Bienvenue à Wayward Pines, 461 âmes. Nichée au cœur des montagnes Rocheuses, la petite bourgade passerait pour idyllique si ce n’était la clôture électrifiée qui l’entoure, la télésurveillance incessante et la puce électronique implantée de force à chaque habitant. Aucun de ces résidents ne sait d’ailleurs comment il est arrivé là. Certains pensent qu’ils sont morts, d’autres qu’ils sont piégés dans une expérience scientifique, tous rêvent secrètement de s’échapper. Ethan Burke, le nouveau shérif, est l’un des rares à connaître la vérité. Une vérité tellement insupportable qu’il ne sait comment en libérer les habitants, parmi lesquels sa femme et son fils.
Mon avis : Voici la suite, le tome 2 de Wayward Pines que j'ai enchaîné aussitôt après avoir refermé le 1, dont on ne peut absolument rien dire au risque de spoiler car la fin du premier tome nous offre une grosse révélation. C'est juste une série totalement addictive, qui se dévore et fait enchaîner les suites... Car le 2 est aussi palpitant que le 1. Seules questions en commençant, que va-t-il se passer maintenant qu'on sait ? Y a-t-il le moindre espoir, même ténu ? Et ces "fêtes" dont il est question ? Et la psychologie des habitants, dont on suppose qu'il faut se méfier... Et le désir de vivre, peut-il perdurer ? Et les aberrations ? Et la liberté ? Et l'avenir ? Et, et, et...
De nouveaux éléments arrivent ou se mettent en place, qui nous réservent des surprises, et en tout cas des questionnement, qui créent un vrai suspense. Jamais à cours d'idées, l'auteur nous emporte dans cette histoire folle et oppressante. Pourtant l'espoir est dans la nature humaine, qui fait faire des folies parfois. Mais comment supporter la vie dans cet endroit si l'espérance d'un futur lumineux n'existe pas ? Bien sûr ça évoque des références télé ou littéraires, le prisonnier (série cauchemardesque que je détestais quand j'étais petite), où 1984 de Orwell. Cependant l'histoire passe un cran au dessus dans l'inacceptable à mon goût.
Une phrase du poème de Victor Hugo "Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent" correspond totalement à ce que j'ai ressenti pendant cette lecture : "Car le plus lourd fardeau, c'est d'exister sans vivre". J'ai vu dans cette histoire un parallèle avec nos sociétés, où les dirigeants prétendent vouloir notre bien, en nous faisant du mal. Ou alors peut-être que le pouvoir rend mégalo. Ou au contraire faut-il être mégalomane pour désirer le pouvoir ? Mais il est aussi question de l'inconséquence et de l'aveuglement, sans doute même de l'égoïsme à ne pas vouloir penser aux répercutions de nos actes.
Ce deuxième opus se termine sur un gros cliffanger, et bien entendu... SUS AU TROISIÈME !!!
Citations :
Page 37 : Chaque jour me rappelle combien nous sommes vulnérables, dans cette vallée. Notre existence est ténue, fragile. Et vous, assis là, vous me regardez comme si je dirigeais la police de la pensée ou les Khmers rouges.
Page 111 : Le concept d’animation suspendue n’appartient pas à la science du XXIe siècle. Nous n’avons rien inventé. Il appartient à la nature elle-même, comme tous les grands mystères de l’univers. Voyez la graine de lotus. Elle germe encore, mille trois cents ans plus tard. On a découvert dans de l’ambre des bactéries datant de plusieurs millions d’années, parfaitement conservées, parfaitement viables.
Page 220 : Laisser partir ses enfants est la meilleure chose qu’on puisse faire pour eux. Et la plus difficile.
L’agent fédéral Ethan Burke reprend conscience, seul et blessé, en pleine rue à Wayward Pines, petite bourgade tranquille de l’Idaho. Partiellement amnésique, il se souvient être à la recherche de deux autres agents mystérieusement disparus dans la région. Il se rend vite compte qu’il n’a plus de papiers, ni de téléphone et, en dépit de ses efforts, il ne parvient à joindre ni sa femme, ni son supérieur, ni personne du monde extérieur. Il y a vraiment quelque chose de bizarre à Wayward Pines, comme chez ses habitants. Lorsqu’Ethan découvre le cadavre horriblement mutilé de l’un des agents qu’il recherchait, l’étrangeté cède la place à un danger mortel. C’est maintenant sûr, il y a quelque chose de pourri à Wayward Pines.
Mon avis : Dès les premières lignes ça sentait le page turner à plein nez. Et !!!... oui ! C'était bien ça !! Un homme blessé reprend connaissance entre une rivière, un terrain vague et une aire de jeu. Il n'a ni papiers, ni clés, ni portable. Il souffre terriblement et ne se rappelle pas qui il est. Peu à peu des bribes de souvenirs lui reviennent, il est inquiet sans réellement savoir pourquoi. J'avoue que l'inquiétude m'a rapidement gagnée car tout est étrange et malsain dans la petite ville de Wayward Pines. L'agent fédéral Ethan Burke semble coincé dans ce drôle d'endroit qui a l'air coupé du monde extérieur. Comme si, ne voulant pas de lui on l'empêchait néanmoins de partir. Ça ressemble à un cauchemar où rien n'a de sens. Oui, c'est un endroit réellement cauchemardesque.
C'est véritablement un roman à nuit blanche. Parce qu'il fait peur ? Non... Il est tellement palpitant qu'on n'a pas envie de s'arrêter. En réalité, on ne peut pas dire grand chose sur ce livre sans risquer d'en dévoiler trop, car tout n'est que suspense et faux semblants, duplicité et manipulation dont on craint que ce soit à tous les niveaux, et une chronologie plus qu'étrange. On ne sait pas qui est potentiellement ami ou ennemi. C'est assez oppressant. Une chose est sûre, ce roman m'a avalée, totalement embarquée, submergée, comme un raz de marée. J'ai adoré ? OUI !!! Absolument ! Et la fin, c'est tout ce que j'aime !! Et je vais immédiatement me précipiter sur la suite...
