqu’à 270 000 — et réclame au nom de la Révolution l’instauration d’une dictature.

 

 

 

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Mon avis : Les oiseaux de l’hiver – Jim Grimsley

Publié le par Fanfan Do

Traduit de de l’anglais (États-Unis) par Annie Saumont

 

Éditions Métailié

 

Mon avis sur Insta c'est ici

 

Quatrième de couverture :

Dans les années soixante, la famille de Danny va de maison en maison à travers le sud des États-Unis, au gré du travail ou du chômage du père.
Dans un monde archaïque de petits Blancs, le narrateur adulte accompagne l'enfant qu'il a été entre maladie et violence familiale jusqu'au drame de ce jour de Thanksgiving où tout bascule dans le cauchemar. Jim Grimsley, dans le paroxysme de cette histoire digne d'un autre âge, nous rend sensible le monde de l'enfance, même dans les instants les plus noirs de la vie. On ne peut arrêter le sang mais il y a le sourire et la belle robe rouge de la mère. Le père est armé d'un couteau mais il y a les frères et l'amour de la mère prête à tout pour défendre sa famille. La peur est là mais il y a le froid des flocons de neige sur sa langue, il y a surtout l'Homme de la rivière et le monde sans limites du rêve.

 


Mon avis :
Le narrateur, dont on ignore tout, nous raconte l'histoire de la famille de Danny en s'adressant directement à lui en utilisant le "Tu", comme si le Danny devenu adulte s'adressait au Danny enfant pour se remémorer cette enfance faite de déménagements et de tempêtes intra-familiales. On comprend rapidement que le père est un tyran domestique doublé d'un ivrogne très violent qui s'arroge le droit de cogner sa femme et brutaliser ses enfants. C'est plein de la violence de ces hommes qui s'autorisent tout, jusqu'à reprocher à leur femme d'être de nouveau enceinte ou d'être jolie. Des fous furieux qui croient que le monde leur appartient, que leurs femmes sont leurs possessions, qu'ils peuvent en disposer à leur guise. Des pères et maris qui se comportent en seigneurs et maîtres, en despotes, en tortionnaires.

On pourrait croire que l'histoire se situe dans une époque reculée tant les nombreuses maisons occupées par la famille sont insalubres, tant la mère enfante souvent, tant ça contrarie le père parce que, tous ces gosses, ça coûte ! Elle a transmis une maladie terrible à certains de ses enfants et ça lui est reproché aussi. C'est oppressant d'injustice et de l'angoisse du moment où la violence va de nouveau se déchaîner.

C'est aussi l'histoire d'une Amérique pauvre, qui fait son possible et qui souffre. Ça sent la misère, où les gens pourraient être malgré tout heureux mais ne le sont pas. À cause de l'alcool, de la suspicion, de la jalousie, de la concupiscence, de la convoitise, de la misogynie, du racisme, de ce sentiment de toute puissance de certains hommes... de cet homme qui se sent amoindri et humilié par la vie, et s'en prend à moins fort que lui, à sa famille qu'il est censé aimer et protéger et non pas asservir et rabaisser.

Dès que la violence apparaît, tout le reste du roman se passe en apnée dans un incroyable sentiment de révolte. Je suis arrivée au bout de cette lecture épuisée, démoralisée, sidérée, avec un grand sentiment de vide intérieur tant l'auteur nous fait vivre ce que vit cette famille et c'est d'une noirceur totale ! Il n'y a que l'amour entre cette mère et ses enfants qui amène un peu de lumière. Cette mère, grandiose car magnanime, qui refuse que ses enfants considèrent leur père comme quelqu'un de méchant, comme un monstre. Mais peut-être qu'en faisant ça elle les protège. Mais de quoi ? Je ne sais pas... Des remords ? du sentiment qu'en ayant un père infect on ne peut pas être vraiment quelqu'un de bien ? Je me demande d'où vient la grandeur d'âme de ces femmes.

Jim Grimsley vous emmène sans faillir et avec talent dans les ténèbres que cet homme fait entrer chez lui. Quand le danger et la terreur sont dans la maison, quel endroit du monde reste-t-il pour se sentir en sécurité ? Danny a trouvé et rejoint par moments son monde imaginaire. Mais la terrible réalité n'en est pas moins là.

 

Citations :

Page 29 : Papa ne parlait presque pas, il se contentait de regarder son assiette. En sa présence, vous les enfants, vous teniez tranquilles, effrayés, parce qu’il plissait le front, et parce que la manche de sa veste était vide et ballante. S’il vous surprenait à le contempler, il vous tournait le dos. Et alors qu’auparavant il rentrait ivre une fois tous les quinze jours, maintenant c’était deux ou trois fois par semaine. Ses yeux étaient comme deux cailloux gris.

Mama l’observait prudemment, d’un bout à l’autre de cette unique grande pièce, évaluant la distance qui la séparait de lui.

 

Page 103 : Une femme devait rester au logis et tenir la maison et s’occuper des enfants, disait-il, et elle répondait que bien sûr les hommes ne se sentaient rassurés que lorsqu’ils gardaient les femmes enfermées.

 

Page 136 : Quand Mama parle, sa voix remplit la maison bien plus totalement que la voix de Papa quand il crie. Sa voix à elle n’est que douceur et plénitude, sans la moindre aspérité.

 

 

 

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