Mon avis : La couleur de l’eau – James McBride
Traduit par Gabrielle Rolin
Éditions Gallmeister - Totem
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Quatrième de couverture :
“Enfant, je n’ai jamais su d’où venait ma mère.” Arrivé à l’âge adulte, James McBride interroge celle qui l’a élevé et dont la peau est tellement plus claire que la sienne. Il découvre l’histoire cachée de Ruth, fille d’un rabbin polonais qui a bravé tous les interdits pour épouser un Noir protestant en 1942. Reniée par sa famille, elle élève James et ses onze frères et sœurs dans la précarité, le chaos et la joie. Pour elle, peu importe la couleur de peau. Seul compte l’avenir de ses enfants. Ils feront des études, et ainsi choisiront leur vie. Tressant leurs souvenirs, James McBride raconte, plein d’amour et de fierté, une femme forte et secrète, lucide et naïve, imperméable aux préjugés : sa mère.
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Mon avis :
James McBride raconte sa mère Ruchel, puis Rachel puis Ruth, blanche avec un grand nez et qui parlait yiddish, dans un monde de Noirs, avec douze enfants métis, plus ou moins foncés.
En maternelle, il se rend compte que sa mère n'est pas Noire comme lui ou comme les mères de ses copains. Il en ressent un certain malaise. Pourtant elle refuse de dire qu'elle est blanche. Elle dit qu'elle a la peau claire.
On passe alternativement du récit de l'auteur qui raconte son enfance métisse dans un quartier noir avec une mère blanche, à celui de sa mère, qui elle, parle de son enfance juive, arrivée aux États-Unis en 1923, reniée un jour par sa famille quand elle a épousé un Noir, car son père les détestait tous. Elle en revanche n'aimait pas le judaïsme : "Peut-être est-ce pour ça que je ne suis pas juive à présent. Il y a trop de règles à suivre, trop d'interdits."
J'ai beaucoup aimé le parallèle entre ces deux enfances, ces deux vies. D'un côté la famille d'immigrants juifs, très stricte, sévère, un père cupide, raciste et même pire que ça. de l'autre cette famille très nombreuse, métissée, élevée dans deux quartiers de New York, Harlem puis Brooklyn, très modeste et bordélique dans son organisation mais avec des principes d'éducation strictes, où l'argent est secondaire car seuls comptent les résultats scolaires. Car pour Ruth, l'école est la clé de tout.
On se rend compte à quel point, en plus d'être raciste, l'Amérique était antisémite mais aussi combien certains Noirs détestaient les Blancs et le manifestaient au moment du Black Power. Ce qui d'ailleurs faisait trembler James McBride tant il craignait pour la sécurité de sa mère, qui elle, s'en foutait royalement. Reste que pour un métis c'était la double peine. Méprisé par les Blancs, et par un certain nombre de Noirs. La question raciale est le cœur de ce récit. Comment se construire quand on ne connaît pas la branche juive et blanche de sa mère, et quand on trouve très étrange de ne pas être de la même couleur qu'elle.
J'ai aimé cette histoire d'une famille atypique, de cette mère qui ne se préoccupait pas le moins du monde du qu'en dira-t-on et osait aimer des hommes noirs à une époque où ça ne se faisait pas, dans les années 40-50-60, qui n'avait jamais un sou mais a poussé ses douze enfants à faire des études. Cette femme qui aimait ses enfants sans jamais leur dire ni le montrer et les punissait à coups de ceinture. Sans doute parce qu'elle pensait que le monde est dur et qu'il fallait les endurcir.
Donc je résume : une mère née en Pologne en 1920, dans une famille juive dont le père, rabbin, méprise les goys et les Noirs, qui a émigré aux États-Unis pour s'installer dans un état du sud, qui occidentalise son prénom de Ruchel en Ruth, devient chrétienne, a douze enfants métis de deux maris noirs, qu'elle élève à New-York. Ça donne une histoire un peu folle et tellement vivante ! J'ai aimé le côté anarchique de la famille nombreuse, où on s'aime et se jalouse forcément. J'ai aimé le côté zéro tabou genre "c'est quoi une couleur ? Ça n'existe pas nous sommes tous des humains". Mais surtout j'ai trouvé étrange cette femme absolument pas matérialiste, généreuse mais brutale, très secrète, dont les enfants ne connaissaient pas le passé. C'est que son passé, elle aurait voulu pouvoir l'effacer, "l'enfer, le territoire interdit : son enfance juive". Elle finit cependant par raconter et on comprend qu'elle ait eu envie d'oublier tout cela. Mais c'était compter sans James, son huitième enfant, qui a eu le désir et sûrement le besoin d'aller à la recherche d'une partie de ses origines.