Citations :
Page 41 : Une sorte de cité platonicienne idéale. Il ne devait pas y avoir plus de cinq à six cents habitants. Ethan se demanda ce qui les avait amenés ici. Combien avaient découvert Wayward Pines par accident ? Combien en étaient tombés amoureux ? Combien avaient décidé de s’y installer ? Combien y étaient nés, combien n’étaient jamais partis ?
Page 330 : Depuis la révolution industrielle, nous traitons notre environnement comme une rock star sa chambre d’hôtel. Mais nous ne sommes pas des rock stars. En matière d’évolution, nous restons une espèce fragile, faible.
Mars, d’ici deux décennies… Au début, ils ont cru pouvoir y échapper. Jusqu’à ce que la Catastrophe, un virus militarisé qui a fauché l’humanité en un temps record, frappe la colonie à son tour. Aussi, depuis qu’il a inhumé Katrina Solovyova, John est seul, il ne reste plus que lui. Lui et Pavonis Mons, qu’il contemple à travers une baie blindée. Et aussi ce mystérieux piano blanc, un Bösendorfer — et ce non moins mystérieux musicien excentrique aux lunettes ridicules qui lui parle parfois… Que faire, lorsque vous êtes l’ultime représentant de votre espèce ? En finir une bonne fois pour toutes ? Ou entreprendre la plus magnifique des quêtes, la plus vertigineuse, la plus sidérante des aventures ? John Renfrew est le dernier être humain. Le dépositaire de l’esprit de découverte et de la soif de savoir de l’humanité tout entière. Et il a un univers à explorer.
Mon avis : Un homme se retrouve seul sur Mars après avoir enterré Katrina Solovyova sa derniere collaboratrice de l'espace, morte d'un virus militarisé, comme tout le reste de la colonie mais aussi comme toute l'humanité. Ça engendre instantanément un indicible et terrifiant sentiment de solitude et de vide. Car comment ne pas perdre la raison quand on est le dernier représentant de son espèce dans l'univers ? C'est vertigineux. Sauf que l'espoir qu'il reste quelque part sur terre, ne serait-ce qu'une poignée d'humains, est une lueur dans les ténèbres.
John Renfrew est sur une corde raide au dessus de l'abîme, entre espoir et envies de suicide. Il a cependant une compagnie, une personne à qui parler, car il y a un individu sur la base, un pianiste holographique et son piano. Existe-t-il seulement cet étrange personnage ou est-ce une construction de l'inconscient de John ? On dit que l'espoir fait vivre... il donne la force de lutter. Mais se peut-il que trop d'attentes aient l'effet inverse lorsqu'elles sont déçues ? La solitude absolue et définitive est un gouffre sans fin.
Quelques notions de physique quantique et de réalité générale m'ont un peu perdue, mais pas longtemps. Car en fait c'est génial ! Je me suis demandé tout le long, fantasmes ? Folie ? Ou peut-être réalité !? Fait-il un voyage intérieur de sa vie telle qu'elle pourrait être ou bien est-ce réel ? C'est une histoire qui va crescendo à tous les niveaux, nous entraînant dans une accélération ébouriffante jusqu'au final.
Citations :
Page 28 : Le colon s’exprimait alors à voix haute, se soulageant des idées qui le hantaient depuis la dernière visite. Il racontait à l’artiste ses problèmes avec la base, l’entretenait de sa solitude, du désespoir qu’il ressentait à chaque échec de l’antenne à capter un signal de la Terre.
Page 30 : Et s’il y avait quelqu’un d’autre là-bas ?
En quoi cela changerait-il son ressenti ?
À moins qu’il n’y ait en définitive personne dans cette immensité : rien que des années-lumière de néant, des parsecs et des mégaparsecs inhabités jusqu’aux plus lointaines et insignifiantes galaxies vacillant tout au bout de l’univers visible ?
Comment se sentirait-il alors ?
Transi. Seul. Fragile.
Étrangement précieux.
Page 38 : Des récits de voyages… des biographies historiques… des atlas et des livres d’histoire naturelle… rien que des bouquins qui me rappellent ce que je ne reverrai jamais. Plus de pluie torrentielle. Plus jamais d’oiseau, d’océan, de...
Lors du commerce triangulaire des esclaves, quand une femme tombait enceinte sur un vaisseau négrier, elle était jetée à la mer. Mais en fait, toutes ces femmes ne mouraient pas. Certaines ont survécu, se sont transformées en sirènes et ont oublié cette histoire traumatique. Un jour, l'une d'entre elles, Yetu, va le leur rappeler.
Mon avis : Yetu est historienne, et contre son gré elle seule détient la mémoire des Wajinrus, peuple des abysses un peu sirènes et un peu autre chose, car elle a été désignée pour ça. Pour les délester de l'immense douleur des souvenances, un seul être porte ce fardeau. Une fois par an, la cérémonie du Don de Mémoire lui permet de s'en extraire quelques instants en la partageant avec ses semblables. Car elle vit en partie avec les souvenirs des morts, de leurs souffrances avant, pendant et après. Durant cette cérémonie, les Wajinrus recouvrent la mémoire de qui ils sont, de pourquoi ils sont là, vivant au fond des mers dans les ténèbres abyssales, des souffrances qui les ont amenés là, tandis que l'historienne est provisoirement libérée de l'horreur de tous ces souvenirs. Chez ce peuple là, un seul individu se souvient de tout afin que les autres puissent vivre ignorants et heureux, sauf le jour de ce rite.
Ce récit nous raconte, lorsque le "je" devient "Nous", comme le ferait quelqu'un qui transmet le savoir, l'histoire d'un petit peuple étrange sans mémoire, depuis sa genèse. Étonnamment il a fait surgir en moi les images sous-marines du film d'animation Ponyo sur la falaise des studios Ghibli, sans doute par la poésie qu'il dégage.
Peu à peu, en parcourant les océans, nous découvrons l'histoire des Wajinrus nés de la cruauté des hommes, leur origine et l'horreur des prémices, et pourquoi un seul détient la mémoire. Mais comment vivre avec une mémoire parcellaire, qui vient par bribes et disparaît aussi vite qu'elle est apparue ?
Il y a quelque chose d'étrange, ouaté et onirique dans cette histoire un peu lente. Ce roman parle de souvenirs douloureux, du devoir de mémoire, du refus parfois de se rappeler le passé car trop laid, trop inacceptable, et du coup, du déni, mais aussi du désir d'émancipation d'une charge trop lourde jamais demandée et d'un besoin irrépressible de liberté. Et ce mot qui revient sans cesse, mémoire, mémoire, mémoire... comme un mantra, comme le tic tac d'une horloge, le son d'une goutte après l'autre, obsédant. Et puis un sentiment d'impénétrabilité de l'abîme que sont les océans, une sensation d'infinité qui donne le vertige. Car, les scientifiques le disent, nous connaissons mieux l'espace et les étoiles que les ténèbres des fonds marins...
Que peut-il y avoir de plus terrifiant et douloureux que d'être jetée d'un bateau en pleine mer, dans cette immensité liquide qui avale tout ? J'ai eu des moments de doute quant à ce que cette histoire essayait de me dire. Mais je crois avoir compris que l'union fait la force, mais aussi qu'on ne peut pas se construire sans savoir d'où on vient.
Une allégorie qui nous parle du commerce triangulaire en filigrane, la traite négrière comme on l'appelait, et qui restera une tâche sur la mémoire de l'humanité. Une tâche parmi tant d'autres. Il nous parle aussi d'altérité, nous dit que c'est l'ouverture aux autres et à la différence qui ouvre l'esprit et rend heureux.
Citations :
Page 26 : Normalement, les requins-lézards ne se contentent pas d’un si petit territoire, mais Anyeteket avait eu deux raisons de rester. Premièrement, elle n’avait probablement jamais oublié la pluie de corps qui s’était abattue dans ces parages, quand tous ces deux-jambes avaient été rejetés à la mer, plusieurs siècles auparavant. Les requins se nourrissent assez rarement de ceux qui vivent en surface, mais à chair donnée, on ne fait pas la fine bouche.
Page 36 : Elle était lasse, exténuée, non seulement depuis le dernier Don de Mémoire, mais depuis la fin de son enfance et le début de l’âge adulte. Les fatigues s’accumulaient, non ? Elle imaginait un navire ayant coulé, avec sa riche cargaison ; au fil des années, des morceaux s’en détachaient, comme des écailles mortes. Pourtant, Yetu n’était pas aussi solide que ces merveilles que fabriquaient les deux-jambes. Elle mourrait, et même les cadavres ne duraient pas éternellement.
Page 45 : La pression augmentait en elle car l’Histoire allait bientôt prendre toute sa place. Elle, et tout son peuple avec elle, nageaient dans une bulle d’agonie, incessante, ininterrompue.
Page 70 : Nous n’oublions pas que nous avons appartenu à un banc de baleines qui existait depuis des siècles et qu’un bref instant a suffi à détruire.
Page 152 : Qu’est-ce qui pourrait, sur la terre, se comparer à la puissance de l’océan ?
« Docteur… savez-vous combien j’aurais pu accomplir en plus si je n’avais pas dû dormir toute ma vie ? »
Alors que deux jumelles viennent au monde, l’une d’elles a été génétiquement modifiée pour ne plus avoir besoin de sommeil. Chaque jour, elle dispose de huit à dix heures en plus pour vivre et découvrir le monde… Des heures qui feront aussi d’elle un être à part.
Dès lors, comment trouver sa place dans une société qui n’est plus la vôtre ?
Nancy Kress est l’une des belles voix de l’imaginaire mondial avec des romanscomme Après la chute, Le Nexus du Docteur Erdmann ou encore Les hommes dénaturés. Elle développe une science fiction au carrefour de la science, de la conscience sociale et de la poésie. L’une rêve, l’autre pas est son chef-d’œuvre. Il a obtenu le prix Hugo, le prix Nebula, le prix Asimov des lecteurs, le Grand Prix de l’Imaginaire et le prix décerné par Science Fiction Chronicle.
Mon avis : On entre immédiatement dans le vif du sujet, le transhumanisme, avec des futurs parents en train d'énumérer au médecin les caractéristiques qu'ils souhaitent pour leur enfant à venir. Qu'elles soient physiques ou intellectuelles, le genre, ils veulent tout choisir. Bienvenue au supermarché du bébé clé en main ! "[...] il fallait convaincre la plupart des clients de renoncer aux tendances génétiques contradictoires, à la surcharge d'altération, ou aux espoirs irréalisables." J'aime ces romans qui, dès le début, mettent mon cerveau en ébullition, me font m'interroger sur le manque d'éthique des gens, la folie humaine de ne savoir accepter ce que la nature offre, et l'effarante course à la performance intellectuelle autant que physique.
Roger Camden désire un bébé qui n'aura jamais besoin de dormir et aura un QI stratosphérique, alors que son épouse Elizabeth voudrait un bébé ordinaire. le hasard des fécondations in vitro va leur offrir à chacun leur souhait, puisque des jumelles naîtront, qui n'auront pas les mêmes caractéristiques. Mais comment grandir sereinement quand, bien que jumelles, les petites filles sont tellement dissemblables. Car oui, l'une rêve, l'autre pas... car l'une dort, l'autre pas. Et il semble que chacune jalouse l'autre sur ce point car chacune est étrangère à l'univers de l'autre. Pourtant, elles s'aiment.
Mis à par le fait que, à mon humble avis, il ne faut pas toucher au patrimoine génétique des individus à des fins purement eugénistes, Nancy Kress nous emmène sur un terrain qui a provoqué en moi de la compassion pour ces pauvres humains augmentés. Car on sait bien que ce qui est différent dérange le grand nombre et exacerbe l'intolérance et la haine parfois, nées de la peur, car ce qui est différent effraie. Et quid de ces apprentis sorciers que personne n'arrête ? Jusqu'où peut-on aller ? Et si on perdait le contrôle ? Et que saurait-on du possible effet papillon des modifications génétiques ? Et des dommages collatéraux au sein d'une famille ? Et du malheur qui pourrait en découler ? Que penser de ces parents qui font peser sur les épaules de leurs enfants le poids de leurs rêves inassouvis ? Bon, cela arrive mais dans notre monde ça reste cantonné aux performances sportives, musicales ou à la profession. Qu'en serait-il si on pouvait toucher à l'essence même d'un individu ?.. au point de faire de lui ce que l'on aurait voulu être !?