Cerise sur le gâteau, j'ai adoré la fin !!! Elle m'a émue, très fort. Car ce qu'il y a de plus beau, c'est que tout cela est vrai !
Citations :
Page 17 : Avant de déménager pour le confort tout relatif de Saint Albans dans Queens, nous habitions à Brooklyn dans un grand ensemble de logements sociaux, le Red Hook Housing Project, et Maman nous couchait chaque nuit comme on aligne des saucisses, trois ou quatre dans chaque lit, le premier la tête sur le traversin, le second dans l’autre sens, le troisième comme le premier, et ainsi de suite.
Page 23 : Je me souviens du jour où Zaydeh mourut dans l’appartement. Par contre, je ne sais pas de quoi. Il s’éteignit tout simplement. À l’époque, les gens ne se cramponnaient pas à la vie comme aujourd’hui où on leur branche des tuyaux dans la bouche pour enrichir les docteurs et tout le tralala. Au moment venu, on mourait. Point barre. Au revoir.
Page 32 : Elle ne supportait aucune espèce de racisme et méprisait les bourgeois noirs qui s’acharnaient à imiter les parvenus blancs. Ils prenaient de grands airs et faisaient des choses ridicules, comme recouvrir leur divan d’un plastique protecteur ou boire le thé avec le petit doigt en l’air.
Page 107 : Ils m’acceptent comme je suis. Ce sont des gens confiants et pacifiques. Je me fous de ce qu’on raconte à la télé en faisant l’amalgame avec ces imbéciles qui dégainent leur revolver et tuent pour un oui ou un non. Ces Noirs-là ne représentent qu’une minorité. La plupart détestent la violence et le mensonge, c’est pourquoi on abuse d’eux si facilement.
Page 183 : De nos jours on pourrait affirmer que ma mère fut maltraitée, vu la façon dont mon père se conduisait avec elle. Mais, à l’époque, on se contentait de hocher la tête en considérant que c’était une situation normale. Dans le Sud, un homme pouvait faire ce qu’il voulait à sa femme. Surtout si elle était juive et infirme ; et encore davantage si le mari se présentait comme un soi-disant rabbin.
Page 213 : Jamais je n’ai rencontré un prédicateur aussi doué. En invoquant Jésus, il aurait fait sauter de joie une grenouille. Crois-moi, tu n’as jamais entendu parler d’un pasteur pareil. Au lieu de nous menacer des foudres du ciel, il parlait de Dieu en décrivant sa présence dans notre vie quotidienne, comme si le paradis se trouvait à deux pas de chez nous.
Page 219 : Il faisait bon vivre dans le Red Hook Housing Project. Les Italiens y côtoyaient les Portoricains, les Juifs, les Noirs, en complète harmonie, telle que l’Amérique la promettait, telle que j’en avais rêvé.
Page 226 : En récitant le kaddish et en te condamnant au cours d’une Shi’vah, les juifs se déchargent de toute responsabilité, de tout devoir d’assistance envers toi. Tu es comme morte à leurs yeux.
Page 242 : Des confrères noirs me disaient pis que pendre d’un chroniqueur blanc qui m’étais sympathique et je ne manifestais ma désapprobation qu’en gardant le silence. Certes, les Blancs tenaient le haut du pavé, et parfois ils nous le faisaient sentir sans aucune pitié. Ils n’hésitaient pas à employer des moyens retors pour briser la carrière de brillants rivaux noirs, lesquels en concevaient de l’amertume. D’autres Blancs n’étaient que de vulgaires pions, comme moi-même.
La plupart de mes chefs de rubrique furent des femmes blanches. Lors des conférences de rédaction, elles se montraient souvent plus compatissantes et plus intelligentes, mais obtenaient rarement de l’avancement à un poste de direction – encore plus difficilement que leurs homologues masculins noirs et plus conservateurs, certains déambulant dans la salle de presse en se prenant pour la réincarnation de Martin Luther King et brandissant leur négritude telle une batte de base-ball.
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