Je me suis posé beaucoup de questions à cette lecture. Bien sûr que j'aimerais n'avoir besoin que de trois ou quatre heures de sommeil par nuit ! Que de temps en plus pour faire beaucoup de choses !!! Lire plus par exemple Eh Eh. Mais l'absence de sommeil, surtout pas ! C'est tellement bon de sombrer... et rêver ! Et puis enfant, j'aurais adoré avoir un QI hors norme, pour être lumineuse, en maths notamment XD. J'ai énormément aimé ce court roman, je l'ai dévoré ! Il m'a dérangée, choquée, bouleversée, presque émue aux larmes parfois... Vraiment, un roman captivant récompensé cinq fois, suivi d'une interview de Nancy Kress et ça j'adore car la perception d'un auteur est toujours intéressante.
Citations :
Page 14 : Il était illégal de dormir dans le parc, illégal d’y entrer sans permis de résidence, illégal d’être sans abris et sans domicile fixe.
Page 106 : L’État de Géorgie, dans lequel certains actes sexuels entre adultes consentants étaient encor un crime, déclara que les rapports sexuels entre Non-Dormeur et Dormeur étaient un délit du troisième degré, les classant avec la bestialité.
Considérez le cannibalisme universel de la mer, dont toutes les créatures s'entre-dévorent, se faisant une guerre éternelle depuis que le monde a commencé. Considérez tout ceci, puis tournez vos regards vers cette verte, douce et très solide terre : ne trouvez-vous pas une étrange analogie avec quelque chose de vous-même ? Car, de même que cet océan effrayant entoure la terre verdoyante, ainsi dans l'âme de l'homme se trouve une tahiti pleine de paix et de joie, mais cernée de toutes parts par toutes les horreurs à demi-connues de la vie.
Ne poussez pas au large de cette île, vous n'y pourriez jamais retourner.
Mon avis : Moby Dick, cette baleine légendaire dont, je pense, tout le monde a entendu parler, est une histoire de vengeance entre un homme et un cétacé. Ishmael, le narrateur, semble vivre un perpétuel maelström intérieur tant sa pensée paraît ne jamais devoir s'arrêter. Il nous entraîne derrière lui dans sa recherche d'un embarquement, sa quête du grand large, dans la chasse à la baleine. Il nous instruit sur quantité de choses de cette époque ou de la Bible : Jonas et la baleine, l'histoire de Queequeg le harponneur cannibale et de son peuple, les Quakers nombreux à Nantucket, l'antiquité et ses empereurs, la chasse à la baleine en elle-même jusqu'aux confins du monde et l'économie qu'elle a généré, la psychologie des différents membres d'équipage et leurs origines multiples… il semble que les connaissances d'Ishmael soient infinies, y compris en cétologie et tant d'autres sujets encore. Il nomme très souvent les gros cétacés du nom de Léviathan, ce qui ajoute de l'effroi au mystère des profondeurs. Ses références à la bible sont nombreuses, voire omniprésentes.
Ce roman offre de vrais moments de magie et de féerie historique et aquatique, d'angoisses aussi car l'océan est terrifiant, et tellement beau qu'il incite à la rêverie par moments, loin du tumulte terrestre. Les descriptions faites des océans m'ont évoqué un univers tout entier, empli de mystères invisibles et de dangers ultimes prêts à jaillir à tout instant. Et pendant ce temps, on attend Moby Dick qui se fait désirer. Achab, le capitaine unijambiste du Pequod, a un compte personnel à régler avec la baleine blanche qu'il va poursuivre à travers les vastes océans de la planète, entraînant son équipage, empreint d'une ferveur absolue qui confinera à la folie, dans sa quête. À travers ce besoin de revanche il m'a semblé que Achab cherchait à défier Dieu lui-même, car nul doute que ces hommes en ces temps étaient profondément croyants. Lorsque soudain un jet apparaît à l'horizon, c'est le signe qu'il est temps d'aller à l'affrontement. Moi la terrienne que l'océan effraie autant qu'il fascine, je pense que ces hommes étaient fous d'une certaine façon. Et ces nobles cétacés, seigneurs des océans et de leurs profondeurs, comment se fait-il qu'ils n'arrivaient pas à échapper aux hommes ?
Après cette lecture on en sait beaucoup plus sur les baleines, cachalots et autres cétacés et de tous les usages que l'on peut tirer de leurs dépouilles, mais aussi sur les termes propres aux marins, tel la hune, le gaillard d'avant, le gaillard d'arrière et la place qu'occupe les différents membres d'équipage, mais aussi sur toutes sortes de représentations des baleines, des plus fantaisistes aux plus réalistes, mais aussi sur les vastes prairies de "brit" et le mystérieux grand "squid" vivant, mais aussi la ligne… mais aussi la chasse et le dépeçage, le spermaceti… tant de choses, cela semble sans fin.
J'imaginais, en commençant, lire une histoire furieuse de quête enragée dans les eaux tumultueuses des différentes mers… Je dois bien dire que je ne m'attendais pas à ça, encore marquée par le film vu dans mon enfance avec un Gregory Peck impressionnant en Achab ténébreux, un Queequeg tout scarifié que j'avais beaucoup aimé, une gigantesque baleine blanche et bien sûr Ishmael. Or ce roman parle de tellement plus de choses, avec humour parfois, et poésie, - "Le chanvre est un gars au teint basané et sombre, une sorte d'indien, tandis que la manille est belle à regarder comme un Circassien aux cheveux d'or"-, tant d'intelligence et une érudition universelle, je l'ai adoré !!! Par certains aspects il m'a évoqué Vingt mille lieues sous les mers tant les connaissances que l'auteur prête à Ishmael, qui se dit pourtant analphabète, semblent infinies, voire encyclopédiques, tout comme celles de Jules Verne. Ce fut une belle découverte ! C'est la possibilité d'une Lecture Commune avec huit autres fadas prêts pour l'aventure qui m'a définitivement convaincue de me lancer dans ce pavé qui me faisait un peu peur. Alors, que du bonheur !?!?!... Presque ! J'ai souvent trouvé le temps long car ce roman est fait de très nombreuses digressions. Les chapitres ne sont quasiment que digressions. J'ai fini par trouver cela pesamment didactique et dès la page 450 j'ai eu hâte d'arriver au bout, par intermittence car certaines parties m'ont semblé interminables tandis que d'autre non : "Puisque j'ai entrepris de parler de ce léviathan, il convient que je me montre capable d'épuiser complètement le sujet, jusque dans les plus petites cellules de son sang, et de le décrire jusqu'aux derniers replis de ses entrailles." (page 589) J'ai l'impression d'avoir fait un marathon, à la nage, dans tous les océans… Pourtant, quel roman ! Mais aussi, quels carnages chez les baleines !
Citations :
Page 44 : Pourquoi les anciens Perses ont-ils tenu la mer pour sacrée ? Pourquoi les Grecs lui ont-ils donné un dieu particulier : le propre frère de Jupiter. Cela signifie bien quelque chose ! Et le plus beau de tout est encore dans cette histoire de Narcisse qui, désespéré par l’insaisissable et calme image qui se reflétait dans la fontaine, s’y jeta et fut noyé. Ce libre reflet de nous-mêmes, nous le voyons dans toutes les rivières et tous les océans. C’est le fantôme volant de la vie. Voilà la clef de tout.
Page 69 : Pourquoi ai-je fait tant d’histoires, pensais-je ; cet homme est une être humain tout comme moi, il a autant de raisons de me craindre que moi de le craindre. Mieux vaut dormir avec un cannibale sobre qu’avec un chrétien saoul.
Page 129 : Tout en refusant, par scrupule de conscience, de porter les armes contre les envahisseurs terriens, lui, il avait envahi, d’une façon illimitée, l’Atlantique et le Pacifique ; et, quoique ennemi juré du versement de sang humain, il avait, vêtu de son habit à corps droit, versé des tonnes de sang du léviathan.
Page 138 : Comme le ramadan de Queequeg, avec son jeûne et sa pénitence, devait continuer toute la journée, je préférais ne pas le déranger avant le commencement de la nuit. J’ai le plus grand respect pour les obligations religieuses de chacun, fussent-elles comiques, et je ne sous-estimais pas une congrégation de fourmis adorant un champignon vénéneux, ni même certaines autres créatures de notre globe, qui, avec une servilité sans exemple dans tout l’univers connu, courbent le dos devant le cadavre d’un propriétaire terrien, seulement parce qu’il est, malgré tout, encore le propriétaire de propriétés démesurées.
Page 189 : La vieillesse est toujours éveillée comme si, à mesure qu’il s’avance plus avant dans la vie, l’homme voulait s’éloigner de tout ce qui ressemble à la mort.
Page 258 : Influencés par les racontars et présages concernant Moby Dick, nombre de pêcheurs se rappelaient à son sujet les plus anciens temps de la pêche au cachalot, quand il était souvent difficile de persuader aux hommes pourtant habitués à chasser la Vraie-Baleine de s’embarquer pour les risques de cette lutte nouvelle et dangereuse ; — ces hommes disaient qu’on pouvait chasser d’autres léviathans avec quelque espoir de s’en sortir, mais que tirer la lance sur une apparition telle que le cachalot n’était point l’affaire des mortels ; que l’essayer équivalait à faire un prompt plongeon dans l’éternité.
Page 379 : Depuis quelque temps, dans la pêcherie américaine, la corde de Manille a presque complètement supplanté le chanvre comme matériel pour les lignes à baleine ; car, bien que n’étant pas aussi durable que le chanvre, elle est plus forte et de beaucoup plus souple et plus élastique ; et je veux aussi ajouter (puisqu’il y a une esthétique en toutes choses) qu’elle est plus belle et plus seyante au bateau que le chanvre. Le chanvre est un gars au teint basané et sombre, une sorte d’Indien, tandis que la manille est belle à regarder comme un Circassien aux cheveux d’or.
Page 406 : Je pense qu’au jour du Jugement, il sera plus admis qu’un Fidjien ait conservé un missionnaire maigre dans sa cave, que toi, gourmet civilisé et éclairé, qui cloues les oies à la terre et manges leurs foies gonflés dans ton pâté de foie gras.
Page 666 : Voyez, vous tous qui croyez en Dieu, en un Dieu toute bonté et en l’homme tout en mal, voyez ! Les dieux tout-puissants oublient la puissance de l’homme et l’homme, tout idiot qu’il soit et ne sachant pas ce qu’il fait, est néanmoins rempli d’amour et de reconnaissance.
Guy et Rosemary, qui viennent d'emménager dans un immeuble bourgeois de l'Upper West Side new-yorkais, se lient rapidement d'amitié avec leurs voisins. Ces derniers sont charmants, attentifs aux moindres besoins de Rosemary, surtout depuis qu'ils ont appris qu'elle attendait un bébé, et rien ne devrait ternir la douce euphorie des nouveaux arrivants. Pourtant, peu à peu, le trouble gagne le jeune couple : ces regards bizarres et ces rêves malsains qui hantent les nuits de Rosemary sont-ils normaux ? L'atmosphère s'épaissit, le mystère devient angoissant... Vendu à cinq millions d'exemplaires dans le monde, salué par la critique, adapté au cinéma par Roman Polanski avec le succès que l'on sait, Rosemary's Babya laissé une empreinte indélébile sur l'histoire de la littérature américaine et sur l'esprit de ses lecteurs. Un chef-d'oeuvre du genre.
" Ira Levin distille la peur avec une maestria gothique. " Transfuge.
Mon avis : J'ai été plongée des les premières pages dans une ambiance surannée, et pour cause, l'histoire commence dans la première moitié des années 1960. Rien que le mot "pédéraste" page 42 nous amène bien loin d'ici. Ceux-ci sont considérés comme des "anormaux tout à fait normaux" par Rosemary page 54.
Guy et Rosemary visitent l'appartement de leurs rêves dans l'Upper West-Side new-yorkais et les premières descriptions de celui-ci donnent surtout envie de fuir, tant les pièces semblent sombres et oppressantes. D'autant que leur ami Hutch les a avertis de la sinistre réputation de cet immeuble où de nombreux drames se sont déroulés. de plus, aussi luxueux soient les appartements ils ne sont pas équipés comme aujourd'hui, il faut aller faire la lessive au sous-sol, dans un dédale de couloirs lugubres de brique au badigeon écaillé, et mal éclairés.
On est rapidement dans une ambiance étouffante, avec des voisins gentils mais envahissants, même Guy semble ne plus être tout à fait le même. le jour où Rosemary tombent enceinte, elle semble ne plus s'appartenir. Tout le monde veut décider pour elle et elle se laisse bêtement faire. La tension va aller crescendo jusqu'au dénouement que pour ma part je ne connaissais pas, n'ayant pas vu le film.
C'est un roman qui se lit bien mais qui personnellement m'a plus exaspérée qu'effrayée. J'ai trouvé tous les personnages horripilants dans leur façon de traiter Rosemary comme une gamine et de tout décider pour elle. Mais bien sûr, ça sert l'intrigue. C'est une sorte de plongeon dans une époque totalement révolue et tant mieux car un peu étriquée, qui devient tout doucement horrifique, avec une balade plutôt sympa dans le New-York des sixties. J'ai bien aimé, même si ça ne restera pas pour moi le roman d'horreur du siècle. Je l'ai trouvé assez inoffensif, pas du tout effrayant et assez prévisible. J'ai lu bien d'autres romans réellement terrifiants comme ceux de Dean Koontz ou Stephen King, et moins datés surtout. Mais ça reste une lecture agréable et surtout je ne pourrai plus dire que je ne connais pas l'histoire du bébé de Rosemary.
Citations :
Page 54 : — Et les voisins n’ont absolument pas l’air anormaux, ajouta-t-elle. À part certains anormaux tout à fait normaux comme les pédérastes ;
Page 170 : On prétend aujourd’hui que les femmes enceintes s’inventent des envies uniquement parce qu’elles s’imaginent que c’est ce qu’on attend d’elles. Moi je ne suis pas d’accord avec cette théorie. Je vous dis : si vous avez envie de cornichons au milieu de la nuit, poussez votre pauvre mari au bas du lit et envoyez-le vous en chercher, comme dans les histoires. Accordez-vous tout ce qui vous fera envie. Vous serez étonnée des choses bizarres que votre corps vous réclamera dans les mois qui vont venir.
Une enseignante de français en poste sur une réserve innue de la Côte-Nord raconte la vie de ses élèves qui cherchent à se prendre en main. Elle tentera tout pour les sortir de la détresse, même se lancer en théâtre avec eux. Dans ces voix, regards et paysages, se détachent la lutte et l'espoir.
Mon avis : Une année scolaire de la vie de Yammie, la narratrice, jeune prof de français à Uashat, une réserve Innue dont elle est originaire. Elle nous raconte son quotidien au milieu de ce peuple dont elle est issue mais dont elle maîtrise mal la langue. Des cours chapitres, comme des anecdotes, j'ai adoré ! Des miettes de vie, qui racontent le Québec et les Innus. Elle nous parle tour à tour de l'endroit où elle enseigne, de ses élèves qui la tutoient mais l'appellent Madame, de ses week-ends en forêt avant ça. Il y a des passages difficiles à lire, comme la chasse au collet, si cruelle.
Les chapitres alternent entre les souvenirs de sa vie d'avant en famille ou en couple à Québec, et son poste de prof maintenant, loin dans le nord auprès d'inconnus avec qui elle peine à nouer des relations. On sent la passion de son métier, de la transmission du savoir et la joie de voir le résultat mais aussi les difficultés face à des élèves parfois problématiques, d'autant qu'elle est à peine plus âgée qu'eux. Cependant il y a de beaux moments de complicité avec eux, au moment d'un repas organisé juste avant les fêtes de Noël ou à l'occasion de la réalisation d'une pièce de théâtre.
On suit pas à pas les joies, les peines, les difficultés de cette petite communauté autochtone un peu au bord du monde, où certaines élèves d'à peine dix-sept ans sont déjà mères, parfois de plusieurs enfants. Quand une mort inacceptable frappe, la douleur commune est énorme, car tout le monde se connait. Et que c'est beau cette prof qui parvient à insuffler de l'enthousiasme et de la joie à ses élèves. On se rend compte à quel point les interactions peuvent être un moteur pour le groupe.
C'est une belle histoire, totalement dépaysante car elle se passe si loin de nous, au sein d'un peuple qui tente d'allier ses coutumes ancestrales à la vie moderne qui leur a été imposée, ce peuple des bois à la peau cuivrée, aux yeux bridés et aux longs cheveux noirs, qui vivait autrefois en harmonie avec la nature.
Citations :
Page 13 : Je leur apprendrais le monde. Et comment on le regarde. Et comment on l’aime. Et comment on défait cette clôture désuète et immobile qu’est la réserve, que l’on appelle une communauté que pour s’adoucir le cœur.
Page 16 : Il avait bâti un tout autre avenir pour nous. Dans le Bas-du-Fleuve. Des jours heureux aux côtés d’un potager. Une maison blanche construite sur un terrain qui se mesure en arpents. L’odeur des champs en plein juillet, et le vent doux du soir. Le sucre que l’on fait bouillir au printemps dont les enfants nombreux et surexcités se servent à la palette. Bien sûr, je me serais plu à lire des romans anciens sur la galerie en bois, isolée, en paix. Bien sûr, les épinettes m’auraient fait sentir chez moi, en plein épandage, constitution si lointaine de la vie sauvage. Bien sûr, nous étions amoureux. Et peut-être que l’amour nous aurait portés. L’un dans l’autre, jusqu’à devenir vieux et insouciants. Mais cette vie ne m’appartenait pas.
Page 30 : Nous irons vérifier les collets à lièvre avant le départ dimanche vers onze heures. Ils disent que lorsqu’il est pris, la douleur le fait hurler comme un nourrisson qui pleure. Mais rarement nous l’entendons. C’est la nuit, à deux ou trois milles de notre sommeil, qu’il s’étrangle et entame son ultime combat. Il vaut mieux ne pas y assister. Ils disent que ça peut enlever le goût de la chasse.
Page 82 : Me revient en mémoire un cours sur la psychologie de l’adolescence que j’ai suivi. Le professeur exposait les théories sur le suicide. Il disait que de toutes les formes de violences qui existent, le suicide était la pire. Le geste le plus violent que l’être humain peut poser est celui contre lui-même.
Page 124 : Tout ce temps, je n’ai cessé de la regarder dans les yeux. Elle avait six ans de moins que moi, plusieurs années d’études devant elle si elle voulait devenir infirmière bachelière comme elle me l’avait déjà confié. Elle venait à peine d’avoir le droit de voter que déjà elle devait se questionner sur la manière d’élever un enfant. Mais la fille à qui je parlais n’était plus une adolescente. Et dans cette vie qu’elle planifiait, elle deviendrait une femme.
12 avril 65 après Jésus-Christ, dans les environs de Rome. Des soldats en armes envahissent la villa de Sénèque, porteurs d’un ordre de l’empereur : le philosophe doit se donner la mort. Sénèque écrit alors une ultime lettre à son ami Lucilius, dressant pour lui le bilan de sa vie. Durant quinze années, il a été le précepteur, puis le conseiller, puis l’ami de celui qui exige désormais sa mort : l’empereur Néron. Parce qu’il vit ses dernières heures, Sénèque peut enfin tenir un discours de vérité sur son élève. Dans cet ultime moment d’introspection, le philosophe interroge la réalité du pouvoir, mais affronte aussi ses propres erreurs et sa compromission. L’Ami du Prince raconte comment Sénèque s’est retrouvé prisonnier d’un idéal de l’Empire, de ses illusions et d’un jeune homme imprévisible dont la vraie nature s’est révélée peu à peu. Après Vincent qu’on assassine et Un instant dans la vie de Léonard de Vinci, Marianne Jaeglé fait revivre le stupéfiant face-à-face entre un philosophe épris de vertu et un jeune tyran sans merci.
Mon avis : Marianne Jaeglé se glisse dans la peau de Sénèque qui écrit à son ami Lucilius pour lui narrer l'histoire de sa chute et de sa mort annoncée, durant les quelques heures que les soldats lui accordent. Il est tombé en disgrâce auprès de l'empereur Néron et celui-ci le condamne au suicide. Il ne craint pas la mort. Il souhaite juste exprimer ce que furent sa vie, ses erreurs, ses regrets et ses compromissions, mais surtout dire la vérité sur son élève, Néron. Dans la quiétude de sa demeure aux abords de Rome, auprès de son épouse tant aimée, il raconte.
J'ai immédiatement aimé la prose de l'autrice, fluide et belle. J'ai aimé l'immersion dans la Rome antique, auprès du pouvoir, ce nid de serpents. Car le danger était partout et Sénèque le savait, lui qui revenait en grâce après son exil forcé en Corse, rappelé par Agrippine pour être le précepteur de Domitius, futur Nero (Néron). Agrippine mère de Nero, épouse de l'empereur Claude, lui-même père de Britannicus et Octavie, les enfants qu'il a eu avec Messaline qu'il a fait exécuter. Agrippine, intrigante, ambitieuse et absolument sans scrupules, extrêmement dangereuse. Quant à Nero... il paraît qu'on ne naît pas psychopathe, on le devient... Mais sans doute que l'époque, les flagorneurs de tout poil et l'exercice du pouvoir y étaient propices. Cet endroit et cette période font vraiment froid dans le dos.
Panem et circenses. Les combats, les mises à mort dans l'arène lors des jeux du cirque sont d'une sauvagerie absolue et ça plaît au peuple. Des spectacles horribles où on se repait de la souffrance d'autrui. Une société totalement inégalitaire et injuste, avec des esclaves, des affranchis, des maîtres, des grandes familles, et des voleurs ou tueurs qui eux finissaient massacrés dans l'arène sous les vivats de la foule en délire.
Intrigues, calomnies et manigances sont l'essence même du pouvoir. Créer une rumeur pour se débarrasser de quelqu'un et attendre... C'est glaçant. On a vraiment le sentiment qu'à l'époque, la succession reposait essentiellement sur le meurtre. Agrippine, cruelle et calculatrice détient le pouvoir à travers son fils Nero, qui n'est que sa marionnette. C'est étrange d'imaginer que ce personnage incontrôlable, initiateur de tant de massacres, ait pu être un petit toutou craintif devant sa mère. À moins que ce ne soit le juste retour des choses...
Passionnant, le récit de Sénèque nous amène tout doucement à comprendre ce qui l'a fait passer de Ami du Prince, quasi-père de substitution et précepteur qui a façonné Nero à ennemi à abattre. Car il a été fier du résultat quand il a eu le sentiment d'avoir fait de la chenille un papillon : "Quand je repense à cette période, il me semble avoir vécu un rêve. Où que Nero aille, dans Rome, on l'acclame, on se prosterne, on se félicite en sa présence. Beau, généreux, sage : un empereur en tout point semblable à Apollon. " peu à peu, à travers le récit de Sénèque on apprend comment le jeune homme agréable est devenu le fou sanguinaire que l'histoire a retenu. Sans doute que le pouvoir corrompt et monte à la tête.
J'ai adoré cette plongée dans la Rome antique, dans les différentes strates de la société, très bien décrite, très visuelle, j'étais comme embusquée dans les moindres recoins, à observer, consternée par la cruauté et la vanité des hommes.
Merci beaucoup à Lecteurs.com ainsi qu'aux Éditions Gallimard qui m'ont permis de gagner ce livre lors d'un concours.
Citations :
Page 21 : Je me contenterai de retracer comment je me suis trouvé à l’un des plus hauts postes de l’Empire, et quel rôle j’ai joué dans cette pièce tragique. De quoi je puis légitimement m’enorgueillir, et de quelles actions je dois me reconnaître coupable.
Page 23 : Je connaissais la brutalité du pouvoir, la manière dont il broie, le plus souvent, ceux qui se mêlent de l’exercer et même ceux qui se trouvent seulement dans ses environs.
Page 57 : Une giclée rouge inonde la piste tandis que les licteurs courent se mettre à l’abri. L’ours agite le corps pantelant et le déchire de ses griffes jusqu’à ce que la tête roule dans l’arène en se couvrant de sable.
Page 61 : Je n’aimerais pas que l’on puisse reprocher à cette lettre ce que Caligula avait dit de mes écrits et de leur apparente discontinuité : qu’ils le faisaient songer à du sable dépourvu de chaux. Cette phrase méprisante est restée gravée dans ma mémoire, preuve s’il en est de notre vulnérabilité à l’offense.
Page 95 : Ces derniers temps, la vie m’a pesé, ô combien. Pourtant, maintenant que je dois passer de l’autre côté, la vérité m’oblige à te dire que j’éprouve une inquiétude et une douleur aiguës à l’idée d’abandonner tout cela que j’ai aimé, tout cela qui fut mien, tout cela qui fut moi.
Page 199 : Meditare mortem, recommande Épicure : il faut penser à la mort, ceci dans le but d’en apprivoiser la venue.
Page 224 : Le premier service venait d’être posé sur les tables autour desquelles les convives étaient allongés. Sangliers rôtis, paons aux herbes servis sur un lit de roquette, tripes à la menthe, vulves de truies farcies aux châtaignes, poissons en sauce, champignons variés, tout ce que l’automne offre de saveurs était disposé dans des plats d’argent en quantités prodigieuses.
Après deux tomes vous racontant la ville du Havre, découvrez l’histoire de ses quartiers ! Au fil des rues et des époques, échappez à la male marée qui a inondé la ville en 1525, participez à la grève des cigarières à Saint-François en 1883, résolvez un meurtre aux Ormeaux, assistez au meeting aérien de 1910 aux quartiers Sud et vivez d’autres aventures encore !
À travers des bandes dessinées passionnantes
et des pages documentaires fourmillantes d’informations,
les quartiers du Havre n’auront bientôt plus de secrets pour vous !
Mon avis : Je viens de faire ma dernière incursion au Havre en bande dessinée avec ce troisième et dernier tome des Éditions Petit à Petit sur cette ville que j'aime tant. Ça tombe bien pour moi qui ai habité plusieurs quartiers là-bas puisque ça nous raconte l'histoire de ceux-ci. À chaque quartier raconté, une courte histoire en BD suivie de deux planches documentaires, textes, et dessins, comme dans les tomes précédents. Et j'apprends là que le quartier Notre Dame a été le premier a sortir de terre en 1519.
- Notre Dame - Saint François - Des Halles centrales à la Bourse - le Centre-Ville - D'Ingouville à Danton - Saint Vincent - le Perrey - Entre gare et Rond-Point - L'Eure - de Bléville à Caucriauville
Voilà les dix quartiers racontés dans cet opus.
Avec ce livre on suit la chronologie de la construction et l'évolution du Havre, partant de Notre Dame en 1519, pour arriver au XXe siècle de Bléville à Caucriauville, ce dernier étant le plus grand quartier de la ville, Et le plus sinistre à mon avis. Pour toute personne qui connaît Le Havre, cette trilogie en bande dessinée est passionnante et instructive. J'ai appris au passage que Saint Vincent était le "bas Sanvic". J'ai appris beaucoup d'autres choses d'ailleurs.
On y trouve des dessins d'époque et des plans. C'est d'autant plus intéressant que Le Havre a été détruit en grande partie en 1944 par les bombardements et qu'il n'est quasiment rien resté de ce que fut le cœur de cette ville. Quand on voit Le Havre avant la destruction par les alliers on se dit que, outre le nombre de victimes, c'est vraiment une catastrophe car l'architecture était magnifique : le Grand Théâtre, La Bourse, Les Halles Centrales, l'hôtel de ville...
Et toujours la salamandre, emblème de François 1er et de la ville, à chaque bas de page.
Citations :
Page 33 : SUR LE BOULEVARD IMPÉRIAL
On y construit des édifices publics comme la sous-préfecture et le palais de justice, un bâtiment de style néo-grec, inspiré de la façade ouest de celui de Paris et inauguré en 1876. C'est ici, au début du XXe siècle, qu'est jugé Jules Durand, un charbonnier syndicaliste condamné à mort pour un meurtre qu'il n'a pas commis. Gracié et libéré, il mourra des séquelles de cette injustice. D'autres grandes affaires y seront traitées, comme au XXIe siècle, celle de la Josacine empoisonnée.
J'ai plaisir à chroniquer les romans que j'ai aimés, sur Instagram et Babelio, en toute modestie bien sûr. J'aime l'idée que je pourrais donner envie à d'autres de lire les romans qui m'ont plu, mais aussi partager mes bonheurs de lectures.
Ceux que je n'ai pas aimés, je n'en parle pas, par respect pour le travail de l'auteur. Je me dis que je peux me tromper...
J'aime les livres qui me transportent, qui me font rêver, qui me tiennent en haleine, qui m'apprennent quelque chose sur l'histoire de quelqu'un, du monde, d'un peuple, qui m'emmènent loin de ma réalité, qui me font croire que tout est possible, qui me tirent une larme, qui me font rire, qui me font espérer, qui me font trembler... J'aime plein de styles, plein de sujets, mais avant tout un livre doit me faire vibrer.